Aux origines de Vézelay, la « colline éternelle »

Aux origines de Vézelay, la  « colline éternelle » (publié dans le numéro 75 de L’Echo de Joigny, revue de l’Association culturelle et d’études de Joigny, octobre 2015)

 la nef de la Madeleine de Vézelay

la nef, restaurée,  de la Madeleine de Vézelay

C’est à Vézelay que, remarqué par Prosper Mérimée qui est depuis 1837 secrétaire de la Commission des Monuments historiques alors créée, l’architecte Viollet-le-Duc  (1818-1879) commence son premier chantier de restauration ; il y travaille de 1840 à 1862. Dans l’Yonne, il oeuvre aussi à l’église de Saint-Père-lès-Vézelay, au Palais synodal de l’archevêché de Sens, aux églises de Saint-Florentin, Avallon, Montréal, Saint-Etienne et Saint-Eusèbe d’Auxerre, Pontigny, à l’ancien évêché d’Auxerre devenu Préfecture et il forme des disciples comme Amé ; il construit même de toutes pièces une église néo-gothique, celle d’Aillant-sur-Tholon. En effet pour lui et pour ses disciples admirateurs de l’art médiéval, le gothique est le « style français », le néo-classique du XVIIIe et début XIXe le « style païen », à bannir pour un nouvel édifice religieux, une   église.VEZELAYvi

La Madeleine de Vézelay fut construite du XIe à 1220, restaurée dans le même esprit par Viollet-Le-Duc. Lieu de pèlerinage (basilique comme Lourdes ou Lisieux, mais plus touristique et moins religieuse), il est entré le 1er juillet 1979 dans le Patrimoine mondial de l’Unesco.  600 à 800 000 visiteurs par an. C’est un haut-lieu qui fut aimé au XXe siècle par plusieurs grands écrivains français, Romain Rolland, Max-Pol Fouchet, Maurice Clavel, Jules Roy et ce fut le pays natal de Théodore de Bèze (1519-1608), grand disciple de Calvin. Christian Zervos, éditeur et collectionneur grec d’Alexandrie fit un musée de  sa collection d’œuvres d’art contemporain, sur la montée à la Basilique. Plus bas, à Saint-Père-lès-Vézelay, c’est Henri Mitterand (deux t, un r), universel connaisseur d’Emile Zola, qui s’installe.

Emotions vézeliennes et restauration

Maurice Druon, auteur des  Rois maudits, l’appela « la colline éternelle », expression calquée sur la « colline inspirée » de Sion, par Maurice Barrès, avec sa basilique de Notre-Dame de Sion, en Meurthe-et-Moselle.

Romain Rolland : «Du sommet de la colline, on voit les vagues allongées des montagnes boisées, par cinq ou six rangées : on dirait une mer».

Paul Claudel : «C’est une marée, une houle profonde autour de nous, de campagnes et de forêts ».

Encore la "colline éternelle"

Encore la « colline éternelle », au loin

Prosper Mérimée (1834) : «Figurez-vous un pain de sucre au milieu d’une vallée, lequel pain domine dix lieues à la ronde. Au plus haut est perchée une grande église, si grande que toute la ville y tiendrait, habitants et maisons [un à quelques milliers d’habitants, aujourd’hui 570 habitants], d’ailleurs la plus belle vue du monde » ; il ajoute à la même date : « Si l’on tarde encore à donner des secours à la Madeleine, il faudra bientôt prendre le parti de l’abattre pour éviter les accidents ».

