Cloches de l’église de Champlay : la question des parrainages

Cloches de l’église de Champlay (Yonne) et de villages voisins, sous l’Ancien Régime : la question des parrainagesi89075_et_13-06-2010_2_01

                   Eglise de Champlay (photo B. Richard, 2014)

(Extraits modifiés de Cloches et querelles de cloches dans l’Yonne. La cloche entre maire et curé de la fin de l’Ancien Régime à la loi de Séparation de 1905, éd. Les Amis du Vieux Villeneuve, Villeneuve-sur-Yonne, 2010)

 

Nous sommes là dans les terres d’un conseiller militaire de Louis XIV, Louis-Jules Bolé, seigneur de Chamlay (ou Chanlay, ou encore Champlay), des Voves, d’Épineau, de Neuilly, de Charmoy (Charmeau), de Villemer et autres lieux proches de Joigny.

portrait présumé du marquis de Chamlay

Le « marquis » de Chanlay, seigneur et parrain des cloches, portrait présumé, début XVIIIe

 

Aux Voves (aujourd’hui commune d’Épineau-Les Voves), le 24 décembre 1707, est baptisée et installée dans l’église une cloche nommée Marguerite. C’est le prénom de sa marraine Marguerite Bachelier, veuve de Loup (ou Louis) Hardouin qui fut maître général des coches d’eau de la région, conseiller du roi, grenetier du grenier à sel de Joigny et membre d’une grande famille bourgeoise en voie d’anoblissement. De multiples liens de parenté unissent entre eux des Bachelier, des Badenier, des Bourdois, des Chomereau, des Gillet, des Hardouin, des Piochard, autant de notables de Joigny fortement soudés par des intermariages. Certains membres de ce groupe ont déjà accédé à la noblesse, du fait d’une carrière militaire ou civile ; d’autres devront attendre la Restauration pour ce faire, alors que d’autres enfin demeureront dans leur roture originelle. On retrouvera d’ailleurs plusieurs de ces bourgeois en ascension dans la Loge maçonnique de Joigny à la veille de la Révolution, comme un Bourdois, issu d’une famille de tonneliers mais avocat procureur général du comté de Joigny et dont un descendant, lui aussi franc-maçon, sera membre de la Société royale de médecine puis médecin du Roi de Rome.

Il s’agit donc, en la personne de Marguerite Bachelier, une marraine de qualité.

Le parrain, cependant, n’honore pas la cérémonie de sa présence mais se fait remplacer par un représentant ; en effet ce parrain est Jules Louis (ou Louis Jules) Bolé (ou Bollé), seigneur de Champlay (ou Chamlay) et autres lieux ; il est souvent appelé localement le marquis de Chamlay. Fidèle et discret conseiller militaire de Louis XIV, il ne tient pas à se compromettre par sa présence avec la marraine Marguerite Bachelier qui a une réputation sulfureuse de janséniste obstinée. Celle-ci se trouve en conflit avec l’archevêque de Sens, Mgr Hardouin de la Hoguette, à propos de l’administration d’une fondation pieuse qu’elle a créée. En effet elle vient de faire en 1706 une donation, en association avec quelques autres Joviniennes aisées et toutes d’obédience janséniste, pour fonder la Maison des Orphelines ; cet établissement charitable d’enseignement occupe un local appartenant à l’Hôtel-Dieu Saint-Antoine de Joigny, mais les fondatrices refusent farouchement la tutelle de cet Hôtel-Dieu et souhaitent maintenir l’entière indépendance de leur institution[1].

Ce baptême d’une cloche de l’église des Voves sans présence du parrain exprime et révèle des lignes de fracture, de même que dans le baptême d’un nouveau-né, les invitations, les présences ou les absences, peuvent manifester l’unité du groupe, une brouille familiale, ou encore une réconciliation autour du berceau.

 

affiche-3Le château de Champlay (Chamlay) et son seigneur, d’après des gravures du XVIIIe siècle (sur la gauche, on aperçoit le colombier de la ferme du château, toujours en place)                                  

fonction-cloche                                   Une cloche dans son beffroi

À Champlay un an plus tard, en 1708, le même marquis de Chamlay ne peut faire moins que d’offrir une nouvelle cloche à l’église du village où est bâti son château, et cette fois il fait acte de présence. Il s’agit sans doute, comme aux Voves, du remplacement d’une cloche antérieure brisée.

