Jorge Semprun de sa capture à Joigny (Yonne) à sa captivité à Buchenwald

Jorge Semprún de sa capture à Joigny à sa captivité à Buchenwald (octobre 1943 – avril 1945)

par Bernard RICHARD

Semprun, vers 2000Jorge Semprún vers 1970 vers 2000

Écrivain reconnu et célébré (au début, dans les années soixante, il écrit un peu à la façon « nouveau roman », Prix Femina en 1969 pour La deuxième mort de Ramon Mercader, élu membre de l’Académie Goncourt en 1996), scénariste (La Guerre est finie, Z, L’aveu, Stavisky, Section spéciale…), homme politique engagé (ministre espagnol de la Culture de 1988 à 1991 dans le premier gouvernement socialiste, mais un quart de siècle plus tôt militant communiste en missions clandestines périlleuses dans l’Espagne de Franco), esprit philosophique et politique qui affronta (et compara) tant le nazisme dans sa jeunesse que, plus tard, le stalinisme, Jorge Semprún (1923-2011) fut un des grands intellectuels européens, une des autorités morales de l’Europe, depuis les années quatre-vingt jusqu’à sa mort de juin 2011.
« Grand d’Espagne » a-t-on écrit (Chronique d’Alexandre Adler dans le Figaro des 11-12 juin 2011), car il descendait par sa mère d’Antonio Maura, homme politique espagnol important du début XXe qui exerça plusieurs fois les fonctions de premier ministre et fut anobli comme duc des Baléares par Alphonse XIII, roi d’Espagne ; son père était un « hidalgo » du Pays basque. Jorge Semprun évoque à plusieurs reprise l’action de son père et des démocrates chrétiens qui l’accompagnent en Espagne dans les années 1936-1939, ceci en particulier dans Une tombe au creux des nuages, éditions Climats/Flammarion, 2010, recueil de discours prononcées en divers pays de 1986 à 2005. Jorge Semprún a baigné très jeune dans les idées, la littérature, les langues étrangères et la passion politique. Son père, juriste démocrate chrétien et républicain, fut représentant de la revue Esprit pour l’Espagne puis diplomate à La Haye, chef de mission de la République espagnole de 1937 à 1939 avant de se réfugier en France, grâce à ses liens avec le réseau de la revue Esprit (dans Le mort qu’il faut, 2001, p 125). Là Jorge Semprún fut un brillant élève au lycée Henri IV (second prix de philosophie au concours général en mai 1941) puis un étudiant de philosophie à la Sorbonne, comme son style, ses lectures et les digressions philosophiques ou littéraires dont il émaille ou charge – par trop – ses écrits en témoignent. C’est à la Sorbonne qu’il adhéra idéologiquement au marxisme, un peu sous l’influence de son ami agrégé de philosophie Michel Herr, fils du grand bibliothécaire de l’Ecole Normale Supérieure, ami qui lui fait découvrir les œuvres philosophiques de Marx et sentir « le souffle renversant du Manifeste du Parti communiste, véritable ouragan » écrit-il plus tard. Pour ce jeune homme de 19 ans, c’est aussi la poursuite des luttes de la guerre civile espagnole – engagement familial antifranquiste – qui l’amène à entrer au Parti communiste espagnol (PCE) évidemment clandestin en 1942 puis à se lancer, sans doute la même année, dans la Résistance en intégrant d’abord un groupe de résistants communistes, les F.T.P.- M.O.I. (Main d’œuvre ouvrière immigrée), puis le réseau Jean-Marie Buckmaster, dit encore Jean-Marie Action, un des quatorze réseaux d’espionnage et d’action créés en France par le colonel anglais Maurice Buckmaster, chef de la section France du SOE britannique (Special Operation Executive), section chargée des actions de sabotage et du soutien à la Résistance intérieure française.
Espagnol, il maîtrise parfaitement le français et l’allemand, pratiquement sans accent espagnol dans ces deux langues, ce qui lui est fort utile dans l’action clandestine (pour ses incursions dans l’Yonne et la Côte-d’Or, il lui arrive d’utiliser une fausse carte d’identité établie au nom de Gérard Sorel, jardinier né à Villeneuve-sur-Yonne, et ceci sans qu’un soupçon d’accent espagnol vienne le trahir) et dans des rencontres imprévues avec des escouades allemandes avec lesquelles il peut dialoguer en apparente complicité. Les F.T.P.-M.O.I. sont un des fers de lance des actions militaires menées par le Parti communiste à partir de l’été 1941, avec plusieurs sabotages et surtout des attentats contre des militaires allemands. Le but de ces attentats, demandés par Moscou, est de maintenir le plus possible de troupes allemandes à l’ouest et d’alléger d’autant la tâche des soldats soviétiques à l’est à partir de l’attaque allemande du 22 juin 1941 (opération Barbarosa). Et c’est en particulier auprès de résistants alimentés en armes par le SOE ou par la France libre (le BCRA) que les FTP communistes réussissent à s’équiper.
Jorge Semprún consacre plusieurs de ses écrits, directement ou par le biais de la fiction, à son action de résistant en France (Paris, Côte-d’Or, Yonne), à sa capture à Joigny, à son emprisonnement à Auxerre, à son voyage de déporté vers l’Allemagne, enfin à sa captivité à Buchenwald (janvier 44-avril 45) : Le grand voyage (1963), L’évanouissement (1967), Quel beau dimanche ! (1980), L’écriture ou la vie (1994), Le mort qu’il faut (2001), Une tombe au creux des nuages (2010), Exercices de survie (2012, ouvrage posthume – et inachevé – préfacé par Régis Debray). Tous ces ouvrages seront cités d’après leur édition dans la collection Folio, sauf Quel beau dimanche !, éditions Grasset, 1980, et Une tombe au creux des nuages, éditions Climats/Flammarion, 2010 (l’expression qui donne son titre à ce recueil s’explique par le sort des déportés montés au ciel par la cheminée du four crématoire du camp de concentration).

