Les quatre résistants "panthéonisés" en mai 2015

Le Panthéon, lieu de culte républicain

"Aux grands hommes, la patrie reconnaissante"

« Aux grands hommes, la patrie reconnaissante »

Le Panthéon 27 mai 2015

 

Le Panthéon, lieu de culte républicain

« Ce gâteau de Savoie, ayant Hugo pour fève,
Le Panthéon classique, est un morne tombeau »
(Georges Forest, La Négresse blonde)

Souvent, le Panthéon n’est pas apprécié : on juge volontiers son architecture néo-classique trop froide, sa crypte glaçante, lugubre. Les jugements des écrivains sont fréquemment négatifs ou ironiques à son égard. Prenant la suite de Georges Forest, le journaliste et écrivain Robert Solé, dans Le Monde du 20-21 avril 2008, décoche contre le monument un billet d’humeur, certes un genre qui peut amener l’auteur à faire montre d’une dérision emphatique, au risque de sombrer dans les poncifs. Il décrit – décrie – ainsi ce « monument prétentieux, aux colonnes glaciales, un dédale sombre et humide ». Et déjà l’espiègle et irrespectueuse  Zazie de Raymond Queneau confondait le monument avec la gare de Lyon. Mais Charles Péguy avait répondu par anticipation aux détracteurs du monument en parlant du « Panthéon, qu’il est très élégant de blaguer, mais qu’il vaudrait mieux apprendre à savoir un peu regarder » (dans Notre patrie, octobre 1905). Dans le même texte, Péguy énumérait ce qu’il considérait comme les quatre « grands lieux de Paris » : l’Arc de triomphe, les Invalides, le Panthéon et Notre-Dame, alors que, plus tard et pendant longtemps, le général de Gaulle n’inclura pas ce Panthéon parmi les monuments à célébrer, lui qui préférait évidemment l’Arc de triomphe et les Invalides, hauts-lieux de la gloire militaire ; nous y viendrons à propos de la « panthéonisation » de Jean Moulin, en 1964, qui  marque la réconciliation du Général avec le monument autant que l’honneur  mérité par  la Résistance (déjà honorée dès 1949 par l’entrée du Français libre Félix Eboué, l’homme du ralliement de l’Empire à la France libre dès 1940).

L’usage nouveau du monument inaugure pratiquement, en avril 1791, la longue querelle opposant l’Église à la Révolution, puis à la République, juste après la condamnation par Pie VI de la Constitution civile du clergé et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, le 10 mars 1791.
Mona Ozouf, dans La fête révolutionnaire, qualifie d’« énigmatique et de ni pensée ni voulue » la « rupture en chemin » de l’Église et de l’État (qui n’était pas encore consommée lors de la fête de la Fédération du 14 juillet 1790, toute baignée de religiosité et d’amour filial à l’égard du roi) ; pour tenter néanmoins d’expliquer cette rupture, elle souligne la force de l’antique et solide alliance de l’Église avec les « puissances que la démocratie renverse » ; on dira plus tard « l’alliance du sabre et du goupillon ».

Création  – un peu sacrilège – de la Révolution (1791, pour Mirabeau puis Voltaire…), le Panthéon, supprimé au XIXe siècle à chaque retour des conservateurs au pouvoir, fut donc longtemps une boussole des alternances politiques. Le tri des entrants est sévère, sauf sous la Révolution aux choix chaotiques et sous Napoléon Ier avec son remplissage inconsidéré par une quarantaine de dignitaires de l’Empire, aujourd’hui encore majoritaires dans cette assemblée de moins de quatre-vingts « grands hommes »  dont deux femmes ou presque (Marie Curie comme vraie grande, Sophie Berthelot en simple conjointe de son savant époux), deux femmes seulement avant les panthéonisations « paritaires » de mai 2015

Mona Ozouf, ailleurs, précise ce qui sera la différence entre le grand homme, accueilli au Panthéon, et le héros. Le héros est l’homme de l’extraordinaire, l’homme de l’instant salvateur (Jeanne d’Arc pour deux années de sa courte vie  ou le grand Condé à Rocroi) ;  le grand homme est l’homme du temps cumulatif, où s’empilent les résultats d’une longue patience, et d’une énergie quotidienne. Le grand homme est l’homme d’une vie, d’une trajectoire ascendante ; pensons à Voltaire, à Rousseau, à Jaurès, en mai 2015 à Jean Zay, le grand ministre républicain dont le patriotisme s’affirme face au danger hitlérien qu’il pressant dès 1933 avant d’être farouchement antimunichois, homme du réarmement, du refus de la politique britannique d' »apeasement » face aux dictatures, du refus de l’armistice de juin 40. après une prime jeunesse de formation entre bellicisme des années d’enfance (la « guerre des gosses ») et pacifisme latent de l’immédiat après Grande Guerre, après la meurtrière der des der, dans une « déprise » de la « culture de guerre » de 14-18… Une trajectoire ascendante dans la défense  de la République, ici terminée par un assassinat du grand homme par les traîtres à la  patrie française, les hommes de la Milice de Joseph Darnand – le futur condamné à mort et fusillé à la Libération.

Sabretache RF, francisque et bonnet phrygien rouge

Sabretache à francisque , bonnet phrygien et monogramme RF, vers 1794-95

Le Panthéon 27 mai 2015

Mai 2015, les quatre résistants

La création du Panthéon est la réalisation d’une idée qui s’est développée pendant tout le XVIIIe siècle, en particulier avec les éloges académiques prononcés ou écrits à la gloire de philosophes ou de bienfaiteurs de la cité. Certes c’est une nouveauté étonnante, alors que la sépulture glorieuse était sous l’Ancien Régime réservée aux membres des familles régnantes ou aux princes de l’Église. Cette nouveauté avait été annoncée par le « républicanisme plutarquien » d’avant la Révolution française, avec son culte des « exempla » héroïques exaltant l’action des héros ou bienfaiteurs de la cité.
La transformation d’un édifice à finalité cultuelle catholique en « Panthéon de la Liberté française » ou « Panthéon français » a pour but immédiat d’accueillir les restes de Mirabeau qui vient de mourir, en avril 1791 ; c’est une décision révolutionnaire de l’Assemblée nationale constituante, pour certains scandaleuse, illégitime : sacraliser ici des grands hommes du monde profane et au besoin de la roture, n’est-ce pas un sacrilège, une profanation, un outrage à Dieu ? En tout cas un transfert de sacralité, la naissance d’une sacralité laïque. Cette décision est prise sous le coup de l’émotion causée par la disparition du grand orateur des débuts de la Révolution : transformer en temple laïque une église future Sainte-Geneviève à peine terminée, résultat d’un vœu de Louis XV de construire une basilique dédiée à célébrer l’union de la monarchie française et de l’Église, honorer des grands hommes aux mérites tout profanes, par un culte civique et non pas religieux, remplacer sur l’entablement du fronton la dédicace latine à sainte Geneviève par l’inscription laïque « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante », autant de mesures considérées par les forces d’opposition à la Révolution comme une profanation, un défi permanent à la religion catholique. Rappelons cependant qu’en avril 1791, l’édifice, à peine achevé, n’a pas encore été consacré en tant qu’église et qu’il ne le sera que bien plus tard, sous la Restauration ; ceci atténue quelque peu la « profanation » commise pour Mirabeau, entré le 4 avril 1791,  et les « grands hommes » successifs et permet de répondre à l’accusation de  » détournement d’usage » proférée par les contre-révolutionnaires du XIXe siècle.
Certes le Panthéon rompt avec le modèle de Westminster qui place les grands hommes (Newton en 1734) dans un édifice religieux, aux côtés des rois, reines et princes. Toujours est-il que, tout au long du XIXe siècle, le monument retourne au culte catholique chaque fois que la contre-révolution l’emporte. L’historien Edgar Quinet, dans un guide de Paris publié en 1867, l’exprimera bien, en observateur républicain qu’il est : « Monument de Janus au double visage, l’un tourné vers le passé, l’autre vers l’avenir, il change de nom suivant la différence des temps…église ou temple [aux grands hommes], Sainte-Geneviève ou Panthéon, il pourrait à lui seul dire si la Révolution est vaincue ou victorieuse ». Dans ce mouvement pendulaire (ironie de l’histoire : le pendule de Foucault qui contribue à démontrer la rotation de la Terre sur elle-même est installé sous sa coupole en 1851), la décoration du monument est chaque fois modifiée ; sainte Geneviève avait été enterrée là en 551 ; à chaque changement d’affectation du monument, les reliques de la sainte sont déménagées, partant pour l’église paroissiale voisine, Saint-Étienne-du-Mont, ou pour Notre-Dame, avant de revenir au Panthéon dès que celui-ci redevient basilique Sainte-Geneviève.
Il faut souligner que le monument est au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, le point culminant de Paris, avant l’extension des limites de la ville en 1860 par Napoléon III ; il coiffe donc la tête de Paris qui est déjà la tête de la France, sa capitale. Comment coiffer cette tête, d’un bonnet phrygien ou d’une croix ?
C’est la Troisième République qui réussit à établir – rétablir – définitivement l’édifice dans ses fonctions de temple laïque, profane, à la gloire des grands hommes, ceci en 1885, à l’occasion des funérailles nationales et civiles de Victor Hugo. , le 1er juin 1885, avec une foule millionnaire pour accompagner le grand homme ainsi célébré. Le poète rend ainsi un premier service posthume à la République. Aujourd’hui bien sûr, plus personne ne songerait à demander la restitution du Panthéon à l’Église.

L’alternance Panthéon – Basilique Sainte-Geneviève jusqu’en 1885.

