Entre Suisses et Français fin XIXe siècle

 

Entre Suisses et Français, quelques épisodes de la fin du XIXe siècle

 

Nous ne rappelons ici que quelques épisodes, très ou très peu connus, concernant la fin du XIXe siècle et portant  sur des liens unissant les Français (les vainqueurs de Marignan, 1515) et les Suisses (les vaincus et de Marignan et du 10 Août 1792… puis, en janvier 1871, les sauveurs de l’Armée des Vosges du général Bourbaki, et encore en 1873-1877, les sauveurs du peintre Gustave Courbet poursuivi et condamné en France à payer une amende astronomique comme « déboulonneur » de la colonne Vendôme sous la Commune de Paris (avril 1871). Nous n’abordons pas le cas d’autres artistes suisses importants plus tardifs, ayant mené une grande partie de leur carrière à Paris, comme Alexandre-Théophile Steinlen, immense dessinateur (pour des chats, des femmes, des ouvriers manifestants ou grévistes, des poilus…), le « nabi étranger » Félix Vallotton, naturalisé français en 1900 tout en conservant sa nationalité suisse d’origine jusqu’à sa mort de 1925, ni plus tard le sculpteur Jean Tinguely (1925-1991) puis Gérard Schneider, membre d’école de l’abstraction lyrique.

Nous avons été guidés pour cette étude par Mmes Edith Carey, historienne de l’art (Pully-Lausanne) et Marie Peltier, historienne de Meudon, ainsi quez par Michel Mauny, collègue et ami dans l’Yonne.

Rappelons, sans ou avec surprise, que les vaches helvètes elles aussi donnent du camembert.

Camembert de Suisse

Eugène Grasset, artiste suisse, de Suisse romande, fut le concepteur du « logo » bien connu des éditions Larousse, avec sa gracieuse jeune femme qui « sème à tout vent » les connaissances, ceci en 1890. L’année suivante, il demande et acquiert la nationalité française ; installé à Paris, alors capitale des arts, il devient, comme le dira Alexandre-Théophile Steinlen de lui-même, un artiste français né par hasard en Suisse. C’est vraiment un des chefs de file de l’esthétique Art nouveau pour la représentation de la femme, aussi important, voire plus, que le Tchèque Mucha. Eugène Grasset mena une belle carrière à Paris comme peintre, illustrateur, affichiste, décorateur, etc.

 

 

 

Je sème à tout vent d’Eugène Grasset (voir le G de Grasset)

 

Rappelons par ailleurs que la Semeuse d’Oscar Roty, quant à elle (il y a semeuse et semeuse), sème à tout vent le Progrès républicain, la démocratie et les libertés fondamentales mises en place par la République ; elle figure en France d’abord sur une pièce de monnaie (1897-98), puis sur un timbre de valeur courante (1903) ; puis, très applaudie,  elle est adoptée dans la « réclame », pour une bière, pour des fromages… et elle reste vivante aujourd’hui. C’est une Marianne miniature, mais en pied et elle chemine avec grâce.

    La Semeuse, sur des étiquettes de fromages                      Pièce française en euros       

                                                                                          

 

                      

   Camembert de la République        Bières La Semeuse               Livarot à la Semeuse

 

  
   

           Grasset et la femme 1900                                                                    Un vitrail de 1894

 

 

                         

                                                                                                Une « réclame » par Grasset

 

Ce dessinateur Belle Epoque donna une grande place à la figure féminine, à la « femme-fleur » souple et gracieuse typique de l’Art nouveau.

 

Gustave Courbet, républicain convaincu et communard, contribue au « déboulonnage » de la colonne Vendôme comme symbole de la dynastie des Bonaparte. Arrêté après la « semaine sanglante » de fin mai 1871, il est emprisonné à Sainte-Pélagie, jugé et condamné en 1873  à payer les frais de la reconstruction de cette colonne ; la somme qui lui est alors demandée s’élevait à plus de 330 000 francs. Pour fuir cette condamnation démesurée, il se réfugie en Suisse en 1873. Il vit dans la tranquillité, mais en exil,  de 1873 à sa mort de 1877, essentiellement à La Tour-de-Peilz, près de Vevey, et reçoit la visite de nombreux amis et admirateurs français. Pour remercier de leur hospitalité  la Suisse et la commune qui l’a accueilli, il offre à cette dernière un bronze appelé Helvetia et représentant  la Liberté, sous la forme du buste d’une femme énergique, chevelure au vent et coiffée d’un bonnet phrygien. Le corsage est orné, dans le projet d’origine, d’une croix helvétique. Les conseillers municipaux, effarouchés, lui demandent d’enlever la croix suisse et de ne pas intituler son bronze Helvetia, « ceci dans le but unique d’empêcher toute interprétation  du point de vue politique ». Il cède et remplace la croix par une étoile à cinq branches dans laquelle certains voient une influence maçonne, à tort sans doute. En revanche il refuse la demande du doyen des employés municipaux de La Tour-de-Peizl qui souhaitait voir disparaître le bonnet phrygien. Cette dernière demande était ainsi formulée en langage direct :  « Le bonnet phrygien, à ce qu’il paraît, serait mal vu par beaucoup de personnes car il représente le bonnet rouge révolutionnaire à l’abri duquel il s’est commis tant de crimes chez nos voisins et ne convient point à une pacifique commune suisse ». On retrouve un exemplaire de ce buste à croix helvétique à Meudon, où il fut érigé en 1889, à l’occasion du centenaire de la Révolution française, et qu’on appelle alors la République, tandis que pour le buste de La Tour-de-Peilz, toujours à bonnet phrygien, la croix est remplacée par une étoile à cinq branches. Insolite croix suisse arborée par une  République française dans une commune de la banlieue parisienne !