Dans ces écrits partiellement autobiographiques mais aussi parfois fantasmés (des « autofictions » a-t-on dit), il mêle souvent la fiction à la réalité, mettant en scène divers personnages, dont lui-même, sous des pseudonymes variés, reprenant aussi celui qu’il portait alors dans la clandestinité. Il est Gérard (son « nom de guerre » dans la M.O.I. dit-il) ou Gérard Sorel (si proche de Julien Sorel) dans plusieurs récits, mais parfois encore Manuel (dans L’évanouissement). Georges Vannereux, résistant jovinien capturé en octobre 1943 et fusillé à Égriselles-le-Bocage le 8 novembre 1943 y est soit Georges V., soit Georges Vacheron tandis qu’Irène Chiot garde son nom complet dans les récits, quand elle n’est pas simplement Irène. Selon le témoignage récent de Mme Lallemand-Hémery, âgée de seize ans lors des faits et fille de Jean Hémery, c’est ce dernier, entrepreneur de travaux publics et grand résistant jovinien, qui conduisit, pour une première rencontre, Jorge Semprún et Michel Herr jusqu’à Irène Chiot dont le groupe, actif au moins dès 1942, avait réceptionné et caché de nombreuses armes livrées par des parachutages britanniques, en particulier à Piffonds et Volgré pendant l’été 1943. Les actions du héros dans l’Yonne sont présentées dans Un département dans la guerre 1940-1945. Occupation, Collaboration et Résistance dans l’Yonne, 2006, Claude Delasselle, Joël Droglan et alii (pp. 225, 291 et 295). L’épisode figure aussi dans l’ouvrage d’Alain Vincent cité plus bas. En revanche la même Mme Lallemand et, avant son décès de 1995, Mme Germaine Vauthier, ont déploré que Semprùn n’ait pas repris contact à Joigny avec le milieu des résistants de cette cité – malgré semble-t-il plusieurs invitations adressée par Mme Germaine Vauthier (comme par son mari Pierre Vauthier, ancien responsable civil de Libération-Nord pour l’Yonne à partir de 1943). Certes dans Le Grand Voyage (p. 207, avec récit d’une rencontre à Épizy chez la mère d’Irène Chiot qui leur montre une coupure de journal racontant le décès de sa fille, en juin 1945), il raconte de façon détaillée un bref passage à Joigny en 1945, sur la route le menant avec son ami Michel Herr, à Semur-en-Auxois à la recherche d’un autre ami disparu. Effectivement des Joviniens toujours en vie se souviennent encore du passage de Michel Herr ; Jorge Semprún lui-même, dans les années quatre-vingt lors d’une rencontre chez lui à Paris avec Alain Vincent, historien de Migennes, raconta sa rapide visite dans la maison de la mère d’Irène Chiot (cette dernière morte de typhus et d’épuisement en juin 1945 à Bergen-Belsen), rappelant qu’à cette occasion il avait mangé un lapin à la moutarde, souvenir bien conservé d’une jolie émotion culinaire. Dans l’immédiat après-guerre, il y eut chez Semprún comme chez beaucoup d’anciens déportés une période où ces rescapés préférèrent ne pas se tourner vers leurs souvenirs et se concentrer sur la seule construction de leur nouvelle vie.

Certes l’historien Alain Vincent, visitant la demeure de la ferme d’Epizy dans les années quatre-vingt, put voir directement la petite maison d’entrée où avait dormi Semprún et la grande pièce de la ferme où il avait été arrêté ; voir aussi la trace au sol, dans la cour, des trous creusés pendant la guerre pour enterrer et donc dissimuler des valises-radio ; enfin visiter le local où étaient entreposées armes et munitions sous l’Occupation ; la mère d’Irène Chiot, servant de guide, lui conta qu’elle avait été tout aussi impliquée dans l’action clandestine que sa fille. Ces informations nous ont été communiquées par Alain Clément et Bernard Fleury, amis de Germaine Vauthier, ainsi que par Alain Vincent, historien de la résistance migennoise  (Les blés rouges : la bataille du rail à Laroche-Migennes de la Résistance à la Libération, éditions de l’Armançon, 2003).

Faut-il chercher la « vérité vraie » dans les récits de Semprún auxquels il doit une grande part de sa notoriété d’écrivain et de témoin de l’univers concentrationnaire ? En partie seulement. Bien souvent s’y ajoute une vision embellie par son talent d’écriture, par sa vaste culture, espagnole, française, allemande, par un fréquent remodelage de ses souvenirs, par ses lectures postérieures portant sur le passé qu’il décrit, par sa veine romancière et par la suite de son aventure personnelle au sein du Parti communiste espagnol puis en rupture avec ce parti. Ainsi dès le premier chapitre de L’écriture où la vie, pp. 25-26, il écrit : « … un doute me vient sur la possibilité de raconter… Ne parviendront à cette substance, à cette densité transparente [de l’expérience vécue] que ceux qui sauront faire de leur témoignage un objet artistique, un espace de création. Ou de recréation. Seul l’artifice d’un objet maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la vérité du témoignage. ». Il s’interroge donc sur le témoignage, sur la transmission de « l’expérience vécue », pour conclure que seule la « recréation » (donc la fiction) permet cette transmission. D’autres déportés, comme Jean Puissant ou Jean Léger, pour ne citer que des hommes de l’Yonne, se limitèrent à des témoignages factuels, sans emprunter le biais du récit romancé, mais aussi sans que leurs témoignages aient le même écho, sans qu’ils rencontrent le même nombre de lecteurs (Jean Puissant, La Colline sans oiseaux. 14 mois à Buchenwald, éditions du Rond-Point, Paris, août 1945 ; Jean Léger, Petite Chronique de l’Horreur Ordinaire, édité par l’A.N.A.C.R. Yonne, Auxerre, 1998). C’est l’avantage que possède tout romancier doué sur le reste des hommes.

