100affiche des 10e Entretiens d'Auxerre, 2011

La Liberté guidant le peuple, sources, réutilisation

 

La Liberté guidant le peuple

 

Certes l’œuvre de Delacroix  (trop connue pour que nous la reproduisions ici) n’est pas qu’un drapeau tricolore mais celui-ci, brandi avec fougue par une femme du peuple vêtue en allégorie court vêtue et figurant la Liberté en marche, dessine le sommet de la construction pyramidale de la scène et contribue bien à l’élan général, au dynamisme du tableau. Celui-ci figure, entre réalité et symbolique, le rôle joué par le peuple parisien et par le drapeau tricolore dans la Révolution de Juillet qui, les 27, 28 et 29 juillet 1830, fit tomber la dynastie des Bourbons restaurée  à la chute de Napoléon Ier mais dominée par ce qu’on appela de façon polémique et méprisante le « parti-prêtre ». Quand l’insurrection commençait à faiblir, le 28 juillet, c’est en hissant un grand drapeau tricolore sur la tour Nord de Notre-Dame qu’un groupe d’étudiants relança le mouvement, redonna du souffle aux insurgés, ce qui entraîna la fuite du roi Charles X  le lendemain. Un drapeau, simple morceau d’étoffe,  certes emblématique et signifiant car apparu sous la Grande Révolution, celle de 1789, peut jouer un rôle actif et direct sur un événement, sur les actions et réactions des hommes.  Le 28 juillet 1830 est d’ailleurs le titre donné pour le Salon de 1831 et chez les critiques d’art de l’époque, La Liberté guidant… ne venant alors qu’en sous-titre. Selon Alexandre Dumas, « quand Delacroix eut vu flotter sur Notre-Dame le drapeau  aux trois couleurs […] il n’y tint plus, l’enthousiasme pris la place de la peur, et il glorifia ce peuple qui d’abord l’avait effrayé » (Alexandre Dumas, Causerie sur Delacroix et ses œuvres faite le 10 décembre 1864,  reprise dans Eugène Delacroix. La Liberté guidant le peuple, par Arlette Sérullaz et Vincent Pomarède, Louvre éditions/Somogy Editions d’art, 2012). Le drapeau tricolore, retour des « couleurs nationales », a  son importance dans la Révolution de Juillet comme dans la genèse de La Liberté de Delacroix.

Dès son apparition au Salon de 1831 et de plus en plus, ce tableau devient l’un des plus illustres et des plus admirés de la peinture politique et sociale du XIXe siècle ; il se transforme bientôt en une icône républicaine : de façon à la fois erronée et significative, on commença à parler de la « Marianne de Delacroix » dont on fit donc une allégorie de la République et pas seulement de la Liberté.

Il est tout à fait plausible qu’on trouve parmi les sources d’inspiration de l’artiste le frontispice du Voyage pittoresque de la Grèce, du comte de Choiseul-Gouffier, comme l’a souligné Geneviève Lacambre, conservatrice honoraire au Musée d’Orsay.

Cet ouvrage, édité en 1782 et réédité plusieurs fois jusqu’en 1822, était connu, voire même possédé par le peintre qui était philhellène, attaché au combat mené par les Grecs pour leur indépendance ; Delacroix  utilisa plusieurs des  illustrations du Voyage pour élaborer certains de ses tableaux. Sur le frontispice du Voyage pittoresque, une allégorie féminine de la Grèce, en mouvement, brandit non pas un drapeau mais une pique surmontée d’un bonnet de la Liberté ; à ses pieds, des prisonniers qu’elle libère (Geneviève Lacambre, «La représentation du peuple dans la peinture du XIXe siècle», dans Le peuple existe-t-il ?, 10e Entretiens d’Auxerre, dir. Michel Wieviorka, Auxerre, Éd. Sciences humaines, 2012, p. 179-193).