Ainsi cette Liberté ne sera-t-elle pas une Helvetia, car les autorités municipales n’acceptent pas une allégorie de la Suisse coiffée du bonnet phrygien. Pour comprendre leur refus, qu’on pourrait juger bien frileux aujourd’hui, il faut se replacer dans l’époque. Au lendemain de la Commune de Paris, le bonnet phrygien est considéré, en France comme en Suisse, comme violemment révolutionnaire et sanglant. Il est interdit et sujet à poursuites judiciaires en France sous les deux premiers présidents de la IIIème République, Thiers et Mac-Mahon et seulement toléré entre 1879 et 1889 (voir Les emblèmes de la République, chapitre II).  Ce n’est qu’à l’occasion du centenaire de 1789 qu’il deviendra, de façon consensuelle, un élément identitaire, représentant de la République française. Un buste de la Liberté de Gustave Courbet fut acquis par la loge maçonnique de Saintes, loge dont le Vénérable était un ami et soutien financier de l’artiste, Jules Castagnary, futur directeur des Beaux-Arts. Ce modèle n’a ni la croix, ni l’étoile à cinq branches mais une étoile à six branches.  Un autre exemplaire, aujourd’hui disparu, fut érigé à Oran.

En tout état de cause, l’hospitalité suisse fut de belle façon saluée par le peintre Courbet.

A propos de la statue de la République-Liberté de Courbet à Meudon, voir dans le bulletin n° 260, avril 2015,  du bulletin des Amis de Meudon, les articles de Marie Peltier  et de Lucien Grinda.

 

 

L’armée Bourbaki se réfugie en Suisse. Vaincue par une armée prussienne les 17-18 janvier 1871, l’armée des Vosges dite aussi de l’Est, sous les ordres du général Bourbaki (d’origine grecque par son père), échappe à la capture et entre en Suisse où elle est désarmée (en raison de la neutralité du pays d’accueil)

Certes les soldats français, bien accueillis, reçurent un étonnant livret, écrit par un pasteur protestant français, M. Arbousse-Bastide, et un prêtre catholique, le père Hyacinthe. Nous livrons ici une brève présentation de ce livret et le texte du pasteur protestant, un Français qui accuse finalement ses compatriotes des pires défauts : manque de principes, goût des plaisirs, vanité… C’est, de façon prémonitoire, un écrit comparable aux futurs discours du maréchal Pétain de 1940 sur « l’esprit de jouissance » comme cause de la défaite. On retrouve là aussi l’esprit qui présida au vœu de construction à Montmartre de la future Basilique du Sacré-Cœur, ainsi qu’aux discours du maréchal de Mac-Mahon entre 1873 et 1879.La défaite de 1870-71 est une punition méritée, un châtiment divin. Le discours-homélie du pasteur est très anti-bonapartiste, après une guerre lancée par Napoléon III, mais il a un ton providentialiste comme on n’en imaginerait ni accepterait  plus aujourd’hui, avec une Histoire produite moins par l’action des hommes que par celle de Dieu, directement impliqué dans la défaite-punition des Français.

AUX FRANÇAIS

QUE LE SORT DES ARMES

A FAIT ENTRER

SUR LE SOL DE LA SUISSE

 

NEUCHATEL, IMPRIMERIE DE JAMES ATTINGER, 1871.

Extrait du livret remis en février 1871 par les autorités helvétiques aux soldats de l’Armée de l’Est (Général Bourbaki) contraints à passer en pays neutre.

Ce livret a été recueilli par Michel Mauny. Il était joint à une lettre de son arrière-grand-père Alphonse Poncet, adressée à ses parents à Bussy-en-Othe depuis son camp de prisonniers à Kirchdorf (canton de Berne). Seul le texte du pasteur protestant est ici retranscrit, grâce à l’amabilité de Michel Mauny.

 

DISCOURS DE M. ARBOUSSE-BASTIDE, pasteur calviniste français

 

(Lire le chap. IXe du prophète Daniel)

 

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Mes Frères,

 

Lorsqu’il plaît à Dieu de châtier un peuple, il n’a pas besoin de sortir de son repos et de frapper : la chose se fait toute seule ; et le côté par lequel j’admire le plus la divine Providence, c’est que le mal porte en soi son châtiment, et qu’arrivé à un certain période [sic] il éclate et se révèle par ses ravages. Quand la machine est saturée d’électricité, l’étincelle part ; quand le feu souterrain a miné le volcan depuis longtemps, le cratère tourmenté vomit sa lave bouillonnante et la terre s’agite, dans de meurtrières convulsions.