L’attente des républicains opportunistes depuis  septembre 1870
Quand la République est proclamée à Paris le 4 septembre 1870, le monument est à nouveau, depuis le 6 décembre 1851, Basilique Sainte-Geneviève ; sa crypte, où reposent quelques grands hommes, est fermée : c’est un cadeau que Louis-Napoléon Bonaparte a offert à l’Église quatre jours seulement après son coup d’État du 2 Décembre, en gage de bonne volonté, voire prime  accordée à Montalembert et autres catholiques libéraux pour leur acceptation de ce coup d’État. La crypte avait été construite de belle taille par l’architecte Soufflot : elle jouait et joue toujours un rôle important de soutien du bâtiment, de fondations, car il est construit sur d’anciens puits d’argile mal comblés.
Dans la crypte, en 1870, il y a très peu de grands hommes.  Des « panthéonisés » de la période révolutionnaire, il ne reste que Voltaire et Rousseau, entrés respectivement en juillet 1791 et septembre 1794… et encore : le bruit court pendant tout le XIXe siècle que sous la Restauration, soit en 1815 pendant la Terreur Blanche, soit en 1822 quand l’église est enfin solennellement consacrée, les restes de ces précurseurs de la Liberté et de l’Égalité auraient été jetés à l’égout ; pourtant Louis XVIII, fécond en bon mots, avait parlé de « Voltaire bien puni d’avoir à entendre la messe tous les jours » dans l’édifice redevenu église Sainte-Geneviève ; pour en avoir le cœur net la République, service des Beaux-arts, fit ouvrir les deux caveaux en 1897 et constata avec joie la présence effective des deux « grands hommes ». Depuis une association demande l’entrée de leur compère Diderot : pourquoi pas ?
Le premier chassé-croisé, mais pas le dernier, avait concerné Mirabeau. Entré au Panthéon le premier, le 4 avril 1791, l’orateur en est chassé le 21 septembre 1794, quand entrent les restes de Jean-Paul Marat au son du Chant du Départ de Marie-Joseph Chénier : en effet entre-temps on a découvert dans « l’armoire de fer » la correspondance secrète échangée entre l’orateur et Louis XVI, correspondance prouvant que l’un et l’autre avaient trahi la France, la France en révolution, et cherché l’appui de l’étranger : les restes de Mirabeau sont alors enlevés et enfouis dans un cimetière de banlieue (il est curieux de savoir que plus tard, sous le Directoire, le gouvernement chercha à remettre l’orateur déchu au Panthéon et seule l’impossibilité d’en retrouver le corps, jeté en fosse commune en septembre  1794, empêcha cette « repanthéonisation », à une époque où l’on n’imaginait pas encore une « panthéonisation » sans le corps de l’intéressé). Jean-Paul Marat lui-même est l’objet d’un culte comme  » martyr de la liberté » depuis son assassinat par la royaliste Charlotte Corday le 13 juillet 1793 : son nom est choisi comme prénom (de nos jours encore, avec le joueur de tennis russe Marat Saffin) ; 53 communes adoptent, sous des formes diverses, le nom du martyr, par exemple Montmartre devenant Montmarat en novembre 1793 (11 communes pour Chalier, 25 pour Le Peletier, dont celle de Saint-Fargeau, son lieu d’enracinement dans l’Yonne, rebaptisée « Fargeau » ou « Le Peletier ») ; mais après le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), la situation se retourne et la mémoire de Marat devient progressivement douteuse, puis objet d’exécration ; »panthéonisé » le 21 septembre 1794,  il est bientôt dénoncé comme terroriste sanguinaire, ses bustes en plâtre, souvent installés dans des mairies ou des temples de la Raison ci-devant églises, sont détruits et ses cendres sont expulsées du Panthéon en février 1795, cinq mois après leur entrée glorieuse, peut-être jetées dans les égouts de la commune de Montmartre qui retrouve alors son nom d’origine. C’est alors que la Convention vote un décret dont l’application ne sera qu’éphémère : les honneurs du Panthéon ne pourront être accordés que dix ans après le décès du « grand homme » (décret non respecté pour Victor Hugo entré une semaine après son décès du 23 mai 1885).

En fut chassé aussi le général de Dampierre, tué au siège de Valenciennes le 7 mai 1793 à 36 ans, entré au Panthéon quelques jours après par décret de la Convention ; le conventionnel Couthon l’accuse de s’être apprêté à passer à l’ennemi peu avant d’être tué, ce qui  entraîne son exclusion quelques mois après son arrivée. Traîtres (Mirabeau, Dampierre) ou sanguinaire (Marat), des personnages jugés pas assez bons républicains.
À côté des deux célèbres expulsés du Panthéon, célèbres y compris pour leur expulsion, il y a ceux qu’on n’a pas eu le temps d’y déposer, comme les deux enfants tués par des royalistes en Vendée et sur les rives de la Durance, Joseph Bara et Joseph Agricol Viala, jeunes martyrs de la Liberté bientôt entrés dans le légendaire de l’école laîque sous la Troisième République : la cérémonie devait avoir lieu le 10 thermidor an II mais on l’a ajournée pour des raisons évidentes (guillotiner d’abord les Robespierre et autres terroristes) et seuls leurs bustes en marbre les y représentent. Depuis juillet 1794, on a d’ailleurs perdu trace de leurs cendres.

Rappelons incidemment que la Convention vota en octobre 1793 l’entrée de Descartes au Panthéon, entrée jamais réalisée (idée relancée, en vain, par des hommes de gauche en 2011). Les restes du grand homme attendent toujours dans une chapelle de l’église Saint-Germain-des-Près – donc dans un quartier de hautes spéculations intellectuelles – un de ses  crânes (on en a dénombré cinq et authentifié aucun) étant exposé avec fierté   au Musée de l’Homme. Le premier ministre François Fillon, sarthois, envisagea en 2009, en vain, de transférer ce crâne au Prytanée militaire de la Flèche, ancien collège jésuite où s’instruisit le philosophe et où enseigna un temps, avant 1958, Joël Le Theule, mentor de ce premier ministre…

Plus complexe est le cas de Louis-Michel Le Peletier de Saint-Fargeau, ci-devant châtelain de Saint-Fargeau, assassiné le 20 janvier 1793, la veille de l’exécution de Louis XVI, par Pâris ancien garde du corps du roi, et qui, premier « martyr de la Liberté », a été « panthéonisé » fin janvier 1793 ; le 30 nivôse an III (18 février 1795 ancien style), son corps est récupéré par son jeune frère, Félix, et enterré dans une propriété familiale à Belleville : il s’agit alors, dit ou prétend la famille, de le soustraire à des bandes de muscadins, dévots de la Monarchie, qui pourraient s’emparer de son corps et le jeter au caniveau comme vient d’être jeté celui de Marat ; cependant en 1799, voilà son cercueil récupéré par sa très pieuse et très royaliste fille unique Suzanne, épouse de son cousin Léon Le Peletier de Mortefontaine, ancien émigré tout aussi royaliste. Le corps est placé religieusement sous un mausolée glorieux, dans la chapelle du château de Saint-Fargeau, puis, avec le Concordat et le retour de la hiérarchie ecclésiastique, on l’inhume plus discrètement sous la même chapelle, avec une inscription funéraire qui ne rappelle en rien les circonstances tragiques de sa mort : surtout ne pas rappeler les attachements révolutionnaires du défunt ! Au même moment semble-t-il, la famille subtilise et fait disparaître le tableau alors fameux de David évoquant son assassinat Donc Michel Le Peletier, un « enlevé » du Panthéon. On peut rapprocher son cas de celui du général Hoche, dont les très catholiques héritiers refusent en 1889 la « panthéonisation », voire de celui du maréchal Lannes, que son descendant, l’antidreyfusard duc de Montebello, chercha – en vain –  à enlever son ancêtre du Panthéon en 1908 pour lui éviter  le voisinage de l’écrivain Émile Zola, l' »insulteur de l’armée française » qui doit entrer cette année-là : le mort appartient aux vivants, et Clemenceau refusa cette sortie, en prétextant la nécessité d’une loi  » de sortie » puisqu’il y avait l’obligation d’une loi pour l’entrée ! Théodore Botrel, chansonnier bretonnant puis  nationaliste antiparlementaire, publie néanmoins un poème vengeur contre Zola dont la dernière strophe semble annoncer – mais à contre-sens – les apostrophes à la Malraux :

Debout Lannes ! Debout Marceau !
La Tour d’Auvergne et les Carnot
Allez dormir aux Invalides
Et laissez dans vos tombes vides
Zola
Entre la Mouquette et Nana !

Ajoutons parmi les « enlevés » du Panthéon qu’en 1862 et dans l’indifférence générale, Louis d’Albert de Luynes, illustre inconnu et sénateur « panthéonisé » par Napoléon,qui  est récupéré par sa pieuse famille.
Existent enfin des disparus du Panthéon. En septembre 1792 sont décrétés les honneurs du Panthéon pour le général Beaurepaire qui s’était suicidé plutôt que de se rendre aux Prussiens assiégeant Verdun. Son corps, transporté à Sainte-Menehould, en territoire non occupé, disparaît mystérieusement  : Beaurepaire est donc un « panthéonisé » disparu, jamais arrivé au port ; est-ce pour lui une consolation, que d’avoir donné son nom à une rue de Paris ? Le 17 octobre 1793, la Convention décrète les honneurs du Panthéon pour Descartes, sans fixer de date pour la cérémonie, jamais effectuée : René Descartes attend toujours dans une chapelle de Saint-Germain-des-Prés, dans une certaine indifférence.
Entre les expulsés, les enlevés et les disparus du Panthéon, il ne reste à la veille du 18 brumaire que les cercueils de Voltaire et Rousseau, vrais grands hommes.

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Le Panthéon vers 1810, gravure

Certes le Premier Empire garnit activement – et inconsidérément – la crypte, avec une quarantaine de dignitaires aux noms presque ou tout à fait oubliés dont une bonne trentaine de comtes d’empire et quelques ecclésiastiques. En dehors des historiens de la vie administrative sous le Premier Empire, qui donc connaît un comte Jean-Nicolas Demeunier, un François Le Paige comte Dorsenne, un Jean-Baptiste Papin comte de Saint-Christiau, un comte Jean Rousseau et maints autres comtes enterrés ici ? Désignés par Napoléon comme « Grands hommes de l’Empire français », on dit aussi « Grands Dignitaires de l’Empire », ils sont tombés rapidement dans l’oubli : des sénateurs, des grands serviteurs de l’Empire, des magistrats, trois cardinaux que le hasard avait fait mourir en France et dont l’un aurait facilité le divorce de l’Empereur… Parmi eux un seul vrai grand homme, le maréchal Lannes, duc de Montebello, tué à la bataille d’Essling en 1809 ; nous avons vu comment en 1908  ses héritiers tentèrent, en vain,  de l’en faire échapper ; parmi les quarante entrants du Premier Empire, seuls quelques personnages peuvent évoquer aujourd’hui plus que des noms de rue : le philosophe et idéologue Pierre Cabanis, le général comte Michel Ordener, le banquier Perrégaux, régent de la Banque de France, le juriste Portalis, co-rédacteur du Code civil et du Concordat. Mais même ces « grands hommes », ont-ils vraiment bien mérité de la Patrie, bien mérité une entrée au Panthéon ? Quand il était ministre de la Culture, André Malraux, futur entrant mais l’ignorant, aurait envisagé d’en expulser une partie, en un « nettoyage de printemps » jamais réalisé. On ne peut donc pas dire que l’Empire avait accordé un grand rôle au Panthéon, même s’il l’a rempli abondamment. D’ailleurs Napoléon pensait beaucoup plus au futur Temple de la Gloire dédié à la Grande Armée, monument qui, achevé en 1840, sera consacré au culte catholique comme église de la Madeleine.
Entre 1815 et 1885, plus personne n’est entré, si ce n’est l’architecte  Germain Soufflot, mort en 1780 et enterré là en 1829, mais comme architecte du monument et non pas comme grand homme : il s’agissait seulement pour Charles X de respecter une promesse faite autrefois à la famille par les moines de l’abbaye Sainte-Geneviève.
Personne en particulier sous Louis-Philippe qui  pourtant rétablit le Panthéon dans son rôle de temple des grands hommes aux lendemains des Trois Glorieuses, et qui y fit célébrer le premier anniversaire de ces Journées en juillet 1831. Louis-Philippe ne sait pas vraiment que faire de cette institution discutée, la laissant comme un « monument du vide », par crainte des effets de la ferveur républicaine sur toute reprise des « panthéonisations ». En juin 1832, lors de l’enterrement du général Lamarque, un libéral   » bonapartisto-républicain » et orateur de l’opposition parlementaire, la jeunesse des écoles avait tenté d’entraîner le cercueil vers le Panthéon, aux cris de « Vive la République ! Au Panthéon ! ». Ces enterrements-manifestations, enterrements de contestation politique, ont été étudiés  par Emmanuel Fureix dans La France des larmes ; on en découvre dès la Restauration jusque dans tel village du Var pour l’enterrement purement civil, donc scandaleux, d’un notable libéral, en 1827, avec en tête de l’important cortège le maire en écharpe précédé d’un tambour. Ces enterrements- manifestations très courus s’expliqueraient en partie par le faible nombre des participants aux célébrations des fêtes nationales – ou dynastiques – sous la Restauration et sous la Monarchie de Juillet : maigre public, essentiellement formé d’officiels, donc occasions peu propices pour manifester, pour protester. Bien plus tard, sous la Troisième République, les obsèques de personnalités de la gauche extrême telles que François-Vincent Raspail (1878), Louis-Auguste Blanqui (1881) ou Jules Vallès (1885), prendront ces mêmes formes de défi, de manifestations contre le pouvoir en place, désormais républicain modéré et le gouvernement craignit de perdre en juin 1885  le contrôle de la foule pour celui de Victor Hugo.
À Paris, le concept républicain du Panthéon, tel qu’il se manifeste pour l’enterrement du général Lamarque, reste vivace. C’est l’opinion républicaine qui souhaite, en vain, que vive et se garnisse ce monument civique. En revanche l’Église proteste toujours, par exemple par la voix de Mgr de Quélen archevêque de Paris qui s’élève, dans un « mandement » de septembre 1837, contre « les emblèmes plus que profanes qui remplacent la croix rayonnante du Christ [en fait le fronton tout laïque de David d’Angers et le drapeau tricolore placé au sommet de la coupole] » et contre « les images couronnées d’écrivains impies et corrupteurs » (Voltaire et Rousseau bien sûr !).
La place du Panthéon est souvent un lieu d’effervescence, de tumultes. Certes l’École de Droit, la Sorbonne, l’École polytechnique et divers autres établissements d’enseignement de la Montagne Sainte-Geneviève sont tout proches et ce sont autant de lieux d’opposition et de républicanisme ardent. S’y ajoutent depuis le milieu des années 1840 les nombreux ouvriers qui travaillent à la construction de la bibliothèque Sainte-Geneviève et de la mairie du XIIe, actuel Ve arrondissement. Quand en 1847-1848, le maçon creusois Martin Nadaud participe à ces constructions, c’est fréquemment qu’il y constate « une grande animation », produite par « cette vaillante et patriotique jeunesse qui poussait ardemment à la chute du ministère et de la dynastie ». C’est d’ailleurs l’interdiction du banquet du XIIe arrondissement (actuel Ve) qui, en février 1848, amena l’effondrement du régime de Juillet. Une fois la République proclamée, c’est sur cette même place du Panthéon que se fait chaque soir la paye des ouvriers des ateliers nationaux, avec à nouveau une vive effervescence et des combats autour du Panthéon et dans le tout proche et populeux faubourg Saint-Marcel quand les ateliers sont supprimés, en juin 48. En 1870-71, pendant le siège de Paris, voici le Panthéon transformé en poudrière et bientôt, sous la Commune, un drapeau rouge est planté au sommet, le montant horizontal de la croix de bois érigée par Napoléon III ayant été scié…