À JOIGNY ET AU-DELÀ
Les missions clandestines confiées à Jorge Semprún en 1942-43 portent surtout sur la recherche, la réception et la récupération d’armes : recevoir des armes de réseaux non communistes pour alimenter le réseau F.T.P.-M.O.I. à Paris (Un département dans la guerre, p. 295 et 443). Il s’agit parfois d’armes cachées depuis 1940 ou reçues plus récemment et stockées par l’Armée secrète dans des caches pour utilisation ultérieure, lors du débarquement, par exemple à Cézy (Action évoquée dans L’évanouissement, pp. 85-86) ; parfois encore d’armes parachutées en provenance d’Angleterre auprès de réseaux non communistes, pour utilisation immédiate, mais que Semprún récupère à titre de membre du réseau Jean-Marie Buckmaster. Il est vrai que les réseaux sont souvent entremêlés, que des réseaux locaux ont souvent plusieurs affiliations nationales et que les résistants appartenant, comme le jeune Semprún, à deux réseaux aux idéologies et aux attachements différents ne sont pas rares. Et c’est bien de deux réseaux – parallèles et concurrents – qu’il se réclame dans ses récits. Il est possible, bien que Jorge Semprún ne l’ait pas écrit, qu’il ait été envoyé dans l’Yonne en 1942-43 en raison des  importants contingents de républicains espagnols réfugiés dans ce département : autour de 500 en 1937, de 1500 en 1939 selon les calculs de l’active association Mémoire Histoire des Républicains espagnols de l’Yonne (MHRE89). Sur les réfugiés espagnols en France, voir Geneviève Dreyfus-Armand, L’Exil des républicains espagnols en France. De la guerre civile à la mort de Franco, Albin Michel, 1999 ; Geneviève Dreyfus-Armand et Jean-Pierre Amalric, La Guerre d’Espagne et la France, 2014 ; Geneviève Dreyfus-Armand et Odette Martinez-Maler, L’Espagne, passion française, 1936-1975. Guerres, exils, solidarités, éditions Arènes (à paraître).

Plus tard, à l’automne 1944, Semprún reconnaîtra à Buchenwald le chef parisien des réseaux Buckmaster, l’architecte Henri Frager, rapidement exécuté, le 5 octobre, par la Gestapo locale. Au même moment Stéphane Hessel, arrivé par le même convoi et destiné au même sort que Frager, fut sauvé grâce à une substitution d’identité organisée par la Résistance clandestine du camp, substitution à laquelle participa peut-être Jorge Semprún.

Sur ses activités en Côte-d’Or, à Chatillon-sur-Seine, Montbard ou Semur-en-Auxois, Semprún reste assez vague .; il est plus précis pour un maquis de la Forêt d’Othe, en septembre 1943, avec la réception d’armes parachutées et un combat contre un détachement allemand (dans  Le mort qu’il faut, p. 64) , ou sur le dynamitage d’un train de munitions allemand à Pontigny, le 7 octobre 1943, action menée par trois membres du groupe jovinien d’Irène Chiot et à laquelle il participe directement ou dont il tente de retrouver un participant à cette action réussie.
Irène Chiot, 1898-juin 1945
Irène Chiot, photo apposée sur la plaque d’hommage qui lui est consacrée, 28 rue d’Epizy;

C’est cette dernière action qui aboutit à sa capture (Exercices de survie, 2012, p. 42 et suivantes, à comparer avec d’autres récits, très similaires, par exemple Le grand voyage, 1963, p. 187 et 234, ou L’évanouissement, 1967, p. 103-10), action et arrestation qu’il place, selon ses récits, soit en septembre (Exercices de survie, p. 201), soit le 9 octobre 1943, mais qu’importe ! :
« L’avant-veille, on avait fait sauter un train de munitions de la Wehrmacht à Pontigny [action datée du 7 octobre 1943] et un des gars de notre équipe avait disparu ; j’étais allé à Laroche-Migennes où nous avions des appuis : planques, boîte aux lettres, groupe de choc bien armé. Mais Georges V. demeurait introuvable, il n’y eut aucune possibilité de renouer contact. Certains indices laissaient même craindre qu’il eût été arrêté. Revenu à Épizy [faubourg de Joigny] après une nuit blanche, j’avais somnolé quelques heures… Mais voilà, nous avions la Gestapo… ».  La même action est relatée, en historien, dans Un département dans la guerre, pp. 272-273.

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A l’entrée de la ferme, la petite maison où dormit Semprún avant d’être arrêté (photo 2015)

28 rue d'Epizy, Joigny
28 rue d’Epizy, Joigny, les plaques d’hommage à Irène Chiot et Jorge Semprún avec, devant, une cousine d’Irène Chiot (photo 2015)

Capturé par les Allemands le 9 octobre 1943 dans la maison de la mère d’Irène Chiot où il s’était arrêté pour dormir, il est emmené à la Feld-gendarmerie de Joigny : ironie de l’Histoire, les gendarmes allemands étaient hébergés alors 4 rue des Moines, dans une grande maison où, plus tard, habita quelque temps le futur – et actuel – maire de Joigny, Bernard Moraine, un homme de gauche.