 

Depuis longtemps l’accumulation du mal, dans le sein de la société contemporaine, faisait pressentir aux moins clairvoyants une catastrophe : seulement on ne la croyait ni si prochaine ni si colossale.

Mes frères, notre devoir, c’est de vous rendre attentifs « à la verge et à celui qui l’a assignée. » Le pire de la situation, ce serait de ne pas en sentir la gravité morale, de ne pas en voir la vraie cause et surtout de ne pas s’en humilier.

 

C’est pourquoi, de même que Daniel, dans les longues douleurs de l’exil, confessait à l’Éternel les péchés de son peuple, comme si c’étaient ses propres péchés, nous, ministres de Jésus-Christ, au milieu de nos humiliations et de nos douleurs nationales, au bruit des gémissements de la patrie et du canon des batailles qui retentit, sinon à nos oreilles, du moins à nos cœurs, nous voulons confesser les péchés de notre peuple. Nous voulons en revendiquer la solidarité, car nous y avons tous notre part, et nous humilier sous la main qui nous frappe, afin que Dieu, ayant pitié de nous, arrête l’épouvantable fléau.

 

Mes frères, nous avons péché :

 

Dans notre politique. – Il y a tout un grand côté par lequel la politique touche la à la morale et à la conscience, et rien de ce qui touche à la conscience et à la morale ne peut être étranger à la religion.

Un jour, – il y a bientôt dix-neuf ans [1852], – on nous annonça que la France était sauvée. Mais à quel prix ? C’était au prix d’un serment solennel violé, de la représentation nationale bâillonnée, de milliers de citoyens emprisonnés, déportés, massacrés. Il s’était rencontré des gens pour tramer ce guet-apens nocturne, il s’en trouva pour l’exécuter, et quand il eut réussi, pour l’approuver. On nous demanda l’absolution ; nous eûmes  peur et nous la donnâmes. Nous préférâmes notre repos et nos intérêts à la justice et au droit. Nous appelâmes bien ce qui est mal et mal ce qui est bien. Que dis-je ? Nous l’approuvâmes ; nous le couronnâmes. Ce jour-là il se fit une grande éclipse dans le monde moral : le droit avait disparu ; l’ère de l’injustice était inaugurée. Par la brèche ouverte, un triste cortège d’iniquités allait passer : les spoliations, les aventures guerrières, les occupations militaires, la dilapidation des finances, le favoritisme, la corruption dont le contagieux exemple partait de haut. – Après dix-huit ans d’un pouvoir absolu, personnel, sans contrôle, qui a débilité nos âmes, on est venu faire luire à nos yeux des promesses menteuses de liberté, et nous demander des pleins-pouvoirs pour faire la paix et la guerre. La France, trompée, a cru pouvoir une seconde fois donner son absolution ; mais Dieu a refusé la sienne, et il semble avoir voulu nous montrer qu’un peuple qui sacrifie les principes du droit et de la justice à des considérations d’un ordre matériel, compromet ses intérêts matériels eux-mêmes. En effet, la secousse intérieure qui aurait résulté d’une attitude énergique et morale du pays, aurait-elle jamais pu être comparable à cette épouvantable invasion qui ensanglante, ruine et déshonore la patrie ? Mes frères, nous avons oublié que la justice élève une nation, mais que l’iniquité est la ruine des peuples. Nous avons péché, confessons-le, comme nation, dans notre politique.

 

Nous avons péché dans nos spéculations commerciales. –  L’amour des jouissances matérielles ayant grandi à mesure que la force des principes spirituels diminuait, il a fallu de l’argent pour satisfaire aux besoins d’un luxe croissant, ou même de passions coupables. De là des entreprises téméraires, des coups de bourse criminels, des fortunes scandaleuses, des ruines subites, des suicides nombreux. Des loteries se sont produites, autorisées par l’État, qui ont offert au public l’appât de gros lots, de dividendes impossibles, d’intérêts non équitables. La conscience commerciale a été faussée ; l’argent a été immoral. Des banquiers, comme de simples particuliers, n’ont pas craint de soutenir par leurs prêts, une politique que leur conscience désapprouvait : par exemple l’expédition du Mexique et la guerre esclavagiste aux États-Unis du Sud. Et nous avons fait ce mal presque sans nous en douter, tellement notre sens moral a été faussé. Nous avons péché dans nos spéculations commerciales.

 

Nous avons péché comme familles.

L’esprit de famille a dégénéré en France. – Dans les grandes villes, et particulièrement dans notre capitale, le désordre des mœurs semblait presque autorisé par l’opinion publique, et l’immoralité déployait au soleil, avec des airs de défit, son faste insolent. Les associations coupables que la religion n’avaient pas bénies, ni la société sanctionnées, se multipliaient. Que voulez-vous que soient les enfants qui vivent dans de tels milieux ? Quel respect pour leurs parents ? Quelle éducation ? Quels exemples ? Quelles mœurs ? Et quelle patrie peut être formée par de tels éléments ? Ceux qui outragent et tuent ainsi la famille travaillent à tuer la patrie et ce sont de mauvais citoyens.