Cette cloche, la Maria toujours en place dans l’église Saint-Martin de Champlay, porte l’inscription suivante : « + IHS  MARIA iay [j’ai] été béniste pard Charles de Moderon  curé & iay eu pour parain Louis Jule de Bolé chevalier marquis de Chamlay & pour mareine damoiselle Marie Anne Julie de Régnier de Guerchy – M. Iean Garreau Lieu [lieutenant] – M. P. Coutam [Pierre Cottan] pro [procureur] général – L. Gente [Gendé ?] ie [le ?] saindic – I. Thomas & E. Buordin [Bourdin ?] mar. [marguilliers] – 1708 C. B. » L’orthographe erratique est bien celle de l’époque, chez les fondeurs de cloches comme chez beaucoup d’autres catégories. Trois petits cartouches (8 cm par 5) en complètent la décoration : le premier présente la Vierge Marie portant l’Enfant, motif entouré de deux rameaux fleuris (la cloche s’appelle Marie), le second figure le patron de cette église, saint Martin avec le mendiant, le troisième comporte le dessin d’une cloche encadrée des lettres « C » et « B »  (ou « P ») : il s’agit de la marque du fondeur, non identifié.

Marie Anne Julie de Régnier de Guerchy, qui donne son nom à la cloche, est alors aspirante aux fonctions de chanoinesse de Remiremont, mais serait assez libre de mœurs selon la mémoire familiale des Régnier. C’est une des trois filles d’Henri de Régnier, marquis de Guerchy, seigneur de La Duz et autres lieux, capitaine de cavalerie au régiment du Roi. C’est la sœur de Louis de Régnier (1662-1748), marquis de Guerchy, maréchal de camp depuis 1704, un militaire connu de Jules Louis Bolé tant à l’armée que dans la région (Guerchy, tout comme Laduz, est un village voisin de Champlay). Les Régnier sont possessionnés à Guerchy depuis 1440. Ils se sont souvent illustrés au service des rois. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce sont surtout des militaires, tout comme le marquis de Chamlay ; ceci justifie tout à fait de voir côte à côte, comme parrain et marraine de la cloche de l’église de Champlay, un Bolé de Chamlay et une Régnier de Guerchy, c’est-à-dire un militaire (noble de fraîche date mais bien en cour) et une fille et sœur de militaires (de noblesse bien plus ancienne et illustre).

D’ailleurs le journal Le Mercure de France relate dans sa rubrique mondaine la grande fête offerte quelques années plus tard au château de Joigny par Étienne Piochard de La Bruslerie, lieutenant criminel du comté et ancien capitaine de Dragons, à l’occasion de la Saint-Louis, le 25 août 1711. Parmi les invités d’honneur figurent tant Monsieur de Chamlay que Louis de Régnier, marquis de Guerchy, qui se rencontrent donc à cette occasion. Ne peut-on imaginer que, lors du bal qui suivit le souper de ce 25 août, Monsieur de Chamlay ait pu inviter à danser sa commère de la cloche de Champlay, Damoiselle Marie Anne de Régnier de Guerchy ? Notons que dans le Mercure de France, c’est sous ce seul titre de Monsieur que figure le seigneur de Chamlay, souvent appelé localement Marquis, tant sur la cloche que par ses subordonnés ou par d’autres modestes personnes, essentiellement par flatterie ou respect.

Cette cloche fut conservée sous la Révolution, comme la seule de cette église Saint-Martin de Champlay. Ajoutons qu’en 1636, la grosse cloche de l’église Saint-Loup de Fleury-la-Vallée, paroisse voisine, avait eu pour parrain le seigneur du lieu, Georges de Gentils, baron de Fleury, lieutenant-colonel du régiment de Champagne, et pour marraine Lucie de Brichanteau, épouse de Claude II de Régnier, baron de Guerchy et de Bazarnes, capitaine-lieutenant de la compagnie de chevau-légers de Monsieur le Prince (c’est-à-dire d’Henri II de Bourbon, prince de Condé, le père du futur Grand Condé). Cette Lucie de Brichanteau était grand-mère de Marie-Anne de Régnier, la marraine de la cloche de Champlay. Ainsi dans la région, le parrainage se maintient-il à travers les années dans les mêmes grandes familles, ne serait-ce que parce que ces familles elles-mêmes s’y maintiennent [2].

On peut constater enfin qu’à Champlay, comme partout ailleurs, une cloche s’exprime volontiers à la première personne, comme une personne vivante, dans les inscriptions dont son bronze est revêtu : « J’ai été bénite… » ; cela signifie qu’elle est tant soit peu assimilée à un être vivant doué de la parole. Elle est cependant bénite, comme un objet (tout comme l’eau ou le pain peuvent l’être), alors qu’une personne est plutôt bénie, suivant une règle grammaticale complexe et sujette à variations selon Le Bon Usage de Grevisse.