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La Feld-gendarmerie de Joigny où fut emmené prisonnier Jorge Semprún en octobre 1943 (photo 2015)

Puis il fut emprisonné, durant quatre mois, à Auxerre et torturé dans la villa de la Gestapo, selon  Exercices de survie, 2012, en particulier pp. 60-65 où il compare son expérience de la torture avec ce qu’en dit Hans Mayer, Autrichien réfugié en Belgique en 1938 et devenu Jean Améry, par anagramme. Il multiplie les allusions à la baignoire (par exemple dans L’écriture ou la vie, p. 148) dans laquelle le prisonnier interrogé est plongé jusqu’à l’étouffement – lui ou un autre, là encore qu’importe quand il s’agit de rendre compte de l’usage effectif de la torture par les Allemands et par la Milice de Pétain des années 43-44, etc.

 Il est ensuite envoyé à Compiègne (Compiègne-Royallieu, camp de transit allemand où étaient concentrés les futurs déportés) et enfin à Buchenwald (Le grand voyage) le 27 janvier 1944 (un des seize convois directs ayant quitté la France pour Buchenwald entre le 26 juin 1943 et le 3 octobre 1944). Il porte le matricule 44 904 (Jean Puissant, La colline sans oiseaux, est envoyé à Buchenwald sans doute par le même transport de janvier 1944 et porte le matricule 44725) et son vêtement est orné d’un triangle rouge frappé d’un S, pour « Spanier », espagnol ; l’homme qui sera inhumé à sa demande en juin 2011 enveloppé dans un drapeau républicain espagnol (rouge-jaune-mauve) est donc déjà étiqueté « rouge espagnol », « Rotspanier » en allemand.

Ferme de la mère d'Irène Chiot, centre de résistance
Ferme de la mère d’Irène Chiot, actif centre de résistance, Epizy, faubourg de Joigny (photo 2015)

Depuis quelques années, grâce à l’action d’une municipalité de gauche attachée à la « mémoire longue », une plaque émaillée célèbre Jorge Semprún (et Irène Chiot) à Joigny (quartier d’Épizy), devant l’endroit même de sa capture, au 28 rue d’Épizy, à l’angle de l’actuelle rue Irène Chiot, et l’on sait que Villeneuve-sur-Yonne a donné son nom à la bibliothèque municipale (inauguration le 13 novembre 2004 en présence de l’écrivain, et de Jean Léger, autre rescapé des camps ) ainsi qu’à la rue qui longe cette institution (nom étonnant pour qui ignore l’existence d’un « jardinier Gérard Sorel né à Villeneuve-sur-Yonne », existence « attestée » par une – fausse – carte d’identité de 1943).  Jean Léger, dans Petite Chronique de l’Horreur Ordinaire, p. 149, racontait les horreurs des coups, de la saleté et surtout de la faim en mars 1945. Travaillant près de Dachau à remettre en état des voies ferrées endommagées, il devait à chaque nouvelle alerte au bombardement allié quitter les voies et se réfugier dans une prairie voisine : « Nous devons rester couchés pendant que les explosions se succèdent. Indifférents au bombardement et aux gravats qui retombent, partout, nous dévorons crus pissenlits, escargots et limaces qui sont à notre portée ». Horreur de la faim !

Plaque d'hommage à Jorge Semprun
Plaque d’hommage, détail (Chemin de mémoire établi par la municipalité de gauche, qui souligne en particulier le passé résistant à Joigny, photo 2015)

À BUCHENWALD
Comme il le dit et l’écrivit de diverses façons, Jorge Semprún ne manque pas d’atouts pour survivre dans le camp de Buchenwald où furent internées (dans le camp et ses cent soixante-quatre annexes) environ 250 000 personnes originaires d’une trentaine de pays entre 1937 et avril 1945 (plus de 60 000 moururent sur place) ; il y en avait environ 50 000 en début 1945. A la Libération, Buchenwald, où furent enfermés environ 30 pour cent des déportés français, est considéré comme le camp typique, alors qu’il ne l’est pas vraiment.
Semprún tout d’abord est jeune et en pleine santé ; ensuite il parle parfaitement l’allemand : grâce aux gouvernantes allemandes d’une enfance de la haute bourgeoisie, à Madrid (Quel beau dimanche ! p. 34 et 184-185) donc comprend et peut transmettre les consignes des maîtres (Robert Antelme, un temps époux de Marguerite Duras, déporté à Buchenwald et célèbre par son témoignage, L’espèce humaine, 1978, présente le bon maniement de la langue allemande comme un « bouclier » (p. 67 de l’édition de poche Tel Gallimard, 2008). et surtout il est espagnol et communiste à un moment où les communistes allemands, les premiers internés politiques de Buchenwald (1937), ont réussi depuis juin 1943 et après des luttes féroces, à supplanter les droit commun allemands (triangles verts) dans l’administration interne du camp et donc à s’imposer comme intermédiaires obligés entre les maîtres SS et les détenus. Dans Une tombe au creux des nuages, p. 192-193, il écrit  : « [les vétérans, les communistes allemands] avaient construit le camp de leurs mains, en 1937, sur un des flancs de l’Ettersberg, la colline de Goethe. Ils avaient fini par conquérir des parcelles de pouvoir au sein de l’administration interne du camp, grâce à une lutte tenace et sourde, parfois sanglante, avec les prisonniers de droit commun, les criminels qui étaient pour la plupart de vulgaires laquais des SS. Ils avaient fini par conquérir des parcelles de pouvoir qui, pour une part, contribuaient au fonctionnement de l’appareil de production allemand, […]  mais qui étaient par ailleurs devenues des parcelles de liberté et de résistance antifasciste ».