 

Mais, même parmi ceux qui acceptent le joug sacré du mariage, le mariage n’est souvent qu’une affaire de convenance, quand ce n’est pas une spéculation. On associe deux fortunes, deux positions, rarement deux cœurs. Le côté moral de l’union la plus intime a été négligé et la vie domestique en a souffert. En France on ne connaît pas le Home, et le foyer domestique est une métaphore, tout au plus un souvenir du bon vieux temps ; nous n’avons plus de foyer, mais en revanche nous n’avons beaucoup de théâtres, de cafés, de lieux publics. On y Afflue, on préfère la compagnie des gens de toute espèce qui hantent ces lieux, à la compagnie de sa femme et au sourire de ses enfants. On y perd son temps, on y perd son argent ; on s’y accoutume à une vie oiseuse, à des conversations frivoles, malsaines. On rentre chez soi mécontent ; on trouve sa compagne triste. Les enfants sont négligés. La maison va mal. Oui, je vous le dis, le Français aime trop cette vie extérieure. La vie de famille en souffre. Savez-vous où je l’ai retrouvée, la famille ? C’est en Hollande, parmi les descendants, plus fidèles que nous, de nos vieux huguenots.

 

J’étais logé à Amsterdam, chez un des plus honorables banquiers de la ville, un vrai patriarche, père vénéré de douze enfants. Pas un nuage dans ce firmament. Chaque matin, toute la famille arrive, exacte à l’heure. Chacun s’assied à sa place, autour de la grande table, et la première chose qui se fait, dans le plus respectueux recueillement, c’est la lecture de la Bible. C’est le père qui est le pasteur ; c’est lui qui fait le culte, qui lit, exhorte, prie. Cela est sain pour l’âme, cela est moral et j’ajouterai patriotique, car ce sont de telles familles qui sauvegardent les mœurs et forment de solides nations. Sans doute je pourrais, parmi nous, rencontrer de ces familles patriarcales, où ce pieux usage se pratique, Mais en France ce sont là des exceptions, ce n’est pas une coutume nationale comme en Hollande, en Écosse, en Amérique. Je n’en ai pas v beaucoup de ces chefs de famille qui eussent compris la dignité, la sainteté de leur mission, en quelque sorte sacerdotale. J’ai rencontré beaucoup de pères et de mères se dévouant pour leurs enfants, se sacrifiant pour leur assurer une position et leur préparer des succès dans le monde : je n’en ai pas vu autant qui fussent dévorés du noble souci de les préparer pour dieu. Or, Quand le lien religieux manque, les parents ont perdu, aux yeux de leurs enfants leur caractère sacré. Le père représente le prêtre, qui représente Dieu : si Dieu est absent, le père ne représente rien ; il est passé à l’état de protecteur, de pourvoyeur naturel, voilà tout. J’ajoute que le respecte de l’autorité paternelle est à la base de toutes les autres respectes. Donnez à la patrie des enfants qui ne savent pas respecter leurs parents, vous lui donnerez des citoyens qui qui ne savent pas respecter ni leurs magistrats ni leurs lois.

 

Oui, et je voudrais pouvoir le dire à la France toute entière : c’est parce que l’esprit de famille nous manque, que notre population diminue, tandis que la population d’Angleterre et des États-Unis augmente dans des proportions réjouissantes pour ces grands pays, menaçantes pour nous. Que mon pays y prenne garde ! Ce ne sont pas tant les balles des Prussiens que l’absence de l’esprit de famille qui dépeuplent la patrie. Encore ici un grand péché à confesser, une grande humiliation à assumer. Oui, Seigneur, nous avons pêché, gravement pêché contre familles.

 

Mes frères, si la société se trouve répréhensible dans toutes les formes qi l’expriment, dans sa politique, dans son commerce et dans la famille, c’est que l’individu lui-même est coupable. Il importe donc de remonter à la source, de reconnaître nos défauts, qui sont tout à la fois individuels et nationaux, qui sont ceux de la France en même temps qu’ils sont bien nos propres défauts.

 

1° Nous, Français, nous manquons de principes : c’est là notre défaut capital. – Dire cela, c’est avouer que notre conscience elle-même est atteinte, que notre sens moral est vicié. La cause en est-elle dans l’influence du régime déchu, fondé sur les ruines de la conscience ? Dans l’éducation de la France livrée aux Jésuites depuis des siècles ? Dans l’influence inverse de la philosophie voltairienne ou du positivisme contemporain ? La cause vraie, la cause générale et première est sans doute originelle et tient à notre nature gauloise, et toutes les autres ne sont que des effets devenus causes à leur tour. Quoi qu’il en soit, le fait est certain : nous manquons de principes pour juger fermement les choses et nous conduire sans fléchir. Le respect inviolable de tout ce qui est juste, vrai, saint, ne commande pas notre vie. Le côté moral des choses nous échappe facilement. Nous acclamons le plus fort. Nous préférons le plus riche. Nous nous prosternons devant le fait accompli. Nous couronnons le succès. Nous adorons les soleils levants : je n’ai pas besoin de rappeler le coup d’état.