Au début de la Troisième République, on peut constater ou déplorer l’échec relatif du Panthéon, avec son histoire chaotique sous la Révolution, son « remplissage » inconsidéré sous Napoléon, puis le long arrêt des panthéonisations à partir de la Restauration. Pourtant le monument reste un symbole incontournable, très disputé, à la destination transformée à chaque changement de régime pendant tout le XIXe siècle, comme l’a bien exprimé Edgar Quinet. Il occupe certes une position symboliquement importante en partie parce que topographiquement dominante à Paris ; aussi est-ce souvent dans les jours ou les semaines qui suivent un changement de régime qu’une nouvelle affectation est décidée.
Louis-Napoléon Bonaparte avait donc, dès décembre 1851, restitué le monument à la seule Église catholique et redéposé les reliques de sainte Geneviève ; ce n’était pas le premier changement : future basilique avant la Révolution ; temple civique consacré « aux grands hommes de la Liberté française » pendant la Révolution ; église (la nef) et temple civique (la crypte) avec Napoléon Ier par décret du 20 février 1806, donc alors un monument hybride ; église seule, crypte fermée, sous la Restauration, temple de la Nation monarchique ; temple civique seul à nouveau avec la monarchie de Juillet, mais Guizot dira dans les années 1840 qu’il aurait préféré un retour au statut hybride qu’il avait avec Napoléon Ier ; temple civique seul encore sous la Seconde République (qui souhaite en faire un temple de l’Humanité et sollicite, en vain, auprès des Anglais les cendres de Newton et de Shakespeare !) ; à nouveau église seule, crypte fermée, depuis Louis-Napoléon Bonaparte à partir du 6 décembre 1851.
Comme nous le verrons, ces changements d’affectation s’accompagnent chaque fois de nouveaux programmes de décoration intérieure ou extérieure. C’est surtout la décoration extérieure, visible de loin, qui est volontiers modifiée après un changement d’affectation.

Le Panthéon, 2008

Le Panthéon, 2008

Le lanternon de la coupole était surmonté par une croix en 1789, croix remplacée par une grande statue de la Renommée avec une immense trompette en 1791 ; Louis XVIII, qui ferme la crypte, remplace la Renommée par une nouvelle croix, elle-même remplacée sous Louis-Philippe en 1830 ou 1831 par un drapeau tricolore, car le monument est redevenu Panthéon civique. Le roi des Français projette d’y faire remettre une Renommée, réalisée mais pas mise en place, peut-être par crainte qu’on ne la prenne de loin pour une République, toute statue féminine risquant désormais d’être ainsi interprêtée : Louis-Philippe a fait mettre un Génie de la Liberté, masculin, sur la colonne de Juillet, place de la Bastille, pour éviter un tel risque ; le drapeau tricolore du sommet est remplacé en 1853 par une grande croix en bois quand le monument est redevenu église ; arrive la guerre de 1870-71, dans l’urgence du siège, voici l’église utilisée comme dépôt de munitions et de poudre ; le 30 mars 1871, la Commune de Paris fait scier le bras horizontal de la croix et utilise le montant vertical comme hampe d’un grand drapeau rouge (l’ouvrier qui procède à l’opération prend froid en haut de l’édifice et meurt quatre jours plus tard de « fluxion de poitrine » : châtiment envoyé par Dieu à l’impie, dira-t-on plus tard !) ; ce drapeau rouge est enlevé par les troupes versaillaises fin mai 1871 ; il est bientôt remplacé par une grande croix en pierre de quatre mètres de haut et de 500 kg, croix érigée en 1873, aux débuts de l’ordre moral ; le fronton connaît lui aussi bien des changements avant de se stabiliser sous la monarchie de Juillet pour toujours, nous le verrons, encore qu’il puisse être ou ne pas être dominé par une croix en métal selon l’affectation du monument ; c’est la situation que trouvent les républicains quand ils accèdent au contrôle complet du régime, début 1879.
Les républicains vont agir très précautionneusement, attendant le moment opportun. Ils sont pourtant défiés par la construction de la Basilique du Sacré-Cœur sur le nouveau sommet topographique de Paris, à Montmartre. Cette construction est commencée en 1876, là même où commença l’insurrection de la Commune, le 18 mars 1871 et est le résultat d’un vœu soutenu par l’Assemblée nationale à majorité monarchiste élue en février 1871. Les monarchistes et la majorité de la hiérarchie catholique voyaient dans la défaite une punition divine envoyée à une France qui s’était détournée depuis 1789 de sa vocation de « Fille aînée de l’Église ». Le monument est présenté par ses initiateurs comme un acte de repentance, de contrition, d’expiation offert par les Français à Dieu pour obtenir le pardon de leurs fautes. C’est l’obsession cléricale de repentance que connaît la France après chaque grave défaite extérieure : avec Louis XVIII revenu « dans les fourgons de l’ennemi » en 1814 puis 1815 ; avec la défaite de 1871 comme avec celle de 1940. Le nouvel archevêque de Paris, Mgr Guibert, écrit en janvier 1872 que le temple du Sacré-Cœur sera « tout ensemble un monument d’expiation pour les fautes commises et l’expression d’une supplication générale pour que les jours de nos épreuves soient abrégés ». Il ajoute qu’« il deviendra dans l’enceinte de la capitale, une sorte de paratonnerre sacré, qui la préservera des coups de la justice divine ».
Le 16 octobre 1919, lors de la cérémonie, tardive car retardée par la guerre, de consécration de la basilique, Mgr Léon Amette, lointain successeur de Mgr Guibert, attribue la victoire alliée à la providence divine (c’est bien dans l’air du temps, chez tous les Alliés) : « Vous avez béni l’héroïsme de nos armées et de nos généreux alliés. Vous nous avez accordé la victoire, ménagé une paix glorieuse, et rendu nos chères provinces perdues ». À l’encontre cette fois des Allemands qui avaient dit avoir Dieu avec eux, (le « Gott mit uns » n’était-il pas gravé sur les boucles de leurs ceinturons ?), on retrouve le providentialisme qui entourait déjà l’épopée de Jeanne d’Arc, Dieu alors aidant les Français contre les Anglais, ou encore celui qui devait, selon ses partisans, favoriser le comte de Chambord contre la République après la Commune. Monument privé, financé par les donations obtenues sous l’impulsion d’une élite économique monarchiste et catholique, le Sacré-Cœur a bénéficié de la caution de l’Assemblée nationale qui l’a déclaré d’utilité publique par un vote de juillet 1873, ce qui en fait un monument presque officiel. Rappelons que bientôt une autre souscription publique est lancée, celle qui permettra d’offrir à New York, au peuple américain, La Liberté éclairant le monde… Placée sur le point culminant de Paris, la basilique du Sacré-Cœur va dominer le ciel parisien de ses coupoles si blanches, si visibles, si ostensiblement présentes dans le paysage : le campanile du Sacré-Cœur se dresse à 188 mètres au-dessus du niveau de la Seine quand le Panthéon n’en est qu’à 82 mètres ; achevé, il se verra à cinquante kilomètres à la ronde. Dans les églises, on chante : « Sauvez Rome et la France, au nom du Sacré-Cœur », il s’agit alors, pour les souscripteurs de cette construction religieuse, d’expier les fautes commises par les Français depuis 1789 et de sauver le pape Pie IX et la France du péril démocratique ou socialiste…Certes dès 1889 la laïque et progressiste Tour Eiffel s’était emparé du record de hauteur parisien.
Pour les républicains, cette basilique du Sacré-Cœur est en revanche une offense insupportable, agression visuelle et même sonore. Sa grosse cloche, la Savoyarde qui est le plus gros bourdon de France, a une sonorité assourdissante : « Quel vacarme ! » disent ses adversaires anticléricaux.
D’ailleurs cet outrage n’est pas un cas isolé : au même moment c’est aussi le ciel de Marseille dont s’empare Notre-Dame de la Garde achevée en 1872, le ciel de Lyon qui est conquis par la Basilique de Fourvières, construite à partir de 1872 à la suite d’un vœu formulé en octobre 1870 par l’archevêque de Lyon, Mgr Ginoulhiac, dans des conditions semblables à celles du vœu concernant le Sacré-Cœur de Montmartre.
Dans toute la France, des chapelles ou des statues de la Vierge ont été ou sont érigées sur des collines dominant villes ou villages : la Vierge du Puy, avec ses seize mètres de haut au-dessus d’un piton rocheux, depuis 1856, Notre-Dame des Doms ou de Tout-Pouvoir, une statue dorée de six mètres de haut, dressée en 1859 au-dessus du clocher de la cathédrale d’Avignon elle-même plantée sur le rocher dominant la cité, et bien d’autres statues célèbres dans des sites comparables. On a dénombré jusqu’à vingt et une Vierges colossales érigées en sites dominants pendant le Second Empire et la conquête du ciel continue donc avec l’ordre moral. Dans le seul département de l’Yonne, neuf statues, de taille variée, sont ainsi érigées de 1853 à 1877, en sites dominants, dominateurs, comme la Vierge de huit mètres de haut de La Pierre-qui-Vire, près d’Avallon érigée à partir de 1853, Notre-Dame d’Orient construite après la guerre de Crimée (elle est placée au sommet d’une tour qui adopte la forme de celle de Malakoff) sur la colline dominant Sermizelles, Notre-Dame du Rocher au-dessus de Saint-Moré depuis 1856, à la même date la nouvelle église de Sennevoy-le-Haut, la statue de la Vierge dominant Sauvigny-les-Bois depuis 1872 ou 73, ou encore Notre-Dame de Belle-Vue au-dessus de Tronchoy, près de Tonnerre, depuis 1877.
Ces multiples créations méritent réponse de la part des républicains et elles viendront nombreuses, à Paris et ailleurs.
La réponse qui nous intéresse concerne le Panthéon, le rétablissement du Panthéon comme temple des grands hommes qui est un peu une première réponse à la construction de l’orgueilleux Sacré-Cœur dans le ciel de Paris, réponse partielle et imparfaite, bientôt complétée, pour l’exposition du centenaire de la Révolution française (exposition universelle), par l’érection de la « tour de 300 mètres » qui récupère définitivement le ciel de Paris, prouesse technique qui vient souligner le lien unissant la République au Progrès, technique et humain.