Cette mainmise des communistes allemands, sur laquelle nous reviendrons, a joué un rôle capital dans la survie – désormais politiquement sélective – de nombreux déportés pour faits de résistance. Comme l’écrit Semprún : « … Le fait d’être communiste à Buchenwald vous plaçait d’emblée dans une situation de privilège. Bien entendu, cela comportait certains risques. Mais c’est banal : toute situation de privilège, dans la mesure où elle exprime une fonction sociale, comporte un envers d’obligations et de risques. On n’a rien pour rien. Pourtant, le fait d’être un privilégié, parce que communiste, dans un camp nazi, c’était paradoxal à première vue. » (Une tombe au creux des nuages, p. 110.)  Et surtout il ajoute plus loin : « Les Espagnols ne partent pas du tout [dans les kommandos mortifères]… Par une décision de la direction clandestine, cette collectivité est globalement protégée de tout transport [vers des kommandos extérieurs, vers d’autres camps de concentration ou vers des camps d’extermination comme Auschwitz]. En souvenir de la guerre d’Espagne, voilà la raison ; car il y a pas mal de combattants des Brigades internationales parmi les responsables communistes de Buchenwald. Et l’Espagne, c’est le vert paradis de leur mémoire antifasciste. » (Une tombe au creux des nuages, p. 211-212). . Ajoutons que dans les camps comme dans la Résistance, les communistes bénéficient d’une longue pratique de la clandestinité et de la solidarité, de l’entre-aide qui les soude et les protègent mieux des dangers que d’autres.
Communiste espagnol parlant parfaitement l’allemand, il est affecté à l’Arbeitsstatistik, la « Statistique du travail », c’est-à-dire le bureau de répartition de la main d’œuvre qui exécute les ordres de l’Arbeitseinsatz SS, l’administration SS chargée de la mise au travail des détenus, depuis que l’un des buts des camps est de fournir une main d’œuvre à l’économie de guerre allemande (1942). Les listes chiffrées des besoins de main d’œuvre, avec les qualifications professionnelles requises, sont établies par l’Arbeitseinsatz SS, site par site, et remises à l’Arbeitsstatistik qui établit les affectations nominatives. Être membre de ce service composé de détenus somme toute « privilégiés », c’est, tout en évitant l’affreux cauchemar des interminables appels du matin et du soir, former à la demande des SS du camp les kommandos de travail intérieurs ou extérieurs, tenir à jour les listes exactes des kommandos extérieurs (unités de travail ou, ici, camps annexes) dépendant de Buchenwald, fournir le nombre exact (de déportés) exigé par l’Arbeitseinsatz SS. Usant de stratagèmes risqués, l’Arbeitsstatistik peut éviter une affectation pour un détenu à protéger, peut modifier les affectations, par exemple en remplaçant un « triangle rouge » par un « triangle vert », ou même changer l’identité d’un détenu en lui attribuant celle d’un décédé récent non encore déclaré tel, afin d’éviter un départ vers un kommando mortifère ou pour Auschwitz. En effet être envoyé à Auschwitz ou dans certains kommandos, c’est la mort assurée ou presque. Par exemple à Dora, qui relève de Buchenwald jusqu’en octobre 1944 et qui fabrique ou monte les fusées V1 et V2 dans « l’enfer du Tunnel » sous la surveillance de triangles non pas rouges mais verts, plus d’un déporté sur deux meurt rapidement, avec 26 500 décès sur 40 000 déportés (Buchenwald par ses témoins. Histoire et dictionnaire du camp et de ses kommandos, sous la direction de Dominique Orlowski, éditions Belin, 2014, p. 200).