 

2° Nous sommes légers. – Sommes-nous légers parce que nous manquons de principes, o u manquons-nous  de principes parce que nous sommes légers ? Les deux sont vrais. Quoi qu’il en soit, s’il y a un moyen de nous guérir de cette légèreté française, si célèbre dans le monde, c’est de nous fixer par des principes inébranlables. Nous sommes sans gouvernail, sans lest et sans boussole, car les principes sont tout cela : je vous le demande : que va devenir le navire ? Nous flottons à tout vent. Nous rions de tout. Nous n’approfondissons rien. Nous glissons sur la vie. Nous ne poursuivons rien jusqu’au bout. Nous changeons avec une inconcevable facilité d’idées, de goûts, de gouvernement, de lois, de tout. On nous appelle les Athéniens modernes et nous en avons été flattés jusqu’au bout, mais certainement nous étions dignes de leur être comparés. Comme eux nous sommes un peuple ami des arts, vif, spirituel, impressionnable. Comme eux nous sommes amateurs de nouveautés et tous les jours nous nous rendons au forum pour demander : « Qu’y a-t-il de nouveau ? » Les Athéniens écoutaient Socrate et le condamnaient à la ciguë, applaudissaient Démosthène et se laissaient envahir par Philippe, allaient entendre saint Paul et puis le renvoyaient, disant : « Que nous veut ce discoureur ? » De même faisons-nous,  nous les Athéniens modernes. Nous proclamons avec joie que l’incident Hohenzollern est clos, que la paix est assurée, et huit jours après nous déclarons la guerre la plus formidable des temps modernes avec une légèreté qui sera fameuse dans l’histoire. Nous refusons d’écouter aujourd’hui les sages conseils de celui dans les bras duquel nous nous jetterions demain pour lui confier les destinées de la patrie. Hélas ! Oui, nous sommes légers.

 

3° Nous sommes aussi amis des plaisirs. – UN homme sans principes, un homme léger qui n’est pas gouverné par sa conscience, comment dirigera-t-il sa vie ? Il en laissera flotter au hasard les rênes abandonnées. Homère, poète et philosophe tout à la fois, nous raconte que le sage Ulysse ordonna à ses compagnons de l’attacher au mat de son navire avec des câbles, pour lui éviter la tentation de retarder sa marche sur des rivages enchanteurs. L’homme sans principes n’a pas de câble qui le retienne, et il arrêtera, il dissipera la vie, loin de son but, dans les plaisirs, les jeux, les spectacles, les bals, les courses, les mille futilités, les mille convoitises qui partout nous sollicitent. Cet amour excessif des plaisirs, déshonorant pour des âmes immortelles, est tellement passé dans nos mœurs, que nous sommes flattés quelquefois de ce qui devrait faire notre honte, et que nous, Français, nous sommes les fanfarons du vice comme d’autres prennent le masque de la vertu.

 

4° Nous sommes vaniteux. – On nous a beaucoup dit, et nous l’avons cru dans notre naïf orgueil, que nous étions le premier peuple du monde ; certes je le voudrais bien. Mais nous sommes-nous demandé en quoi ? – Est-ce par nos lumières ? Mais il y a des peuples  beaucoup plus instruits que nous ! Est-ce par notre commerce ? Mais il y a des peuples plus industrieux que nous ! – est-ce par notre agriculture ? Mais les agronomes savent bien que l’état de l’agriculture en France est presque barbare. – Est-ce par les beaux-arts ? Mais l’Italie est notre maîtresse ! – Non, nous avons cru que la vraie primauté dans la hiérarchie des peuples, consistait dans la gloire militaire. Notre courage national, notre vaillance et notre élan, nos triomphes éclatants sous le premier Napoléon, nous ont fascinés, et nous avons été les adorateurs de cette déesse inhumaine et païenne qui s’appelle la Gloire. En France, il suffit d’un clairon et d’un drapeau pour faire tourner les têtes. Nous nous sommes follement imaginé, ivres de sanglants souvenirs, que nous étions irrésistibles et qu’une armée de 250,000 français pouvait porter au bout du monde son drapeau victorieux. Et comme nous manquons de principes, nous n’avons pas su voir ce qu’il y a d’inique, de révoltant dans ce goût de la conquête ; nous n’y avons vu que la gloire, ce Moloch moderne qui dévore nos enfants. Aussi, notre forfanterie militaire a été rudement châtiée. Nous n’avons pas vu ce qu’il y avait d’injustice, de cruauté et d’immoralité dans une invasion, quand nous avons porté cette invasion en pays ennemi ; Dieu a permis que ce fût cette fois-ci à notre détriment que l’invasion fût faite, et nous avons pu, à notre tour, en mesurer les horreurs. Nous n’avions pas enregistré avec soin les désordres de nos soldats, quand ces désordres, ces crimes, ces incendies et ces pillages se commettent au préjudice de l’Espagne, de l’Allemagne ou de l’Algérie ; Dieu a permis que, par un juste retour, ce funeste cortège de la guerre se ruât sur notre patrie et dévastât nos cités. Nous n’avions pas compris qu’il y a une équité de nation à nation , comme il y a une équité d’homme à homme, et que si nous n’avons pas le droit de faire à un autre homme ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fît, nous n’avons pas non plus le droit de faire à une nation ce que nous ne voudrions pas qu’elle nous fît. Honte aux peuples qui l’oublient ! Et puissions-nous  enfin l’apprendre ! Puisse Dieu nous enseigner l’équité et nous arracher du cœur cet amour insensé de la gloire, si fécond en crimes, en calamités, en humiliations, et qui transformerait le monde entier en armée permanente. Aussi, laissez-moi saluer avec un tressaillement de joie et d’espérance l’avènement du régime nouveau qui proclame comme principe des âges modernes, la fraternité des peuples, et qui répudie, comme tyrannique et criminel, ce viel esprit de conquête que les dynasties nous avaient légué.