Victor Hugo entre au Panthéon, rétabli en son honneur

Les républicains, en fils fidèles de la Révolution française, veulent évidemment récupérer le Panthéon, mais avant 1879, ils peuvent craindre un refus du Sénat, encore majoritairement monarchiste ou conservateur ; par ailleurs ils attendent une occasion pour être sûrs de réussir ce changement d’affectation, le huitième depuis fin XVIIIe si l’on comptabilise le chassé-croisé des Cent Jours. En 1880, plusieurs députés radicaux (Louis Blanc, Georges Clemenceau, Charles Floquet…) réclament, en vain, que le Panthéon soit « rendu à sa destination primitive », celle de 1791. On a trop longtemps procrastiné, pensent-ils.
C’est la mort de Victor Hugo qui fut l’occasion opportune pour cette restitution. Hugo depuis son retour d’exil, le 5 septembre 1870, est formidablement populaire en France. À son arrivée, gare du Nord, il doit serrer plus de six mille mains ; une foule immense l’accueille en chantant la Marseillaise et en criant « Vive Victor Hugo ! », cri qui sera repris sur son passage à chacune de ses sorties en ville jusqu’à sa mort de 1885. Autre exemple de sa popularité, les manifestations organisées pour son entrée dans sa quatre-vingtième année. Ce 27 février 1881, tout Paris défile avenue d’Eylau sous son balcon, environ 600.000 personnes, une vraie fête nationale, et le président du conseil se déplace en personne pour lui offrir, pour cet anniversaire, un vase de Sèvres. L’année antérieure, pour le premier 14 Juillet rétabli fête nationale, il avait été représenté sous forme de statue éphémère dans divers lieux de la capitale : Victor Hugo est un monument !
Le lendemain de son entrée dans les quatre-vingts ans, le Conseil municipal de Paris débaptise une partie de l’avenue d’Eylau, jusqu’au numéro 130 inclus (c’est l’adresse du domicile du poète) pour l’appeler avenue Victor-Hugo : c’est un hommage assez exceptionnel, surtout venant de républicains qui n’aiment pas honorer ainsi les grands hommes de leur vivant ; on a donc fait une exception pour Victor Hugo, ce personnage exceptionnel. On pourra raconter alors, à partir de 1881, que Victor Hugo recevait de l’étranger des courriers ainsi libellés : « Monsieur Victor Hugo à Paris, en son avenue ».
Depuis son retour d’exil, en septembre 1870, la presse avait trouvé les métaphores les plus pompeuses pour le désigner : il était le Patriarche de la République, l’Auguste Vieillard, le grand-père national, le roi sans couronne de la République. Le voici donc Père de la République, comme on parle des Pères de l’Église.
Tout étranger illustre en visite à Paris demandait à le voir et son salon était très couru ; il était sollicité pour toutes les commémorations, comme en 1878 le centenaire de la mort de Voltaire et de Rousseau où il prononce des discours mémorables. On a pu dire qu’il jouait, pour la République, un rôle de puissance légitimante. Ce n’est pas seulement un modèle de républicain, après la souffrance de dix-neuf ans d’exil ; ses combats pour la liberté de la Grèce, de la Pologne, de l’Italie ou de la Serbie ont accru son prestige international ; c’est un modèle d’écrivain bien sûr, entré de son vivant dans la littérature scolaire ; c’est un ami des pauvres qui a écrit les Misérables puis a beaucoup lutté pour l’amnistie des communards, obtenue en juillet 1880 ; mais c’est qu’en plus, malgré une vie privée passablement dissipée, il est aussi considéré comme un modèle pour la vie familiale, la vie privée depuis qu’il a écrit, en 1877, L’Art d’être grand-père.
Dès l’annonce de sa mort, le 22 mai 1885, Paris se couvre de drapeaux tricolores ornés d’un crêpe noir et le lendemain dix-sept journaux ont encadré leur première page d’un bandeau noir de deuil. Pendant les jours suivants, la foule se presse devant son domicile, avenue Victor-Hugo, prolongée à l’occasion du décès jusqu’à l’Arc de triomphe (ce qui supprime complètement l’appellation « avenue d’Eylau ») ; les journaux publient les innombrables messages de condoléances reçus de toute la France et du monde entier, adressés par des gouvernements, des sociétés les plus diverses, des hommes de lettres, des inconnus éplorés. Les obsèques de Victor Hugo sont une affaire d’État ; il aura droit à des funérailles nationales, mais où enterrer le poète ? Commence alors ce qu’on a appelé la « bataille du Panthéon ».
En effet tout de suite surgit l’idée de l’enterrer au Panthéon, occasion providentielle pour les républicains pour séculariser à nouveau le monument. Dans son testament, rien bien sûr n’est demandé ; il dit seulement : « Je donne 50.000 francs aux pauvres ; je désire être porté au cimetière dans leur corbillard » (modestie ou affectation de  modestie, on en discute encore).
La presse catholique et monarchiste mène en fait un combat pour l’honneur, contre ce qu’elle appelle une « profanation de l’Église », un « blasphème », un « sacrilège », une « provocation religieuse ». Deux décrets sont publiés fin mai, annonçant l’un que « Le Panthéon est rendu à sa destination primitive et légale. Les restes des grands hommes qui ont mérité la reconnaissance nationale y seront déposés » et, le second, que « le corps de Victor Hugo sera déposé au Panthéon ». C’est Hugo « santo subito ! » pourrait-on dire, sans respect du décret de 1795 bien oublié imposant un délai de dix ans entre décès et entrée au Panthéon.
Ces funérailles nationales civiles de Victor Hugo redonnent au Panthéon son rôle éminent de lieu de culte républicain.
Les journaux de droite aussitôt se déchaînent, pour la gloire car ils n’y peuvent mais : « on fait la place aux folies du paganisme », l’enterrement civil sera « une infernale manifestation qui ne peut que glorifier le mal » (La Croix, des Assomptionnistes), ou « on chasse Dieu pour déposer Monsieur Hugo et le diable triomphe » (L’Univers, fondé par un Louis Veuillot décédé deux aux plus tôt). D’ailleurs c’est le tour de la presse de droite d’encadrer de noir ses premières pages, pour la perte de la basilique Sainte-Geneviève…
À toutes ces plaintes la presse républicaine répond vertement : « Victor Hugo entre au Panthéon qu’avait fermé aux grands hommes Napoléon le Petit », référence explicite aux Châtiments. La petite croix de métal surmontant le fronton de David d’Angers est enlevée le 30 mai, mais la grande croix de pierre du lanternon, du sommet, est maintenue : elle est aujourd’hui toujours en place.
Le cercueil a été transporté sous l’Arc de triomphe où est dressé un immense catafalque du sommet duquel descendent de grands voiles de crêpe noir. Sur les Champs-Élysées, des milliers de Parisiens passent toute la nuit du 31 mai au 1er juin, pour être aux premières loges le grand jour. Le ministère de l’Intérieur, organisateur de ces funérailles, a trié parmi les innombrables sociétés qui demandaient à suivre le corbillard ; il en a retenu mille cent soixante-huit !
L’itinéraire tracé va de l’Arc de triomphe au Panthéon en passant par les Champs-Élysées, la place de la Concorde, les boulevards Saint-Germain et Saint-Michel, puis la rue Soufflot. Le corbillard est suivi d’une douzaine de chars chargés de fleurs. Tous les balcons sont pris d’assaut, prêtés ou loués, surchargés en tout cas. Au total un à deux millions de personnes (les chiffres divergeant entre presse hugolâtre et police) assistent à la cérémonie, autant et plus que pour le retour des Cendres de décembre 1840. Plusieurs centaines de milliers de personnes suivent directement le cortège funèbre ; dix-sept discours sont prononcés, vingt et une salves de canons sont tirées des Invalides, le défilé dure de dix heures et demi du matin à sept heures du soir et la foule s’éternise dans le Quartier latin, heureuse d’avoir participé à un tel événement historique, à des funérailles triomphales : « Ce n’est pas à des funérailles que nous assistons, c’est à un sacre » dit un des orateurs et le terme d’apothéose est constamment repris. Pour le gouvernement, inquiet, c’est un succès car il n’y a pas eu de désordre malgré plusieurs drapeaux rouges venus des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel et qui sont arborés sur les boulevards Saint-Germain et Saint-Michel ; la foule est calme et même joyeuse, joyeuse d’être là si nombreuse, joyeuse de cette belle journée ensoleillée, un lundi où toutes les écoles de Paris et beaucoup d’administrations et de magasins sont fermés pour l’enterrement du « Grand Père de la Nation ».
Ferdinand Bac, un vieux bonapartiste, parent éloigné de Napoléon III et néanmoins admirateur du poète, décrit la foule des participants avec une tendresse certaine : « Une gaieté extraordinaire flottait dans le ciel bleu et d’innombrables déjeuners sur l’herbe soulignaient la joie des Parisiens enchantés d’avoir un jour de vacances et un si beau spectacle gratuit ».
Charles Péguy, avec sa prose scandée, exprime bien le phénomène : « C’était surtout lui, le peuple, qui passait et défilait, que l’on regardait passer et défiler, qui lui-même se regardait passer et défiler ». Maurice Barrès, dans Les Déracinés, décrit l’enterrement avec les mêmes sentiments admiratifs dans un chapitre au titre certes un peu macabre : « La vertu sociale d’un cadavre ».