 Remplacer un nom par un autre, c’est souvent échanger une vie contre une autre, sauver l’un, condamner l’autre, exercice pour lequel les consignes sont généralement données à l’équipe de l’Arbeitsstatistik par le Comité international clandestin qui a donc réussi à s’emparer du contrôle des principaux postes de l’administration interne du camp. Cette organisation clandestine, dont les activités étaient heureusement méconnues des autorités SS du camp, eut pour origine « un noyau réduit de militants issus du seul Parti communiste [allemand] » (dans Olivier Lalieu, La zone grise ? La Résistance française à Buchenwald, préface de Jorge Semprún, éditions Tallandier, 2005) , puis elle s’étendit à partir de l’été 1943 à des membres de partis communistes d’autres pays et enfin, vers l’été 44, devint vraiment pluraliste, conformément aux consignes de Moscou portant sur la création et le soutien de fronts nationaux antifascistes ; chaque « front national » est pluraliste (par exemple le CIF, Comité des intérêts français, comprend des représentants de trente-quatre mouvements de la Résistance française), même si sa délégation au sein du Comité international reste formée de communistes. Ce succès des « rouges » sur les « verts » pour l’administration interne est exceptionnel et fait de Buchenwald – avec Dachau mais là les « rouges » ne se maintiennent que jusqu’en juin 1944, avant d’être décimés et remplacés à nouveau par des « verts », des droit commun – un cas spécifique, un cas à part (Olivier LalieuLa zone grise ?, p.89, et Quel beau dimanche, p. 204)  ; mais « la victoire des politiques fut arrachée de haute lutte et resta de fait précaire » (Olivier LalieuLa zone grise ?) .
Dans l’Arbeitsstatistik où est affecté le jeune Semprún, seul Espagnol de cette équipe, figurent début 1944 un Belge, quelques Français et Tchèques, plusieurs Allemands dont le chef du service (« kapo »), Willi Seifert, matricule 152, communiste interné depuis 1934 et à Buchenwald depuis juillet 1938. L’équipe ira croissant, atteignant plus de soixante-dix détenus en 1945. Semprún y est « planqué » – il utilise cette expression et ajoute en parlant de lui-même : « Il ne s’est pas planqué tout seul, l’Espagnol, à l’Arbeit[sstatistik]. C’est l’organisation du parti [communiste espagnol] qui l’y a planqué, et dans un but précis, pour y défendre les intérêts de la collectivité espagnole du camp [autour de 150 détenus seulement] » (Quel beau dimanche, p. 83). De ce poste protégé, il rend des services, tente de sauver des hommes (comme cet Olivier Cretté, garagiste à Villeneuve-sur-Yonne et résistant, mais épuisé et mourant, ou d’autres, plus tard illustres comme Marcel Bloch futur Marcel Dassault (Quel beau dimanche p. 347 : Semprún rappelle comment il avait signalé à l’automne 1944  l’importance de cet ingénieur aéronautique au Comité des Intérêts Français, après avoir entendu son ancien chef de réseau  Henri Frazer lui souligner cette importance, ce qui contribua à éviter au grand ingénieur l’envoi dans un kommando dangereux. On peut certes s’étonner de constater  que dans ce récit datant de 1980, Jorge Semprún prénomme Bloch –  et Dassault – non pas Marcel mais Maurice. Négligence du correcteur ?) ou Stéphane Hessel, futur grand diplomate) et donc souvent à en condamner d’autres. Il explique dans Quel beau dimanche ( pp. 201-206) comment il réussit parfois à modifier les inscriptions sur les fiches pour sauver des camarades sans même en référer au kapo allemand de l’Arbeitsstatistik. Ses chefs communistes, allemands et espagnols, le sauvent par ailleurs d’une enquête menaçante menée par un service berlinois en lui attribuant l’identité d’un jeune déporté mourant, « musulman » disait-on (car acceptant avec fatalisme de ne plus lutter contre la mort qui s’approche), qui décède juste à temps pour que cette substitution se fasse (Le mort qu’il faut, première partie). Ces diverses manipulations ne sont évidemment pas sans risque et plusieurs membres de l’Arbeitsstatistik ont été soit exécutés à Buchenwald par les SS, soit envoyés à la mort par exemple à Dora ou à Auschwitz. Certes le jeune Semprún, à peine majeur, n’est alors qu’un élément sans importance dans l’administration du camp comme dans l’organisation clandestine. Il ne fait pas partie des délégués espagnols du Comité international, comme il le souligne par exemple dans un discours de 1995 à Weimar, discours publié dans Une tombe au creux des nuages, p. 152 : « Je n’appartenais pas à la troïka dirigeante du Parti communiste espagnol à Buchenwald, mais comme j’étais le seul parmi mes camarades à maîtriser la langue allemande, on m’avait chargé d’accomplir des tâches d’une grande responsabilité ». Ses dons d’observation, d’analyse et d’écriture lui permettront, bien des années plus tard, de témoigner éloquemment de l’univers concentrationnaire spécifique de Buchenwald. Ajoutons que Semprún, « comme messager permanent du Comité central [du PCE, basé à Prague] fut dans l’Espagne franquiste un jeune militant, très brillant mais inexpérimenté et que [son] successeur au même poste fut fusillé à Barcelone en 1963 » ; il a donc pris et couru des risques certains après-guerre dans une Espagne franquiste qui fusillait ses opposant sans remords (informations communiquées par Antoine Blanca, ambassadeur de France depuis 1981, pendant quatre ans, secrétaire général-adjoint de l’ONU auprès de Xavier Pérez  de Cuellar et fils d’un socialiste espagnol réfugié).
Pour la plupart des témoins comme des historiens ayant étudié le camp de Buchenwald, la mise à l’écart des « triangles verts » et la prise de contrôle par les « triangles rouges », au moins à Buchenwald même sinon dans toutes les annexes de ce camp, a notablement amélioré le sort et la survie des déportés enfermés pour cause de résistance, communistes ou non. L’Icaunais Jean Puissant, dans La colline sans oiseaux,  récit écrit à chaud en mai-juin 1945, décrit le système : « Les SS avaient trouvé un moyen pratique de gouverner leurs bagnards à bon compte : ils avaient élu parmi eux un certain nombre de prisonniers de confiance et leur avaient attribué des postes importants. Toute une hiérarchie s’étageait ainsi, qui travaillait au compte des nazis et qui tenait entre ses mains tous les pouvoirs ». Cependant il ne semble pas conscient du rôle de protection joué par ces communistes allemands et par l’ensemble de la résistance clandestine organisée au sein du camp (p. 85).

Par ailleurs les détenus ayant ainsi accédé à des responsabilités dans l’administration du camp étaient mieux traités, échappaient mieux que d’autres – mais partiellement – au froid, à la faim, aux coups et autres mauvais traitements, à la fatigue extrême. Même si Semprún dénonce le cynisme du responsable allemand – un détenu privilégié, « prééminent » disait-on – qui mange un repas copieux devant lui sans rien offrir (Quel beau dimanche, p. 248-250), on peut penser que, quoiqu’il en dise, il dût en recevoir quelques miettes. Ailleurs, il parle des « vraies » cigarettes que lui offre un kapo allemand plus fraternel. En outre dans ses différents récits, il montre bien comment, aussitôt libéré et de retour à Paris, tout en étant très amaigri , il multiplie les conquêtes féminines et mène une vie de fêtes, fort éloignée de celle de bien des déportés de retour. Xavier Iturralde, agrégé d’espagnol et doctorant à l’université de Paris-Ouest-Nanterre,   étudie la trajectoire d’Espagnols à la fois républicains et chrétiens-démocrates des années trente et quarante, en particulier les cas d’Alfredo Mendizabal et de José Maria Semprún y Gurrea (1893-1966), tous les deux en relation avec Esprit et avec le philosophe Jacques Maritain. Il m’a signalé récemment que, dans une lettre à un ami espagnol (Enrique Moreno Baez employé à l’ambassade espagnole à Londres), José Maria Semprún y Gurrea au printemps 1945 « se dit atterré par la maigreur de son fils »  à son retour de Buchenwald. Donc la réalité est complexe, on peut imaginer que la maigreur et les malheurs connus peuvent être des facteurs de séduction.