 

5° Notre vanité, la haute idée que nous avons de nous-mêmes, nous a fait perdre le sens du respect ; par où j’entends le respect des lois et des supériorités légitimes. Quelqu’un a dit : « En France, le respect s’en va. » Cela est vrai, la loi n’est pas pour nous chose sacrée. L’exemple de Socrate, refusant de suivre ses amis venus pour le délivrer, parce qu’en passant sur le seuil de sa prison il faudrait, selon l’expression du philosophe, « fouler aux pieds le cadavre de la loi », cet exemple, nous ne l’imitons pas, et ce trait sublime doit nous paraître bien étrange. Nous ne nous inclinons pas devant le représentant de la Loi. Nous n’acceptons pas l’autorité, nous subissons le gendarme. Notre humeur railleuse et frondeuse n’admet pas volontiers les supériorités, elle les conteste et les décrie. Or, c’est bien mal comprendre la liberté que de figurer qu’elle dispense d’obéir, et bien mal comprendre l’égalité que de se figurer qu’elle permet de récuser les supériorités naturelles et sociales. Dans ce manque de respect, il y a une insurrection latente. Il y a au fond un sourd mécontentement qui tient aux plus mauvais sentiments de jalousie et de despotisme de bas étage. Ce mauvais esprit suffit pour rendre un peuple ingouvernable ; il est capable, au premier jour propice, de tuer la liberté et de livrer la France à l’anarchie.

 

6° Enfin, je le dis avec douleur, le plus grand mal de notre race, le péché, qui est au fond de tout, qui explique notre manque de principes lequel explique tout le reste, c’est que cette race gauloise a peu le sens religieux.– Lorsque je cherche dans ma pensée quel est le prosateur français qui exprime le plus notre génie national, je n’hésite pas à nommer Voltaire ; et quand je cherche quel est le poète qui représenterait le plus exactement le génie poétique  de la France, dans un congrès de poètes, je n’hésite pas à nommer Béranger : or, Voltaire et Béranger sont deux noms qui ne disent rien de bien religieux. En Angleterre, le caractère de la littérature et des mœurs publiques est tout autre. Au centre de la cité, au fronton de la banque de Londres, j’ai lu avec émotion cette inscription tirée de nos saintes Écritures : « La terre et tout ce qui est en elle appartient au Seigneur. » Vous figurez-vous qu’une telle inscription fût possible sur la Bourse de Paris ? En Angleterre, au milieu de beaucoup de formalisme, je l’avoue, il y a un jour que le respect a mis à part pour le culte : En France, le dimanche, s’il se distingue des autres jours, c’est parce qu’il est mis à part pour les plaisirs. En Angleterre, lorsqu’on parle de Dieu, de l’âme et des choses de l’âme, n’importe où, dans un salon, dans la rue, au milieu des ouvriers ou des paysans, on voit de suite les physionomies devenir sérieuses, attentives, on y sent le recueillement et le respect : En France, parlez de Dieu et de la religion, n’importe où, je serais bien étonné si vous n’êtes pas interrompu par les lazzi contre les prêtres ou par quelque éclat de rire voltairien. Notre France a donné plusieurs fois la preuve historique de ce que je dis, en repoussant avec une triste persévérance la Réforme qui lui était solennellement proposée. Et savez-vous pourquoi la France a repoussé la réforme ? Est-ce par esprit religieux ? Oh ! Non, je vous assure : c’est parce que la Réforme était une religion trop austère pour un peuple si léger.

 

Mais il semble que ce dernier reproche, qui renferme tous les autres, ne vous concerne nullement, car vous, au moins, vous n’avez pas repoussé la Réforme, bien au contraire ; vous en êtes les enfants, les héritiers et le boulevard [1].

 

Ne levez pourtant pas trop haut la tête ; tous les descendants d’Abraham ne sont pas pour cela de vrais fils d’Abraham. – D’abord vous êtes Français, et comme tels, tous les torts des Français vous concernent. Ensuit, vous faites profession d’être des chrétiens réformés, et comme tels vous avez assumé une responsabilité redoutable. Membres de nos Églises nationales et de nos Eglises indépendantes, protestants de toutes dénominations, et vous surtout qui prétendez à un christianisme plus strict, laissez-moi aller au bout de ma pensée, laissez éclater toute ma douleur. Vous dites que vous êtes les héritiers, le boulevard de la Réforme, et c’est vous qui êtes la cause que notre patrie n’a pas, depuis trois siècles, accepté la Réforme représentée par vous.