Voici donc le Panthéon rendu aux grands hommes à l’occasion de funérailles nationales qui sont un immense succès pour ceux qui les ont décidées et organisées.
Il reste à la Troisième République à pérenniser cette récupération réussie du monument.

La réussite républicaine du Panthéon.

La Troisième République a réussi au Panthéon ce que ni la Révolution française, ni les régimes ultérieurs, ni d’ailleurs l’Église, n’avaient su faire, c’est-à-dire à donner un statut au monument dans la longue durée ; bientôt, plus personne n’imaginera demander la restitution du monument à l’Église. L’État choisit désormais les panthéonisés de façon suffisamment réfléchie pour faire fonctionner régulièrement le monument, mais pas trop cependant, sachant éviter le contre-exemple donné par Napoléon Ier, c’est-à-dire qu’il ne dévalorise pas l’institution par une prolifération d’obscurs « grands hommes », et que par ailleurs ses choix sont suffisamment consensuels, conciliateurs, pour qu’il n’ait jamais eu à les regretter, jamais à procéder à ces lamentables « dépanthéonisations », résultats des actions hâtives et impulsives d’une France en révolution agissant sous le coup de l’émotion.
La République y met quelques hommes politiques, mais toujours des hommes qui ont en outre défendu de grandes causes, comme le Gambetta de la Défense nationale de 1870-71 (Gambetta dont le cœur entre au Panthéon le 11 novembre 1920, le jour même où les restes du Soldat inconnu sont placés sous l’Arc de triomphe après être passés pour y recevoir « les honneurs du Panthéon »), ou bien ceux qui sont morts assassinés, comme le président Sadi Carnot en 1894, deux ans après avoir, dans le même lieu, prononcé le discours de célébration du centenaire de la Première République, le 22 septembre 1892. Sadi Carnot, assassiné en 1894 à Lyon par l’anarchiste Caserio, y retrouve les cendres de son grand père Lazare Carnot entrées là en 1889. Plus tard c’est Jean Jaurès qui y est accueilli, mais dix ans après son assassinat, en novembre 1924 seulement, avec (outre une manifestation hostile de l’Action française)  deux cortèges distincts, le cortège officiel du Cartel des gauches – radicaux et socialistes – et celui, très discipliné, du Parti communiste français naissant qui considère l’hommage des officiels à l’homme de la justice et de la paix comme une confiscation de sa mémoire par le Cartel aux dépens des travailleurs. L’Humanité décrit cette panthéonisation comme « le deuxième assassinat de Jaurès ».
La République y fait entrer aussi des savants tels que Marcellin Berthelot ou Paul Painlevé, savants qui sont liés la politique républicaine, pas des héros, de grands hommes.
Elle y met des écrivains, mais moins pour leur œuvre littéraire que pour les grandes causes qu’ils ont défendues : après Voltaire et Rousseau, bien en place, Victor Hugo en 1885 et Émile Zola en 1908 ; alors les passions ne sont pas encore apaisées et le chef d’escadron Alfred Dreyfus, qui venait rendre hommage à son défenseur à cette occasion, est agressé et, sur les six balles de revolver tirées sur lui, en reçoit deux dans le bras. C’est Louis Grégori, un journaliste s’occupant des questions militaires au journal antidreyfusard Le Gaulois, qui a tiré. La réaction de Charles Maurras dans l’Action française laisse aujourd’hui pantois, encore que la réactivation de vieilles haines ne soit pas rare, on en a vu autour d’André Malraux ou de Jean Zay : « Dreyfus ne mérite pas six balles mais les douze balles d’un peloton d’exécution. » L’illustration accompagnant une chanson de rue hostile intitulée  » Zola au Panthéon »  représente d’ailleurs l’écrivain avec Dreyfus dans un tonneau de vidangeurs, sur fond du monument : autre façon de disqualifier le choix des Chambres… « Le pornographe en série », « l’Italien », « le défenseur des panamistes », « le diffamateur de la femme française », « l’adorateur de l’argent », » le maniaque de la pornographie » est poursuivi par la vindicte de ses détracteurs dès que, le 13 juillet 1906, lendemain même du jour où la Cour de cassation réhabilite le capitaine Dreyfus, la Chambre des députés sur proposition de Clemenceau vote le transfert des cendres de l’écrivain au Panthéon. Nous avons vu la méchante chanson écrite par le  » barde breton » Théodore Botrel contre la panthéonisation de Zola.
Pour le centenaire de 1789, elle a fait entrer des grands hommes de la Révolution française, dans un choix judicieux qui fait passer les défenseurs de la patrie avant les politiques, liant ainsi la Révolution – et la République – à la défense de la Patrie : pas Robespierre ni même Danton, auquel la ville de Paris offre tout de même une statue au même moment, mais Marceau et Lazare Carnot (des généraux) et La Tour d’Auvergne, ci-devant prince et volontairement simple grenadier, le « grenadier de la République ». C’était en 1889 et il était prévu d’y mettre aussi Hoche, mais les descendants du général, très catholiques, refusaient cette sépulture non religieuse, si bien qu’on le remplaça par Baudin, le représentant du Peuple tué sur les barricades parisiennes aux lendemains du coup d’État du 2 décembre, une façon de rappeler, après l’échec du général Boulanger, l’exécration maintenue des républicains pour ce coup d’État violent et pour le « pouvoir personnel ».
Ainsi le Panthéon devient-il une institution respectée, enracinée dans la durée, institution qui sera maintenue par la IVe et la Ve République sans plus connaître les avatars ni les allers et retours subis avant 1885.
Certes les personnalités entrées au Panthéon sont généralement orientées à gauche, ce sont plutôt des républicains marquants, car le Panthéon est d’abord d’une institution républicaine, laïque, inventée sous la Révolution française, revitalisée par la Troisième République et que c’est bien la gauche qui a rétabli la République, la droite qui l’a refusée et attaquée, avant de s’y rallier sur le tard – Orléanistes ralliés dans les années 1870, catholiques dans les années 1890 encore que l’Affaire Dreyfus ait un temps bloqué des ralliements chez ces derniers ; les personnalités panthéonisées sont jugées presque acceptables par la droite (sauf encore Zola et Jaurès, longtemps haïs ou du moins contestés, quand ils ne sont pas récupérés et instrumentalisés). Comme cela se fait pour le prix Nobel ou, en France, le prix Goncourt, on pourrait dresser la listes des « recalés illustres » : par exemple pendant la Grande Guerre  furent proposés en vain Rouget de L’Isle (accueilli aux Invalides par le président Poincaré le 14 juillet 1915, mais à titre provisoire dans un sous-sol fermé aux visiteurs, et toujours en position d’attente) et La Fayette (comme pour un hommage à l’appui américain espéré puis reçu).

Le général La Fayette est vraiment un cas particulier. Il fut plusieurs fois proposé par des comités de soutien, et  chaque fois écarté. On parle de lui pour le Panthéon à partir de 1917, quand les Américains s’apprêtent à entrer en guerre aux côtés des Alliés, puis après l’armistice du 11 novembre 1918, enfin chaque fois qu’on souhaite affermir l’amitié franco-américaine, au besoin en profitant d’un anniversaire du « héros des Deux Mondes » : par exemple 1934, pour le centenaire de sa mort ; encore pour le Bicentenaire en 1989 et dernièrement en 2007, pour le 250e anniversaire de sa naissance. Les demandes se poursuivront car il a ses adeptes. Mais il  est vigoureusement récusé par ceux qui lui reprochent un massacre de républicains sur le Champ de Mars le 17 juillet 1791 et sa fuite chez l’ennemi le 20 août 1792 ; certes il était alors menacé d’un procès et de la guillotine en tant que « traître à la patrie », mais de là à trahir !  Holà ! s’exclame l’historien Jean-Noël Jeanneney, grand prêtre du bicentenaire de 89  issu quant lui d’une belle lignée de républicains :  général trop peu républicain ! Certes on ne connaît jamais le futur du passé, aussi l’avenir  modifiera-t-il  peut-être la vision actuelle du « héros des deux mondes, sait-on jamais !