En revanche comme les autres détenus « privilégiés », il avait couru à tout moment, de janvier 1944 à avril 1945, pendant seize mois, le risque d’être dénoncé par un « triangle vert » ou découvert par un SS et châtié par l’envoi dans un kommando mortel ou abattu immédiatement sur place. Les problèmes éthiques entraînés par cette participation à l’administration du camp, cette « complicité » avec l’administration SS, ont été souvent abordés dans les témoignages et les travaux historiques concernant Buchenwald . En particulier pour les ouvrages récents, Olivier Lalieu, La zone grise ? 2005 ; Sonia Combe, Une vie contre une autre. Échanges de victime et modalités de survie dans le camp de Buchenwald, Fayard, 2014 ; Buchenwald par ses témoins, sous la direction de Dominique Orlowski, Belin, 2014.  Ces problèmes éthiques ont été soulevés d’ailleurs après la libération des camps et ont parfois entraîné la mise à l’écart ou le jugement et la condamnation de divers responsables, surtout dans les démocraties populaires de l’Europe de l’Est. Jorge Semprún a vécu indirectement ces problèmes, avec la condamnation de nombre de ses camarades communistes de camp, des russes, allemands de l’Est, tchèques, slovaques, polonais, etc. Ces condamnations (qui souvent aboutirent à remplacer des responsables communistes ayant survécu à leur captivité dans les camps de concentration par d’autres ayant survécu à leur séjour… à Moscou pendant la guerre, communistes de l’intérieur remplacé par des communistes de l’extérieur, de Moscou) nourrirent son progressif éloignement du communisme et du PCE, ce parti qui avait contribué à le protéger à Buchenwald.
C’est une question largement présentée par Sonia Combe, une spécialiste de l’Allemagne de l’Est avant et après la chute du mur, dans Une vie contre une autre (voir notes 38 et 39). Cette chercheuse suit l’évolution de l’historiographie en fonction de situations politiques changeantes de 1945 à nos jours ; comme elle le souligne en conclusion, « on ne connaît jamais le futur du passé » – c’est-à-dire les nouvelles interprétations du passé qui seront données dans l’avenir . Dans l’Europe de l’Est, les anciens détenus « privilégiés » de Buchenwald, lors de leur libération, sont tout d’abord encensés comme des héros de la glorieuse Résistance antifasciste ; mais voici que dans les années 1945-1950, alors que certains avaient accédé à des postes de responsabilité importants dans leurs pays respectifs – secrétaires nationaux ou régionaux du Parti, ministres, généraux… – ils sont mis à l’écart, placés dans des postes subalternes, ou condamnés et exécutés comme traîtres et collaborateurs des SS. Il s’agit en fait alors de consolider dans les démocraties populaires le pouvoir acquis souvent dès la chute du nazisme ou un peu plus tard par des équipes formées directement à et par Moscou pendant la guerre, équipes n’ayant et ne réclamant aucune autonomie face au pouvoir soviétique.

Sonia Combe, dans Une vie contre une autre, p. 282, présente et critique les recherches menées au sein du musée historique du Mémorial de Buchenwald surtout depuis la chute de la RDA par un groupe d’historiens dirigé par Lutz Niethammer, professeur à l’université Frédéric Schiller d’Iéna (Der gesäuberte Antifaschismus. Die SED und die roten Kapos von Buchenwald  qui se traduit par L’Antifascisme épuré : le Parti socialiste unifié d’Allemagne et les kapos rouges de Buchenwald). Cette équipe de chercheurs allemands, mue par l’anticommunisme ambiant des années suivant la chute du mur, avait tendance à dénoncer la complicité des kapos rouges avec les SS, reprenant ainsi volens-nolens les condamnations formulées et exécutées des responsables communistes allemands liés à Moscou, alors que nous voyons la complexité de la situation régnant à Buchenwald de 1943 à avril 1945.

Ces mêmes accusations de collaboration sont parallèlement développées en Occident, cette fois pour dénigrer de façon indiscriminée tous les communistes et le communisme. On souligne volontiers les similitudes idéologiques rapprochant les deux totalitarismes, le communisme et le nazisme ; en l’occurrence ce sont plutôt des jugements d’idéologues que d’historiens, jugement propagés dans l’Europe de l’ouest en temps de guerre froide comme, après la chute du mur de Berlin, dans l’Europe centrale et orientale. Semprún fut très conscient de ces débats et en fut parfois partie prenante, surtout quand, devenu une autorité morale respectée et consultée, il fut invité fréquemment pour animer des débats sur les camps de concentration, sur le totalitarisme, sur l’Europe et ses valeurs. Dans son discours commémoratif prononcé au Théâtre national de Weimar le 9 avril 1995 pour le cinquantenaire de la libération du camp de Buchenwald, il s’exprima ainsi : « …Je ne vais pas revenir, en premier lieu, sur le fait que les communistes allemands – dans certaines circonstances historiques et pendant que se déroulaient par ailleurs des choses effroyables qu’il m’est impossible de décrire ici – avaient pris le pouvoir intérieur de Buchenwald et avaient acquis une prédominance pratiquement hégémonique, et, en second lieu, sur les problèmes politiques et moraux que signifiait la pratique dudit pouvoir, étant donné que les activités de la résistance antifasciste ne pouvaient se dérouler que dans le cadre et sous-couvert d’une gestion efficace et rationnelle de la main-d’œuvre déportée qui alimentait les entreprises de l’industrie de guerre nazie… » ; il poursuit : « Nous pouvons considérer la résistance antifasciste organisée par les communistes allemands à Buchenwald moralement légitime et politiquement positive. A l’intérieur des limites qu’imposait la situation objective, la résistance avait rendu possible la formation d’une solidarité internationale et le développement des principes et de la pratique d’une morale de la résistance » (discours complet publié dans Une tombe au creux des nuages, chap. 7, « Ni héros ni victimes, Weimar-Buchenwald », p. 147 à 160).