 

Le Seigneur vous avait laissé subsister pour être la lumière spirituelle de votre pays. Lumière du monde, quelle splendeur avez-vous jetée ? Sel de la terre, quelle sainteté purificatrice avez-vous répandue dans cette corruption ?

Je vous le dirai, parce que j’en ai le cœur plein. Les chrétiens ont manqué à leur mandat. Je les ai vus de près, et j’ai trouvé leur christianisme tellement effacé et tellement mondain, que je leur aurais volontiers appliqué la parole de Jésus : « Que faites-vous d’extraordinaire ? Les péagers même n’en font-ils pas autant ? »

 

Au point de vue du luxe et de l’ostentation, des vêtements, de l’ameublement, de la table, des complaisances égoïstes de la vie, je n’ai pas aperçu de sérieux renoncements ; ces gens, faisant profession d’être étrangers et voyageurs ici-bas, m’avaient l’air de s’y être très confortablement installés.

 

Peut-être, pour être juste, faut-il passer par-dessus certaines exigences sociales et regarder plus au fond de la vie de ceux que j’accuse ? Certes, je le veux bien, mais je ne crois pas qu’ils y gagnent grand-chose ; car j’ai rencontré en général chez les chrétiens appartenant aux rangs élevés de la société, cette fierté de ton et ctte hauteur d’allures que la richesse donne aux grands du monde, un manque de simplicité et de fraternité qui m’a glacé plus d’une fois . J’ai rarement senti l’humilité du pêcheur pardonné derrière le pêcheur opulent.

 

Et si j’ai trouvé chez lz chrétien riche les défauts du mondain riche, j’ai trouvé chez le chrétien pauvre les défauts du mondain pauvre : l’esprit de jalousie, d’envie et de convoitise. A part quelques éclatantes exceptions, j’ai vu le chrétiens âpres au gain comme les autres, peu scrupuleux sur les moyens d’acquérir, ne sachant pas faire la part de Dieu, donnant des miettes là où il aurait fallu le pain entier, paresseux à s’employer pour autrui, égoïstement confiné chez eux quand les besoins des corps et des âmes appelaient leur dévouement ; difficultueux, médisants, sans support entre eux, sans bienveillance, sans pardon ; exigent pour les autres, très indulgents pour eux-mêmes ; très rigoureux dans la pureté du dogme, beaucoup moins pour la sainteté de la vie ; laissant l’interdit demeurer dans les cœurs, demandant à Dieu d’être délivrés du mal et ne voulant pas en être délivrés ; je les ai vus se disputant, se querellant, se faisant des procès parfois, donnant au monde et à l’Église des scandales ! Qu’on s’étonne après cela  que l’Évangile fasse si peu de conquêtes, quand l’Évangile est ainsi représenté !

Je vous le répète, les chrétiens ont failli à leur mandat. Die nous avait envoyés et maintenus au milieu de ce peuple sans principes, afin de lui inoculer les principes de notre foi, et nous ne l’avons pas fait Dieu nous avait placés au milieu de ce peuple léger afin de lui opposer le sérieux chrétien, et nous avons été aussi légers que lui ; Dieu nous avait dit d’opposer à son amour des plaisirs notre austérité huguenote, et nous nous sommes enivrés à la même coupe ; Dieu nous avait maintenus au milieu de ce peuple vaniteux, épris de la vaine gloire, afin de lui apprendre à rechercher la gloire qui vient de Dieu, et nous nous sommes comme lui prosternés au pied de son Moloch ; Dieu aurait voulu que nous, nous lui fussions des exemples pour les choses respectables et surtout pour les grandes et saintes choses de la religion, et nous avons été à peu près aussi peu respectueux et aussi peu religieux que lui. Je vous le dis pour la troisième fois : nous avons failli à notre tâche.

Aussi, lorsque j’ai vu se préparer cette lutte colossale et fratricide, lorsque j’ai vu deux peuples baptisés au nom du Christ, se lever et se précipiter l’un sur l’autre, comme pour s’exterminer, mon âme a frémi d’horreur et de honte (car je n’ai vu aucune gloire là-dedans), et je me suis dit ; Comment est-il possible que le sang du Rédempteur ait coulé sur la terre pour enseigner aux hommes à s’aimer comme des frères, et que ces hommes se tuent comme des bêtes féroces ? Ce n’est pas la force rédemptrice du Christ qui a perdu de son efficacité, c’est l’infidélité des chrétiens qui en a paralysé l’action. Or, je le dis avec tremblement, c’est nous, chrétiens, qui sommes, pour notre large part, responsables de tout ce sang qui coule à flots. Et pourquoi donc ? Parce que ni nous ni nos devanciers n’avons été des chrétiens dignes du Christ. Si les chrétiens et de tous les temps et de tous les pays, et si actuellement tous les chrétiens de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre et de l’Amérique, tous les chrétiens du catholicisme et ceux du protestantisme, avaient été des chrétiens, certainement la guerre n’aurait pas été possible.

Et les chrétiens n’ont pas été des chrétiens, et les gens du monde ont été de grands mondains et de grands pêcheurs, et les uns et les autres ont versé leurs transgressions dans la même coupe d’iniquité, et la coupe a débordé, et l’Eternel a vidé sur nous le vin de sa colère. La patience de Dieu est à longue échéance, mais elle a un terme, et le terme est arrivé.