Les refusés sont nombreux. En 1923, une séance du Sénat (le 23 mars) adopte une proposition de transfert au Panthéon de Michelet, Quinet et Renan, mais la Chambre des députés ne donne pas suite. or sous la Troisième République, il faut l’accord des deux chambres.
Après la seconde guerre mondiale, avec force articles de presse et pétitions, voici Aragon et le Parti communiste qui proposent Romain Rolland, décédé le 1er janvier 45, mais dans Le Figaro les frères Jean et Jérôme Tharaud de répondre au Comité Romain Rolland : « Oui, mais d’abord Péguy ! » ; Charles Péguy, mais lequel ? Car, tout comme Jeanne d’Arc, il fut abondamment récupéré et encensé par les Vichystes entre 1940 et 1944 ; enfin le M.R.P. naissant, plutôt que de soutenir Péguy, propose d’ajouter Henri Bergson, en hommage au peuple juif persécuté, tandis que, en fait par dérision, un journaliste veut compléter ces trois normaliens (à « l’École Normale des morts », avait-on dit) par Anatole France, le tout sans résultat… Le refus du transfert des cendres par les familles, Romain Rolland ayant demandé à être enterré dans son village de la Nièvre, mais surtout la querelle opposant le parti communiste au général de Gaulle pour l’appropriation de l’héritage de la Résistance et de la Libération empêchent toute concrétisation.
Par la suite, d’autres propositions, certaines bien étranges, se font jour. Par exemple à partir de 1954, dans cinq ouvrages successifs, un certain Armand Plat, thuriféraire de Paul Déroulède, demande l’entrée au Panthéon des cendres du fondateur de la Ligue des Patriotes, ce promoteur de l’esprit de Revanche et contempteur enflammé du parlementarisme, l’homme qui avait en février 1899 tenté d’entraîner l’armée contre la République et le président Loubet nouvellement élu. Dans un ouvrage intitulé Paul Déroulède. Héros National et Précurseur de la Constitution de la Ve République Française (les majuscules sont de l’auteur), il écrit en 1964 : « La France s’honorera en transférant les cendres de Paul Déroulède dans le temple que notre Patrie a consacré à ses plus Grands Hommes : au Panthéon. Ainsi, le voudra la reconnaissance nationale. Et ensuite, Déroulède vivra dans le cœur et l’esprit des générations à venir. Si le mot éternité n’est réalisable que par Dieu, les peuples persévérant dans le bien, peuvent espérer vivre très longtemps en pratiquant les vertus de Déroulède, sous l’égide de l’Éternel ». Voilà bien du style Déroulède mais le président de la République, dont le soutien est sollicité, s’abstient de répondre à cet original.
La IVe République avait poursuivi, à rythme régulier, les panthéonisations avec l’entrée de quelques savants aux actions humanitaires comme Paul Langevin, Louis Braille (en 1952, à l’occasion du centenaire de sa mort) et Jean Perrin ; celles encore de l’ancien gouverneur des colonies Félix Eboué rallié de la première heure à la France Libre et de Victor Schœlcher, artisan de l’abolition de l’esclavage en 1848, entrés ensemble en 1949.
La Ve République donne en fait un nouveau souffle au monument avec une seule entrée par de Gaulle (Jean Moulin) puis cinq par Mitterrand : le juriste René Cassin en 1987, Gaspard Monge, l’abbé Grégoire et Condorcet à l’occasion du bicentenaire, tout comme quatre personnages étaient entrés pour le premier centenaire, enfin le très européen Jean Monnet. Soulignons à cette occasion que Condorcet est entré au Panthéon, en 1989, bien que ses restes aient disparu, jetés sur la voie publique ou dans une fosse commune à Bourg-Égalité (Bourg-la-Reine) après son suicide ou assassinat de 1794.
L’action du général de Gaulle est importante pour renouer avec le culte des Grands Hommes. Après avoir longtemps fait peu de cas du Panthéon, il a sans doute beaucoup contribué à l’acceptation du monument par la droite, lorsqu’il y a fait entrer Jean Moulin, le 19 décembre 1964, avec l’oraison funèbre émouvante et mémorable déclamée par un André Malraux inspiré. Le général a marqué ainsi solennellement son propre ralliement, tardif, à ce monument républicain qu’il a ainsi « porté à la dignité des Invalides (sans doute honneur suprême pour un de Gaulle) » souligne Maurice Agulhon dans son analyse de l’événement. « La dignité des Invalides » car Napoléon, accueilli là par Louis-Philippe, y avait remis les premières croix de la Légion d’honneur et les principaux chefs militaires français y étaient entrés, ou devaient le faire : Leclerc, de Lattre de Tassigny et bientôt Juin et Koenig après Turenne ou les maréchaux de la Grande Guerre. Avec les conditions de l’accueil de Jean Moulin, c’est le Panthéon qui entre dans le… panthéon gaulliste ; il fait désormais partie des hauts lieux de la symbolique gaulliste. L’entrée au Panthéon de Jean Moulin, radical et agnostique, préfet républicain et homme de gauche, allait de soi, mais cette entrée marque bien le ralliement du général au monument, et l’on se souvient encore du discours prononcé par Malraux, émouvant cortège oratoire fait aux cendres de Jean Moulin :
« C’est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot, avec les soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. […] Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton pauvre peuple d’ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures. […] Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. […] Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France ».
Quand Malraux place Jean Moulin aux côtés de trois grands républicains déjà panthéonisés, il ne s’agit pas de récupération, d’instrumentalisation mais d’un hommage vrai rendu par le pouvoir gaulliste à ces quatre personnages.
Plus tard encore, en 1996, c’est par un discours sobre et sans élans oratoires que le président Jacques Chirac accueille Malraux au Panthéon,  comme le président Mitterrand avait lui-même personnellement accueilli René Cassin. Malraux entre pour sa fidélité au général certes, mais aussi pour sa trajectoire d’intellectuel engagé dans l’antifascisme, pour sa conduite dans la guerre d’Espagne et dans la Libération et enfin sans doute aussi parce que le souvenir de son oraison funèbre de 1964 pour Jean Moulin l’avait déjà associé au monument : entrée au Panthéon d’un « panthéonisateur », avec à nouveau Le Chant des partisans. Là encore, bien autre chose que du Déroulède, même si un chroniqueur renommé (Pierre Nora) surnomme méchamment Malraux  le « farfelu du Panthéon  » !
Chacun a en mémoire la place importante donnée au monument par François Mitterrand, pour lui-même le 21 mai 1981 pour  son intronisation puis pour d’autres occasions, des « panthéonisations ». C’est comme par ricochet que Jacques Chirac poursuivit les entrées : après André Malraux (1996), Alexandre Dumas (2002), puis la tentative, abandonnée au dernier moment, d’y faire entrer Hector Berlioz en 2003 dont l’orchestration de la Marseillaise restait un titre insuffisant pour transformer en grand homme méritant la reconnaissance de la Patrie un musicien conservateur en politique, sinon dans son art. Avec ces rejets de Rouget de Lisle et d’Hector Berlioz, on peux dire que la musique n’a pas de chance ; d’autres arts également :  à quand une entrée de Delacroix, certes conservateur malgré sa « Liberté guidant le peuple », de David d’Angers, vrai républicain, du communard Gustave Courbet, certes moins consensuel ? En tout état de cause Alexandre Dumas, certes sympathique, paraît un peu incongru au Panthéon, lui dont « les romans ont fait davantage que tous les historiens pour donner aux lecteurs la mémoire de leur passé monarchique » (Sudhir Hazareesingh, Ce pays qui aime les idées. Histoire d’une passion française, Flammarion, 2015, p. 11)
Le Panthéon, si typé, est encore aujourd’hui le lieu choisi pour de grandes cérémonies républicaines. Ainsi le 18 janvier 2007, le président Chirac y rend-il un hommage national aux Justes de France ; du 18 au 28 janvier, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui viennent visiter le monument et, comme de bien entendu, un timbre-poste est émis pour souligner l’importance de cet événement. Mais c’est d’abord pour accueillir les cendres des Grands Hommes qu’il reste fait.
En 2009, Nicolas Sarkozy qualifie de « symbole extraordinaire » une éventuelle entrée d’Albert Camus. Faire quitter le cadre méditerranéen de Lourmarin à Camus l’Algérien pour les voûtes glacées du Panthéon ? Mais déjà, en réplique parfois provocatrice, certains proposent Marc Bloch, Germaine Tillion, Jean Zay ou Claude Lévy-Strauss décédé en 2009. La Patrie reconnaissante a encore bien des arbitrages à exercer. En tout état de cause, le fils de Camus, compétent pour ce faire, refuse la « panthéonisation » de son père. Début 2011, voici que le même président propose, cette fois sans doute après avoir sollicité et obtenu l’accord préalable de la famille, l’apposition d’une simple plaque de marbre, sans transfert des cendres, en hommage à Aimé Césaire, ce poète martiniquais engagé. La coutume de la plaque de marbre existe ; elle a été utilisée pour le « vrai panthéonisé » Condorcet en 1989, mais aussi pour de simples hommages sans panthéonisation, par exemple pour honorer un grand disparu, Antoine de Saint-Exupéry, certes à une époque où les restes de l’écrivain-pilote n’avaient pas été localisés dans la Méditerranée. Certains n’entrent donc  que sous la forme d’une plaque gravée à leur nom, sans la cérémonie solennelle de « panthéonisation » nécessaire : l’aviateur Guynemer, Antoine de Saint-Exupéry, le général Delestraint chef de l’Armée secrète, Henri Bergson (en 1967), le héros de l’indépendance haïtienne Toussaint-Louverture, le poète Aimé Césaire (en 2011) et quelques autres, dont les « Justes » honorés en 2007 ; leur mémoire est ainsi honorée au Panthéon mais sans pour autant qu’ils en fassent partie, sans qu’ils soient  comptabilisés parmi les « panthéonisés », moins de quatre-vingts personnages dont une majorité de « dignitaires de l’Empire » mis là par Napoléon Ier (43 « dignitaires »).

2015 est une année faste, le président Hollande ayant, après maintes consultations, décidé l’entrée de deux femmes, Germaine Tillon et Geneviève de Gaulle-Anthonnioz, ainsi que deux hommes, Pierre Brossolette et Jean Zay, tous les quatre résistants, républicains et persécutés par Vichy. On trouva sans doute quelques mécontents face à ces choix pourtant consensuels : nous sommes en France, pays où ne règne pas facilement l’unanimité ni le consensus et où les rancunes sont tenaces. La cérémonie, en mai 2015, fut très digne et réussie.

Les quatre résistants "panthéonisés" en mai 2015

Les quatre résistants « panthéonisés » en mai 2015

Quand on ne peut pas faire entrer ses grands hommes  au Panthéon, on  suscite des lieux  rivaux,  alternatifs.

D’autres hauts lieux pour d’autres grands hommes

Pour la droite, l’Hôtel des Invalides demeure longtemps un édifice plus admiré et plus reconnu, plus légitime. En effet c’est là que sont enterrés, autour du tombeau de Napoléon (après le retour des Cendres, de décembre 1840), de grands chefs militaires, officiers de carrière, depuis Turenne, transféré là par Bonaparte dès 1800 (les Invalides étaient appelés alors le « Temple de Mars »), puis les cœurs de Vauban et de la Tour d’Auvergne (dont le corps repose au Panthéon depuis 1889) et des maréchaux des deux guerres mondiales, tandis que, dans les caveaux de l’église Saint-Louis des Invalides contiguë, sont enterrés des maréchaux et généraux ayant commandé en chef devant l’ennemi (jusqu’aux maréchaux Juin et Koenig déjà cités). La droite a ainsi trouvé dans les Invalides une solution de rechange au Panthéon , pour une forme spécifique de ferveur à la fois patriotique et religieuse, les funérailles y étant généralement accompagnées d’une messe solennelle à l’église Saint-Louis des Invalides : association du sabre et du goupillon diraient, de façon assez narquoise, des hommes de gauche.
Mais déjà, pour la gauche bonapartiste ou républicaine, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, c’est le Père-Lachaise, le « cimetière de l’Est », qui commence à devenir en quelque sorte un Panthéon de substitution, pour grands hommes refusés par le pouvoir, à l’occasion des glorieuses funérailles du général Foix (1825) suivies par des dizaines de milliers de Parisiens, celles du député d’opposition Manuel (1827) ou plus encore celles du général Lamarque (1832) qui tournent à l’émeute populaire ; ces grands refusés de la monarchie restaurée, accompagnés d’un cortège de très nombreux manifestants, « le peuple parisien », font ainsi l’objet d’un détournement de la cérémonie funéraire. Pour eux s’assemble la foule des grands jours, celle qu’on n’attendait alors que pour les seules funérailles de la famille régnante, pour un deuil royal ou princier, comme la commémoration organisée chaque 21 janvier et 14 février sous la Restauration à la mémoire de Louis XVI puis du duc de Berry ; c’est, du domicile du défunt jusqu’au Père-Lachaise, une transgression du rituel funéraire officiel, transgression qui s’apparente à une « journée » révolutionnaire et qui culmine donc au Père-Lachaise. On retrouvera sous le Second Empire des funérailles-manifestations aboutissant au même cimetière de l’Est parisien, à travers le Paris populaire. Ces enterrements érigent peu à peu le Père-Lachaise en lieu d’accueil de « Grands Hommes » d’une gauche « reconnaissante », mais restée hors régime en place.
Plus tard, pour la gauche extrême héritière des communards, le mur des Fédérés et certains carrés du même cimetière du Père-Lachaise (la 97e division) tiennent lieu de Panthéon alternatif ; c’est là que le Parti communiste, à partir des années 1930, concentre les tombes de ses dirigeants (y seront Marcel Cachin, Jacques Duclos, Maurice Thorez, Waldeck Rochet…), de ses héros : Brigades internationales en Espagne, Résistance FTP-MOI de l’Affiche rouge, divers résistants et déportés, des monuments aux victimes de divers camps de concentration, etc. ; s’y ajoutent quelques écrivains, membres ou compagnons de route du parti, comme Henri Barbusse ou Paul Eluard, tandis de Romain Rolland demeure à Vézelay, son lieu de retraite puis de décès. Non loin de là, toujours au Père-Lachaise, repose Eugène Pottier, auteur de l’Internationale.
Fin mai, chaque année, comme en complément du Ier Mai, la gauche y honore les martyrs de la Semaine sanglante, semaine qui, du 21 au 28 mai 1871, marqua l’écrasement de la Commune ; cette cérémonie commémorative se déroule au cimetière du Père-Lachaise, devant le Mur des Fédérés, lieu des derniers combats où plusieurs centaines d’hommes pris les armes à la main (ou dont les mains sentaient la poudre) furent immédiatement fusillés et hâtivement enfouis dans une fosse commune ; à partir de 1880-85, la cérémonie prend forme, avec drapeaux rouges, chants révolutionnaires, discours et dépôt de couronnes mortuaires de fleurs rouges accrochées à des clous plantés à cet effet dans ce qui est devenu tout simplement « le mur » :