 

Bernard Richard, 2015

Ferme du château, 2

Ferme du château du marquis de Chanlay, Champlay

[1] Gervais Macaisne, « Jules Louis BolÉ, marquis de Champlay », dans L’Echo de Joigny  n° 55, Joigny, 1998, p. 5-14, et surtout Jean-Philippe CÉnat, « Le marquis de Chamlay, conseiller militaire de Louis XIV, ses terres, son château, ses amis », dans L’Echo de Joigny  n° 65, août  2007 ainsi que, du même,  Le roi stratège. Louis XIV et la direction de la guerre, 1661-1715, Presse Universitaire de Rennes, 2010 et  Chamlay, Le stratège secret du Louis XIV, éditions Belin, 2011.

Le marquis, seigneur de Chamlay, est ami et voisin de Vauban (homme du Morvan), qui lui envoie en 1700 des conseils avisés pour l’aménagement du parc de son château : « Je vous conseille de ne le pas négliger et d’envoyer au diable tous les épicéas, les ormes et marronniers d’Indes, qui coûtent beaucoup et ne produisent rien et en un mot, tous les colifichets de jardiniers de cour qui tous n’ont de rapport qu’au goût gasté des courtisans. Allons au solide, vous y trouverez de l’agréament de plus d’une façon ». Je le voudrais planté de tous les bons arbres fruitiers qui se pourraient trouver, c’est-à-dire une infinité de fruits à noyaux de toutes les meilleures espèces […] par alignement, ce qui n’empêcherait pas la culture des terres entre deux et ce serait ainsi de faire de ce parc une petite Lombardie qui aurait son utilité et sa beauté […]. Je vous conseille d’envoyer au diable tous les épicéas, les ormes et marronniers d’Inde qui coûtent beaucoup et ne produisent rien, en un mot tous ces colifichets de jardiniers de Cour, qui tous n’ont de rapport qu’au goût gâté des courtisans. Allons au solide. Je ne suis pas ennemi de la belle décoration et croyez-moi c’est la plus naturelle ».

Et Vauban poursuit crûment : « Nous avons vous et moy un excellent maître qui, avec beaucoup de bonté, nous traitte parfaitement bien. Mais, tout grand et tout bon qu’il est, il est mortel et peut  nous manquer. Si cela arrivoit, il ne seroit pas impossible qu’on ne nous donnast du pied au cu, et il me semble qu’il seroit imprudent à nous de ne pas prévenir cela, du moins comme une chose qui peut arriver, auquel cas, réduit à vivre de nostre bien, heureux ceux qui ayant sagement préveu ce mauvais temps seront en estat de vivre de leur bien avec quelque commodité. Vous pouvez très seurement augmenter le vôtre de 4 ou 5 mil livres de revenu par les moyens que je vous propose dans l’endroit du monde où vous estes le mieux placé». (dans l’article de J Ph Cénat, L’Echo de Joigny n° 65. Pour Marguerite Bachelier, voir Gervais Macaisne, « Les notables joviniens à la veille de la Révolution », dans Les hommes de la Révolution dans l’Yonne, t. I, Actes du colloque du Bicentenaire publiés par le Comité des sociétés savantes de l’Yonne pour le Bicentenaire de la Révolution, Auxerre, 1991, p. 145 à 152, et surtout Edmond Franjou,  La querelle janséniste à Joigny et dans le Jovinien au XVIIIe siècle, Auxerre, 1970, étude poursuivie pour une ville voisine par Jean-Luc Dauphin, « Scènes de la querelle janséniste à Villeneuve-sur-Yonne au XVIIIe siècle, L’Écho de Joigny, n° 14, 17 et 18 de 1974, 1975 et 1976.

[2] Les données du Mercure de France sont reprises dans Charles Demay, Histoire généalogique des La Bruslerie-Piochard de La Bruslerie, Auxerre, 1880, rééd. 1962, p. 122. Références diverses fournies par l’artiste Madé pour  l’église de Champlay et par Guy de Haut de Sigy, descendant des Régnier de Guerchy par les femmes  et auteur de l’Album de famille des Seigneurs de Guerchy, 1393-1873 (éd. Association des Amis du Patrimoine de Guerchy, Guerchy, 2007) sur les Régnier de Guerchy et sur Fleury-la-Vallée. Aux XVIIe-XVIIIe siècles, on écrivait tant Champlay que Chamlay ou encore Chanlay, pour le village comme pour la seigneurie.

Le Panthéon, lieu de culte républicain

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