C’est pourquoi le Dieu des armées a dit à l’ange des éternelles justices : lève-toi, ceins ton glaive, va vers ce peuple, et frappe ! Frappe le soldat et le capitaine, le fantassin et le cavalier ; brise dans sa main l’épée de la France, renverse ses murailles et ses forteresses, porte la terreur dans ce pays qui a fait trembler l’Europe, humilie-le et ravage-le. Je me servirai de l’homme pour châtier l’homme, et je me servirai d’un vieux monarque du Nord pour frapper la France, ainsi qu’autrefois de Nabuchodonosor pour frapper Israël. Frappe-le, te dis-je, ce peuple qui n’a respecté que la force, ce peuple sans principes, ce peuple léger, ce peuple ami des plaisirs, ce peuple ami de la vaine gloire, ce peuple sans foi, ce peuple sans Dieu, et ne cesse point de frapper jusqu’à ce qu’il s’humilie, jusqu’à ce qu’il revienne au droit et à la justice, et qu’il reconnaisse qu’on ne se moque pas de Dieu et qu’on ne se passe pas de Dieu.

Et l’ange de l’Éternel a frappé ! Regarde, ô France, ô ma patrie bien-aimée, regarde ces champs couverts d’ossements qui blanchissent, d’armures brisées, de cadavres amoncelés ; regarde ces champs à jamais funestes de Wissembourg, de Forbach, de Reichshoffen et de Sedan !

France ! regarde ton beau Paris, Paris, ta fière et superbe capitale, la reine de la civilisation, la reine du monde, la métropole des peuples ; regarde ton Paris, le rendez-vous des beaux-arts, mais aussi des plaisirs, du luxe et de la luxure ; Paris ,le caravansérail du monde et la Babylone des âges modernes,- et vois cette ceinture de fer qui l’étreint et ces monstrueuses bouches de bronze prêtes à vomir la mort.

Et l’ange des divines justices se tient là, l’épée sanglante à la main, et dit au Seigneur : « Seigneur, faut-il sonner son glas funèbre ? »

Oh ! non, Seigneur, dis-le toi-même à l’ange de tes vengeances : Assez, assez, assez de sang, assez de larmes, assez de veuves, assez d’orphelins, assez de ruines, assez de désastres, assez de hontes ! Seigneur, toi-même, ne trouves-tu pas que c’est assez ! Nous avons pêché, nous avons pêché contre toi, nous avons mérité tout cela, nous avons mérité davantage, nous méritons la ruine et la mort, mais nous nous humilions, nous nous frappons la poitrine ; souviens-toi de tes compassions ! Vois, déjà ce peuple s’humilie ! Nous apprenons, à travers les airs, que Paris devient sérieux, que nos coreligionnaires encombrent les temples dont ils avaient oublié le chemin ; que tous les dimanches ils se pressent autour de nos tables de communion. Eh bien ! Seigneur, cela nous émeut d’une sainte joie et nous fait tressaillir d’espoir.

Que la France suive ce saint exemple, et la France ne périra pas. Mais qu’elle le sache, son plus redoutable ennemi, ce n’est pas le roi Guillaume, c’est le roi Satan ; ce n’est pas seulement celui-là qu’il faut chasser de nos frontières, c’est celui-là qu’il faut chasser de nos cœurs. Si les Prussiens sont chassés de nos murs, mais que le péché règne encore dans nos cœurs, le mal sera toujours le même, le fer sera encore dans la plaie, et nous périrons comme Babylone a péri, comme Ninive a péri, comme Athènes a péri, comme Rome a péri !

C’est pourquoi, frères et concitoyens, prenons le sac et la cendre, humilions-nous, et puis relevons-nous, retrempés dans ce baptême de sang et ce baptême de repentance. Renaissons peuple nouveau, animés d’une foi chrétienne rajeunie. Soyons fidèles, et Dieu accordera à la France la gloire, vraie celle-là, non plus de faire le tour de l’Europe en prenant les capitales, mais de faire le tour du monde en y semant les grands principes de la liberté, du progrès, de la fraternité, de la paix et de l’amour, c’est-à-dire de l’Évangile !

 

L’impressionnant Panorama Bourbaki de Lucerne rappelle cet épisode. Il avait été réalisé par Edouard Castres, avec l’aide de huit peintres dont Ferdinand Hodler. Edouard Castres, peintre de sujets militaires, avait été ambulancier de la Croix-Rouge dans l’armée du général Bourbaki. Il a réalisé des centaines d’études sur place aux Verrières pour représenter les faits avec exactitude.

Cette oeuvre, récemment restaurée, est  un des rares panoramas qui subsistent (illustrations aimablement fournies par Michel Mauny, historien de la Grande Guerre et de la guerre franco-prussienne).

Voir pour terminer deux vues de ce panorama qui reproduit de façon réaliste les durs mois de janvier et février 1871.

[1]              Ceci s’adresse, dans la pensée de l’auteur, aux Français protestants.

Le drapeau tricolore, hier et aujourdh’ui

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