Le mur (chanson-poème du prolixe Jules Jouy, publiée dans Le Cri du peuple le 4 novembre 1887, extrait) :

« Cachant les trous de la mitraille
Couronnes et drapeaux serrés
Ornent la sinistre muraille
Dernier abri des fédérés
Tombe sans croix et sans chapelle,
Sans lys d’or, sans vitraux d’azur,
Quand le peuple en parle, il l’appelle
Le mur. »

La manifestation au Mur est très surveillée par la police qui, longtemps, confisque les drapeaux rouges brandis hors cimetière et décroche les couronnes aux inscriptions trop révolutionnaires, trop hostiles au pouvoir en place, à la République bourgeoise, héritière et complice des Versaillais assassins. Auparavant, chaque mois de mai, les francs-maçons honorent devant le Mur ceux de leurs frères qui ont participé aux événements de 1871 en tentant une médiation ou en prenant parti pour la Commune.
Le cimetière du Père-Lachaise a aussi son secteur « versaillais », avec la Chapelle funéraire d’Adolphe Thiers, édifiée en 1886 sur un promontoire dominant l’allée centrale, et en face, depuis 1876, les sépultures des généraux Clément-Thomas et Lecomte, fusillés à Montmartre le 18 mars 1871 par les communards. Mais la mémoire de la Commune est plus marquée.
À partir de 1921, les communistes tentent de se réserver l’exclusivité du Mur : il est comme accaparé, confisqué par ceux qui affirment être les seuls héritiers légitimes des communards et qui refusent le partage d’héritage demandé par les socialistes de la SFIO.
Pourtant, en inaugurant le 24 mai 1908 une plaque commémorant les victimes de la Semaine sanglante (« Aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871 »), la Ville de Paris lui avait déjà donné un caractère presque officiel. Plus tard, non loin du mur, sont érigés à partir de 1949 des monuments collectifs, une dizaine, honorant les victimes des différents camps de concentration. Haut lieu des souffrances de 1871 puis de 1939-45, il voit ensuite s’ajouter près de lui encore d’autres monuments de résistance à l’oppression, érigés par les Arméniens, les Kurdes, les Hongrois… Le Père-Lachaise, avec ce mur des Fédérés et son entourage, avec ses funérailles solennelles, ses commémorations, est bien un Panthéon de substitution pour une certaine gauche, surtout pour la gauche de la gauche.

Cependant quand est inaugurée sous l’Arc de triomphe, le 11 novembre 1920, la tombe du Soldat inconnu, ce haut lieu devient vite un symbole plus fort que les Invalides, que le Mur des fédérés et que le Panthéon lui-même, et surtout un symbole plus unanimement respecté qui déclasse pour un temps le Panthéon, sans cependant remplacer ce dernier dans son rôle de monument républicain.

La décoration du Panthéon :

peinture monarchiste, sculpture républicaine

À partir de 1791, deux premières transformations sont effectuées :
– l’obturation des trente-deux grandes fenêtres ouvertes par Soufflot, fenêtres qui donnaient une belle clarté au monument, clarté à bannir dès lors qu’il s’agissait d’un monument à vocation funéraire, donc ayant besoin de l’obscurité des tombeaux,
– l’abandon des deux clochers carrés prévus à l’arrière du monument et qui auraient renforcé son allure d’église.

La peinture
La description porte ici essentiellement sur les programmes réalisés et maintenus, car innombrables sont les projets avortés et les décors réalisés puis supprimés par le pouvoir suivant. Rappelons simplement que, en avril 1848, le peintre Paul Chevanard s’était vu confier la décoration peinte des murs intérieurs, avec une représentation syncrétique de l’évolution de l’esprit humain incluant la Bible, Jésus-Christ, Gutenberg, Luther, Galilée, Rousseau et des socialistes utopiques comme Saint-Simon et Charles Fourier, le tout autour d’une réconciliation idyllique, bien dans l’air du temps, du Christianisme et du Progrès de l’Humanité. Ce programme resta finalement dans les cartons du peintre.
Dans l’ensemble, la décoration peinte réalisée et maintenue est surtout monarchique et religieuse, car elle date pour l’essentiel de la Restauration et de la présidence de Mac-Mahon, de l’ordre moral. La décoration de la coupole a été confiée en 1811 par Napoléon à Gros qui réalise L’Apothéose de sainte Geneviève entourée d’une représentation des quatre dynasties françaises : Clovis avec Clotilde, Charlemagne avec Hildegarde, saint Louis avec la reine Marguerite et… Napoléon avec Marie-Louise. Dès août 1814 le peintre Gros, qui tient a conserver la commande, propose de remplacer ces derniers par Louis XVIII et sa nièce la pieuse duchesse d’Angoulême, l’« orpheline du Temple ». Il ajoutera ensuite dans les nuées, près de sainte Geneviève, Louis XVI, Louis XVII et Marie-Antoinette puis, aux côtés de Louis XVIII, le petit duc de Bordeaux, futur comte de Chambord et héritier présomptif du trône de France. La Restauration, pourtant assez libérale et généreuse avec la « classe des artistes » et acceptant parfois de représenter des batailles et gloires de l’Empire, n’a donc retenu ici que des personnages religieux ou des rois de France, refusant la continuité de l’histoire de France dans ce qui est pour Louis XVIII plus qu’une simple église, le temple unissant la nation à la monarchie rétablie. Certes Louis XVIII, ce roi qui data la Charte octroyée de la dix-neuvième année de son règne en escamotant ainsi autant d’années d’histoire de France, marque-t-il ainsi sa volonté de « renouer la chaîne des temps » tout en laissant deux chaînons manquants, la Révolution et l’Empire. À la politique de la « table rase » imaginée par la Révolution succède une vision sélective d’un passé français marqué par un blanc d’un quart de siècle : mémoire exaltée du présent monarchique comme de l’avant-hier et oubli de l’hier.
Ensuite un programme de peinture historique est engagé sous Mac-Mahon pour décorer les panneaux nés de l’obturation des grandes fenêtres créées par Soufflot, programme qui gomme lui aussi la France révolutionnaire et post-révolutionnaire : saint Denis, sainte Geneviève, Charlemagne, saint Louis, Jeanne d’Arc. Ce programme avait été élaboré et dirigé par un fervent légitimiste, le marquis Philippe de Chennevières, directeur des Beaux-Arts depuis 1873 et déjà au service de la même administration sous le Second Empire. Ce qui est à remarquer, c’est que les républicains, en s’emparant de la République en 1879 et du Panthéon en 1885, ont laissé s’achever ce décor peint si marqué par une vision passéiste, nostalgique de la France d’antan, entre religion et monarchie. De cette décoration au style très conventionnel, la critique d’art n’a retenu que la Sainte-Geneviève de Puvis de Chavannes. La République, acceptant ce décor peint traditionaliste, se limitera à le compléter, en 1904, par la fresque confiée pour le cul-de-four de l’abside à Édouard Detaille, peintre de batailles, et intitulée Vers la Gloire ou La Victoire conduisant les armées de la République. Il s’agit des armées d’une Révolution française enfin réintroduite dans l’histoire de France, là où d’autres l’en avaient exclue. Ce tableau servira ensuite de toile de fond au monument À la Convention nationale, érigé en 1910 : par ses thèmes, la sculpture contribue à corriger et à compléter ceux de la peinture.
Ainsi la Troisième République, loin de représenter au Panthéon une France commençant en 1789 et faisant table rase du passé monarchique (attitude dénoncée à tort par nombre de ses adversaires), accepte-t-elle au contraire toute l’histoire de France : seuls manquent ici nos ancêtres les Gaulois, mais chacun sait combien la République a par ailleurs inclus ces derniers dans le Panthéon scolaire, en France… et aux colonies. Comme l’a souvent souligné Maurice Agulhon, les républicains de gouvernement dans ces décennies 1880 et 1890 pratiquent, au Panthéon et ailleurs, bien plutôt la récupération que l’exclusion du passé monarchique de la France et s’ils honorent 89, ce n’est pas pour escamoter un passé antérieur qui reste donc tout à fait présent dans le décor peint du Panthéon. À la limite les monarchistes pourraient se plaindre d’être victimes d’une captation d’héritage, les républicains s’emparant de bien de leurs héros, un Clovis avec le vase de Soissons, un Charlemagne et ses écoles, un Saint Louis et sa justice rendue sous le chêne à Vincennes, un Henri IV avec sa poule au pot, bien d’autres encore comme Jeanne d’Arc boutant les Anglais hors du royaume et le chevalier Bayard, sans peur et sans reproche, tout un Panthéon de la France monarchique récupéré par la Troisième République dans ses écoles, comme sur ses places publiques et dans la décoration de ses mairies et autres bâtiments publics : politique d’intégration nationale, de restauration d’une continuité historique française, depuis la Gaule jusqu’à la République triomphante.