 Cette résistance antifasciste et essentiellement communiste, résistance disciplinée et organisée, amena certes, pour épargner certains (Jorge Semprún, Irme Kertész, Elie Wiesel, Stéphane Hessel, Marcel Dassault, Christian Pineau, Claude Bourdet et bien d’autres passés par Buchenwald), à sacrifier d’autres déportés, car quand l’administration SS demandait dix hommes, ce sont bien dix qu’il fallait choisir et livrer, ce qui pose bien évidemment ces « problèmes politiques et moraux » évoqués par Semprún dans son intervention de 1995…
Pour les Français de Buchenwald, certes à la Libération et par la suite, l’action menée par le Comité des intérêts français à partir de l’été 1944, sous la direction du communiste Marcel Paul (futur ministre du Général de Gaulle) et du colonel Henri-Frédéric Manhès (qui avait travaillé aux côtés de Jean Moulin) fut elle aussi critiquée, par des organisations anticommunistes qui n’avaient pas vécu l’enfer connu par les déportés français avant cette date ; mais cette même action fut largement défendue et saluée par nombre de déportés non communistes qui soulignèrent les acquis de la politique du « front unique » ou « front national antifasciste » rassemblant à Buchenwald des représentants de tous les mouvements de résistance, y compris des réseaux Buckmaster ou de la Confrérie Notre-Dame du monarchiste colonel Rémy. La question est largement abordée dans La zone grise ? d’Olivier Lalieu qui publie en particulier dans ses nombreuses annexes un état des débats  de 1945-1946 (pp. 347-413).
Revenons à Jorge Semprún et aux divers déportés politiques ayant assumé des responsabilités à Buchenwald sous les ordres de l’administration SS du camp. En fait, qui sommes-nous dans nos fauteuils pour juger la conduite de ces déportés et pour oser traiter ceux-ci de « privilégiés et complices » ? En tout état de cause, si les détenus communistes et antifascistes, les « triangles rouges », avaient refusé de coopérer avec l’administration SS, celle-ci aurait aussitôt confié à nouveau l’administration interne du camp aux « triangles verts » allemands, à ces si violents et sadiques détenus allemands de droit commun. Ce risque fut souligné dans Quel beau dimanche et dans bien d’autres témoignages de rescapés du camp de Buchenwald, comme les Français Claude Bourdet, David Rousset ou Christian Pineau, ou comme l’Autrichien Eugen Kogon, etc. (Quel beau dimanche, p. 210).

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La conclusion la plus appropriée a été formulée dès 1951 par le grand penseur chrétien Jacques Maritain, dans un passage de L’Homme et l’État, une réflexion inspirée de la lecture de David Rousset, Les Jours de notre mort, et d’Eugen Kogon, L’Enfer organisé :
« Dans les sociétés totalement barbarisées comme un camp de concentration ou même dans certaines conditions tout à fait particulières, comme celles de la résistance clandestine dans un pays occupé, bien des choses, qui étaient, quant à leur nature morale, objectivement fraude ou meurtre ou perfidie dans la vie civilisée ordinaire, cessent alors de tomber sous la même définition et deviennent, quant à leur nature morale, objectivement permises ou éthiquement bonnes […] »( Jacques Maritain, L’Homme et l’État, PUF, 1953, en anglais Man and State, 1951) .
C’est précisément cette citation que Jorge Semprún plaça en exergue à la préface qu’il écrivit en 2005 au livre d’Olivier Lalieu, La zone grise ? Rappelons que le même Jacques Maritain, futur ambassadeur de France auprès du Vatican à la Libération, reprocha en 1942 à Antoine de Saint-Exupéry de ne pas s’engager alors dans la France Libre, de ne pas choisir entre les deux France du moment.
Résistant courant de grands risques en France, puis déporté en Allemagne, plus tard militant communiste dans l’Espagne franquiste en missions périlleuses, mais dénonçant enfin les méfaits du stalinisme après ceux du nazisme, ce grand Européen qui maîtrisait trois langues, trois cultures, fut porteur et passeur de mémoire. Il débuta sa trajectoire en France à Paris au lycée Henri IV et à la Sorbonne puis il mena des actions de résistance dans le département de l’Yonne qui s’honore aujourd’hui en l’honorant, ne serait-ce qu’à Joigny et à Villeneuve-sur-Yonne. On doit regretter la disparition de Jean Lacouture,  grand biographe  décédé en juillet 2015 qui préparait une vie de Jorge  Semprún dont nous ne bénéficierons jamais.

Couverture d'ouvrage

 Jorge Semprún   vers 2000 (couverture d’ouvrage)


 


 

 

 

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