Voyage pittoresque de la Grèce

Voyage pittoresque de la Grèce » du comte de Choiseul-Gouffier, 1782   (gravure du frontispice)

 

Une autre source possible d’inspiration serait un tableau de Le Barbier l’Aîné datant de 1781 et représentant  Jeanne Hachette défendant la ville de Beauvais assiégée par les Bourguignons de Charles le Téméraire en 1472. Il n’en reste qu’une esquisse, l’original ayant disparu en 1940 dans l’incendie qui ravagea Beauvais. L’héroïne, un sein dénudé, brandit un drapeau qu’elle a arraché aux assaillants  sous les murs de la cité : n’est-ce pas ici encore comme l’annonce de La Liberté de Delacroix ? Le Barbier l’Aîné est plus connu pour sa représentation de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, Declaration_of_the_Rights_of_Man_and_of_the_Citizen_in_1789toujours utilisée en particulier dans les ouvrages scolaires (Déclaration du 26 août 1789 qui inspira celle de l’ONU de 1948).

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, par Le Barbier l’Aîné, 1789

 

jeanne_hachette_siege_beauvai_hi

                  « Jeanne Hachette » par Le Barbier l’Aîné, 1781, 

                      En fait sur le moment, en 1831, la plupart des critiques présentèrent comme source d’inspiration directe et unique de Delacroix un poème d’Auguste Barbier publié en septembre 1830, « La Curée » avec sa liberté, « forte femme aux puissantes mamelles » (Nicos Hadjinicolaou, « la Liberté guidant le peuple de Delacroix devant son premier public » dans les Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 28, juin 1979, pp. 3-26) :

Lo de Nicos Hadj...

C’est que la liberté n’est pas une comtesse
Du noble faubourg Saint-Germain,
Une femme qu’un cri fait tomber en faiblesse,
Qui met du blanc et du carmin :
C’est une forte femme aux puissantes mamelles,
À la voix rauque, aux durs appas,
Qui, du brun sur la peau, du feu dans les prunelles,
Agile et marchant à grands pas,
Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées…

Même si, en dehors d’Alexandre Dumas, peu de contemporains soulignèrent la place du drapeau tricolore dans La Liberté guidant le peuple, tableau qui séduit ou intrigue d’abord par son  personnage féminin, peu d’œuvres depuis la création de ce drapeau lui accordent un tel rôle (La Bataille d’Arcole, d’Horace Vernet, Les Adieux de Fontainebleau, diverses  représentations de La Fayette et Louis-Philippe ou de Lamartine avec le drapeau tricolore, Le Siège de Paris par Detaille…)  avant l’entrée en jeu, fin XIXe siècle, des peintres de la fête nationale, Monet, Van Gogh, etc. Que Delacroix ait représenté le peuple ou « la populace », « la lie de la société », la Liberté ou une femme de mauvaise vie comme l’affirmèrent certains critiques dès le Salon de 1831, le drapeau tricolore, quant à lui, joue un rôle essentiel tant dans l’histoire de la Révolution de Juillet que dans l’inspiration et la construction du tableau.

Quelles que soient les sources  – sans doute multiples – de Delacroix, son drapeau est, pour le salon de 1831, le drapeau tricolore rétabli par la Révolution de Juillet 1830.

***

Ce tableau est connu et imité pour sa Liberté brandissant un drapeau.  Depuis sa création, on en  a recensé de très nombreuses réutilisations, dans la peinture, la publicité, l’imagerie politique, le dessin de presse, en France et dans le monde. Rappelons qu’il inspira probablement à Victor Hugo, une trentaine d’années plus tard, le personnage de Gavroche ramassant les cartouches sur les cadavres de la barricade dans Les Misérables, même si l’insurrection où meurt le jeune héros du roman hugolien se place dans une émeute parisienne de mai 1832 et non pas en juillet 1830.