La sculpture
Au contraire de la peinture, la sculpture évoque surtout la Révolution et la République. Elle vient ainsi compléter le décor peint en s’ouvrant sur les époques, les thèmes qui avaient été un peu négligés auparavant. La sculpture joue, à l’extérieur comme à l’intérieur du monument, un rôle important de mémorial des grands hommes, grandes vertus et grandes actions que, finalement, la Troisième République érigea en ce lieu d’édification de l’identité nationale, en l’occurrence de l’identité républicaine de la nation.
Le tympan du fronton, œuvre de David d’Angers, est dévoilé en septembre 1837, discrètement car il est trop éloquent selon Louis-Philippe ; il vaut tout de suite à son auteur de chaudes félicitations, en particulier celles de Victor Hugo (« Je vous aime et je vous envie d’écrire des poèmes immortels avec une matière immortelle »). Cette « face visible » du monument ne sera pas modifiée par la suite ; il s’agit de la quatrième et dernière décoration du fronton ; elle sera certes dominée de 1853 à 1885 par une croix de métal, comme pour exorciser une décoration bien profane, profanatrice même quand le lieu redevient religieux !
Avec La Patrie distribue aux grands hommes, civils et militaires, des couronnes que lui tend la Liberté tandis que l’Histoire inscrit leur nom, David d’Angers a réussi l’intégration de l’allégorie et du réalisme. Les personnages civils réels tels que Voltaire, Rousseau, Mirabeau, Monge et même un ecclésiastique, Fénelon sont placés à gauche et es militaires à droite dans le fronton, avec le général Bonaparte accompagné du jeune tambour d’Arcole et de militaires anonymes, vêtus en costume des temps révolutionnaires, tout comme l’avait fait Delacroix, dans d’autres genre et style, avec sa Liberté guidant le peuple, allégorie féminine entourée d’images réalistes de combattants des Trois Glorieuses. On a dit que Louis-Philippe n’aimait pas ce fronton trop républicain : y sont présents, par exemple, parmi les soldats anonymes, des élèves de l’École Polytechnique, élèves qui sont à la pointe du combat démocratique et républicain dans les années 1830 contre l’évolution conservatrice du régime ; plus tard l’enterrement de David d’Angers au cimetière du Père-Lachaise en 1856 sera l’occasion d’une manifestation d’étudiants républicains contre le régime impérial. Voici encore un homme qui, autant que l’architecte Soufflot, voire plus, aurait mérité d’être accueilli au Panthéon.
Par ailleurs pendant la Révolution puis la monarchie de Juillet, sous le portique d’entrée ont été placés cinq bas-reliefs allégoriques dont La Déclaration des droits de l’homme, Le Dévouement patriotique, L’Instruction publique ou L’Apothéose du héros mort pour la patrie, reliefs essentiellement patriotiques, mais placés en un endroit du monument assez peu en vue.
Le programme de sculpture lancé par le marquis de Chennevières sous l’ordre moral pour l’intérieur de l’édifice, certes alors église Sainte-Geneviève depuis 1852, était purement religieux, avec le Christ, douze saints français, etc. : il est respecté et réalisé jusque vers 1922. Mais ces statues religieuses sont progressivement et habilement offertes à la cathédrale martyrisée d’Arras où elles trouvent mieux leur place. Entre-temps, à partir de 1910 seulement, a commencé un programme plus adapté à l’institution : monuments À la Convention nationale (énergique jeune femme de plus de six mètres de haut, avec bonnet phrygien et épée nue), monuments à Jean-Jacques Rousseau, à Mirabeau, au vaisseau Le Vengeur, à Valmy, à Diderot et aux Encyclopédistes, etc., un programme illustré surtout par des sculpteurs œuvrant dans la raideur et la stylisation de l’art-déco.
Là encore donc un exemple de l’action progressive d’intégration menée par des républicains qui ne mutilent pas l’histoire de France mais la complètent, l’accomplissent. La sculpture est ici indubitablement républicaine. On peut simplement signaler que le programme de sculpture ainsi tracé ne fut que très peu augmenté après la seconde guerre mondiale, ne serait-ce que parce que désormais cet art, en tant que représentation réaliste des grands hommes, tombe progressivement en désuétude. De par sa décoration sculptée, le Panthéon reste marqué par la Troisième République.

Clé de voûte Cézy 1879

Ainsi le Panthéon reflète-t-il, dans ses destinations et ses décorations successives, toute l’histoire politique française depuis la pose depuis la première pierre sous Louis XV en 1764 jusqu’à la stabilisation institutionnelle réalisée par une Troisième République à la fois proclamatrice de ses valeurs et tolérante, récupératrice du passé pré-républicain.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
En 1964, comme nous l’avons dit en suivant Maurice Agulhon dans son ouvrage sur de Gaulle, la rencontre importante était bien celle du Panthéon avec le Général, plutôt qu’avec Jean Moulin. La légitimation du Panthéon par de Gaulle vaut de l’or pour la pérennité du monument, tant les admirateurs du Général sont nombreux et proviennent d’horizons variés.
Quant au président Mitterrand, il honorera plusieurs fois le Panthéon, d’abord par sa visite mémorable du 21 mai 1981, pour son investiture, visite pourtant un peu brocardée par ceux qui contestaient la légitimité du nouveau président, voire celle du monument lui-même, ou encore la légitimité de l’association de l’un à l’autre.
Ouvrir son septennat avec cérémonie au Panthéon, c’est bien sûr se rattacher ostensiblement aux valeurs républicaines. Saluer Jaurès et la justice sociale, Victor Schœlcher l’abolition de l’esclavage et le tiers-monde, Jean Moulin et la Résistance (en fait plutôt une reconnaissance de l’action menée dans la Résistance par le président élu), c’est annoncer la couleur de la nouvelle mandature ; mais n’est-ce pas encore y entrer soi-même symboliquement comme Grand Homme de façon « anthume » ? Le Panthéon sera encore utilisé et célébré par le président Mitterrand, en particulier à l’occasion du bicentenaire de 89, comme il l’avait été en 1889 pour le centenaire ; y entrent alors l’abbé Grégoire, premier ecclésiastique accueilli, en dehors des fournées du Premier Empire (l’idée ne plaît qu’à moitié au cardinal-archevêque de Paris, ne serait-ce que parce que le lieu est laïque, non consacré, ou que l’abbé Grégoire ne se réconcilia pas avec l’Église concordataire après 1801), Condorcet, éloquent théoricien de la République et de l’éducation nationale (il serait même le créateur de cette dernière expression), Monge, un des fondateurs de l’École Polytechnique, donc un défenseur de la « méritocratie républicaine » et de la Science ; ce sont là encore des choix peu contestables et conciliateurs. Les grands militaires y sont peu nombreux, en dehors de Lazare Carnot et du maréchal Lannes, car le temple des grands soldats est l’Hôtel des Invalides ; certes quelques plaques de marbre honorent au Panthéon de grands soldats disparus, comme le général Delestraint ou les aviateurs Guynemer et Saint-Exupéry, ceci sans « panthéonisation » donc non comptés parmi les « panthéonisés »..
Reste néanmoins un léger regret chez certains admirateurs soit du monument, soit du président Mitterrand : pourquoi, pour ses propres funérailles, le président, tout en acceptant la traditionnelle messe à Notre-Dame, le 10 janvier 1996, n’avait-il pas prévu d’y ajouter une brève cérémonie civique dans ce Panthéon qui avait magnifié son intronisation en mai 1981 ? Respect pointilleux du protocole de la Présidence après comme avant sa mort ? Désir de s’égaler au Général par l’usage de ce cérémonial religieux qui avait déjà attiré tant de chefs d’État et de gouvernement à Notre-Dame en novembre 1970 ? Modestie face aux « Grands Hommes » panthéonisés ? Certes, malgré les tentatives de solenisation des obsèques hors l’Église menées par des associations de libres penseurs à la fin du XIXe siècle et aux débuts du XXe, il faut bien reconnaître, avec le philosophe Habermas, que « la modernité éclairée n’a pas encore trouvé de véritable équivalent à un accomplissement religieux de l’ultime rite de passage », même dans une République laïque.

Achevons avec le général de Gaulle, qui n’est pas au Panthéon (refus comparable à celui que nous avons vu pour le Soldat inconnu, le souhait d’un lieu unique ?) mais dans le cimetière communal de Colombey-les-Deux-Eglises, dans une tombe modeste, à côté d’une autre tombe très simple, celle de sa fille handicapée décédée en 1948. Modestie, mais aussi  dans le refus et des Invalides (la droite) et du Panthéon (la gauche), volonté de se poser en rassembleur du peuple français… C’est au moins ce que présente Maurice Agulhon dans son De Gaulle. Histoire, symbole, mythe. La grande croix de Lorraine plantée sur la colline dominant le village résulte certes d’un programme non pas du Général mais de ses admirateurs, un programme posthume comme l’aurait été une entrée au Panthéon.
Bibliographie

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Le Panthéon, symbole des révolutions, catalogue coordonné par l’historien américain Barry BERGDOLL, catalogue d’une exposition du Centre canadien d’architecture présentée à Paris en 1989, Éd. CCA/CNMHS/Picard, Paris, 1989 (études très précises sur l’évolution de l’affectation, de l’architecture et du décor sculpté et peint du monument depuis 1791).

-Maurice AGULHON, De Gaulle. Histoire, symbole, mythe, Éd. Plon, Paris, 2000.
-Ferdinand BAC, Intimités de la IIIème République de Monsieur Thiers au Président Carnot, souvenirs de jeunesse, p. 285-289, Hachette, Paris, 1935.
-Avner BEN-AMOS, « Les funérailles de Victor Hugo », Les lieux de mémoire, sous la direction de Pierre NORA, t. I, la République, p. 473-522, Éd. Gallimard, Paris, 1984.
-A. BEN-AMOS, « La panthéonisation de Jaurès. Rituel et politique pendant la IIIe République », Terrains, n° 15, p. 49-64, 1990.
-Jean-Claude BONNET, Naissance du Panthéon. Essai sur le culte des grands hommes, Fayard, coll. L’esprit de la cité, Paris, 1998 (par un spécialiste du statut de l’écrivain au XVIIIe siècle).
– Jean-Claude BOUVIER, Les noms de rues disent la ville, Éd. Christine Bonneton, Paris, 2007.
-Christian CHARLET, Le Père-Lachaise. Au cœur du Paris des vivants et des morts, Éd. Gallimard, coll. Découvertes/Gallimard n° 441, Paris, 2003 (bref ouvrage de vulgarisation, pour son chapitre 2 intitulé « Un haut lieu de mémoire »).
-Jean-Pierre FONTAINE, « L’expulsé du Panthéon », L’Yonne Mag n° 1639, 30 octobre 2010, Auxerre (le sort post-mortem de Michel Le Peletier de Saint-Fargeau).
-Emmanuel FUREIX, La France des larmes. Deuils politiques à l’âge romantique 1814-1840, préface d’Alain Corbin, Éd. Champ Vallon, coll. Époques, 2009.
-Patrick GARCIA, « Jacques Chirac au Panthéon. Le transfert des cendres d’André Malraux (23 novembre 1996) », Sociétés et Représentations, n° 12, oct. 2001.
-Gwendoline GEBET, « Urbain Gohier, polémiste de la panthéonisation [de Zola] », dans Les Cahiers naturalistes, n° 84, Éd. Grasset et Société littéraire des Amis d’Émile Zola, Paris, 2008.
-François LOYER, « Le Sacré-Cœur de Montmartre », Le Débat, n° 44, mars-mai 1987 (le Sacré-Cœur de Montmartre, un « contre-Panthéon »).
-François MACÉ de LÉPINAY, Peintures et sculptures du Panthéon, CNMHS/Éditions du Patrimoine, Paris, 1997.
-Chanoine Paul MÉGNIEN, Notre-Dame chez nous, imprimé par J. Peyronnet et Cie à Joigny, 1958 (monuments religieux du département de l’Yonne édifiés sous le Second Empire ou sous les gouvernements d’ordre moral).
-Martin NADAUD, Léonard, maçon de la Creuse, introduction de Jean-Pierre RIOUX, Éd. La Découverte et De Borée, 1998 (première édition 1895).
-Anne PINGEOT, « Les Vierges colossales du Second Empire », dans La Sculpture française au XIXe siècle, catalogue de l’exposition du Grand Palais, Éd. Réunion des Musées nationaux, Paris, 1986.
-Danielle TARTAKOWSKY, Nous irons chanter sur vos tombes. Le Père-Lachaise, XIXe-XXe siècles, Éd. Aubier, coll. historique, Paris, 1999 (sur le Mur des fédérés et le Père-Lachaise, Panthéon alternatif des gauches extrêmes).
-Bertrand TILLIER, La Commune de Paris : révolution sans images, politique et représentations dans la France républicaine, 1871-1914, Éd. Champ Vallon, coll. Époques, 2004 (encore le Père-Lachaise).

Aux origines de Vézelay, la « colline éternelle »

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