 

100Affiche Fête de l'Humanité 2009                                    Fête de l’Humanité de 2009                                                                       (drapeau rouge  et guitare)                                                        

100affiche des 10e Entretiens d'Auxerre, 2011 Affiche Entretiens d’Auxerre 2011,  Eric Guet-Studio 13                                                                                                                                              

               IMG_2507                                                    Affiche politique de 2016         

 

 

 

 

 

 

José BalmesCamino de victoria (« La marche à la victoire ») de José Balmes, 1976 (chez l’auteur)

Développons un peu le dernier tableau, de José Balmes. Le 21 décembre 1907 se perpétra le massacre d’un millier de mineurs par l’armée chilienne, dans la cour de l’école Santa Maria de Iquique (Nord du Chili) où ces mineurs, souhaitant simplement une hausse de leurs salaires, avaient été parqués par leurs patrons et par les autorités à leur arrivée dans cette ville côtière, proche des mines de « salitre ». Ce massacre (cette « matanza » – tuerie – dit-on en espagnol) fut le point d’origine de la naissance du syndicalisme ouvrier au Chili. Il a inspiré divers ouvrages d’histoire et de fiction, et surtout la fameuse Cantate de Santa Maria de Iquique (« La Cantata Popular Santa María de Iquique»), œuvre du compositeur chilien Luis Advis créée en 1970 à Santiago du Chili et  principalement interprétée par le groupe  Quilapayun, important groupe musical des années Salvador Allende, de la « Nouvelle chanson chilienne ».  « Camino de victoria », l’oeuvre représentée ici, est  de José Balmes, lumineux artiste chilien d’origine espagnole arrivé au Chili sur le Winnipeg, navire affrété par le poète Pablo Neruda, alors diplomate en France. Exilé d’Espagne au Chili en 1939, puis du Chili en France après le coup d’Etat du général Pinochet du 11 septembre 1973, José Balmes représente  une scène classique des mouvements de protestation (les « protestas ») en Amérique latine : pour se protéger des tirs de l’armée alors envoyée systématiquement pour la répression, les ouvriers brandissaient préventivement le drapeau national comme protection, une façon de dire : « nous sommes vos concitoyens, nous sommes vos  frères, ne tirez pas sur nous ! ». Protection ici illusoire et le titre « Camino de victoria », « La marche à la victoire » ou « En route vers la victoire « , est évidemment ironique ou est un simple « wishfull thinking » pour qui connaît la fin de l’histoire de ces mineurs chiliens de 1907, leur massacre par les militaires.

100Frigide en Delacroix 2

Une interprétation plutôt féroce de La Liberté de Delacroix, par des opposants au vigoureux mouvement lancé en France en 2013 contre la loi sur le « mariage gay »

Une des nombreuses utilisations de La Liberté guidant le peuple de Delacroix  par nos amis les Anglais est due au caricaturiste Steve Bell, Chirac and the resumption of nuclear testing in 1995, publiée par le Guardian du 11 juillet 1995 (Copyright Steve Bell).La Liberté Chirac GavrocheChirac and the resumption of nuclear testing in 1995

Sur fond de palmiers polynésiens, une squelettique Liberté, coiffée par dérision des oreilles de Mickey Mouse et armée de la faux de la Mort, avec un Gavroche-Chirac armé d’une bombe dans chaque main et, au fond, des CRS armés et casqués, c’est une critique féroce de l’ultime reprise des essais nucléaires français dans le Pacifique.

Dans le métro parisien et sans doute dans bien d’autres lieux dans l’été 2016, une affiche de l’association WWF en faveur de la protection de l’environnement remplace la Liberté par un panda brandissant un drapeau, non plus tricolore mais évidemment. Une  année plus tôt  c’est une association promouvant le dépistage du cancer du sein  qui affiche une Liberté de Delacroix amputée d’un sein…

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En fait notre propos porte  moins sur ces innombrables et universelles utilisations ultérieures de La Liberté de Delacroix (dont la Marianne de 1981, le timbre au tarif ordinaire choisi par le président Mitterrand pour remplacer celui de son prédécesseur Valéry Giscard d’Estaing qui était la gracieuse et apolitique Sabine, tirée du très classique Enlèvement des Sabines de Nicolas Poussin, 1637) que sur les sources  de ce tableau, admirable et admiré.

 

 

Entre Suisses et Français fin XIXe siècle