Grâce à Dieu, il sera écouté. Vézelay sera la première grande œuvre de restauration  de Viollet-le-Duc, celle qui d’entrée de jeu assura sa gloire. C’est un modèle de réussite (tout comme la flèche qu’il crée à Notre-Dame de Paris), avec par exemple la réfection telles qu’elles étaient à l’origine des voûtes romanes  de la nef proches du chœur (4e, 5e et 6e), abîmées, et le remplacement de trois voûtes gothiques (les 7e, 8e et 9e) par la forme romane primitive ainsi  recréée, le tout pour donner une unité de style à la nef en créant une splendide perspective, tout en maintenant le chœur gothique, construit plus tard, vers 1155. Aujourd’hui les restaurateurs, selon leurs nouveaux principes, auraient maintenu une nef composite,  partie romane, partie gothique, de même qu’on a laissé dans l’abbaye de  Pontigny les éléments classiques du XVIIe siècle surajoutés au milieu du vaisseau roman, donc sans recréer la vaste perspective primitive. Pour la sculpture, le travail de Violet-Le-Duc est également pionnier. Un grand nombre de chapiteaux, au rôle fonctionnel d’intermédiaire  entre pilier et arc, sont fendus, écrasés sous le poids de la voûte, éclatés. D’autres sculptures, en particulier à l’entrée de l’église, ont été soigneusement martelées sous la Révolution. Comme la pierre choisie pour le remplacement n’a ni la couleur, ni la patine des matériaux anciens, les sculptures nouvelles, restitution partielle, restauration ou création complète de l’architecte restaurateur sont visibles, sans pour autant gêner l’harmonie générale car elles viennent s’intégrer dans l’atmosphère supposée originelle de la Basilique.

Prosper Mérimée, après l’aboutissement de la restauration,  écrira avec fierté : «[C‘est] une admirable église qui me doit de ne pas être à terre à l’heure qu’il est».

Vézelay est donc la première grande oeuvre de restauration de Viollet-le-Duc, un modèle avec par exemple la réfection telles qu’elles étaient à l’origine des voûtes romanes  de la nef proches du chœur,abîmées, et remplacement de trois voûtes gothiques (les 7e, 8e et 9e) par la forme romane primitive ainsi  recréée, le tout pour donner une unité de style à la nef en créant une splendide perspective, tout en maintenant le chœur gothique, construit plus tard, vers 1155. Aujourd’hui les restaurateurs, selon leurs nouveaux critères, auraient maintenu une nef composite,  partie romane, partie gothique, de même qu’ils ont laissé à Pontigny les éléments classiques XVIIe-XVIIIe siècles surajoutés et clôturant le vaisseau roman, donc interdisant la vaste perspective dégagée à Vézelay par Violet-Le-Duc. En revanche la flèche de Notre-Dame, créée de toute pièce au XIXe siècle (tout comme celle du Mont-Saint-Michel, oeuvre d’un disciple de Viollet-le-Duc) s’harmonise si bien avec l’ancien qu’elle semble originelle.

La préférée  de Jésus

Marie la Magdaléenne ou Marie-Madeleine apparaît douze fois dans les Evangiles, comme pécheresse repentie et encore autre chose. Elle est en fait le produit non pas d’une confusion mais d’une condensation, créant une sainte composite : tant Marie de Magdala – donc Marie-Madeleine- , cette femme hystérique que Jésus libère de « sept démons »,  que la prostituée anonyme de Naïn qui lave et parfume les pieds de Jésus de ses longs cheveux (la « Marie-Madeleine » aimée des sculpteurs et peintres capillaires ),  que Marie de Béthanie sœur de Lazare, un peu marte en cuisine, beaucoup Marie fascinée aux pieds de Jésus… pieds qu’elle lave et parfume pour boucler la boucle magdalénienne.

Une Madeleine qui lave et parfume ls pieds de Jésus

Une Madeleine qui lave et parfume les pieds de Jésus (à Saint-Maximin)

C’est encore une des Maries qui assiste  à son ensevelissement, celle qui,  constatant son absence du tombeau trois jours après, Le revoit et reconnaît la première et, à sa demande (lors du Noli me tangere, Ne me touche pas !), prévient les apôtres. Femmes emmêlées, au moins trois, mais très mêlées au Moyen Âge et parfois aujourd’hui encore, malgré les  doutes sur son unicité qui surgissent depuis la Renaissance…

Noli me tangere

Noli me tangere dit le Christ ressuscité  à Marie-Madeleine (à Saint-Maximin)

Donc un personnage composite, multiple et par ailleurs une si importante disciple de Jésus, en tout cas  son amie préférée. Il reste essentiellement l’image religieuse de la pécheresse repentie, passant de l’amour charnel à l’amour spirituel.

La Madeleine pénitente, du Titien

La Madeleine pénitente, du Titien (au fond du tableau, ce n’est pas Vézelay)

Dans une communication profane et savoureuse, « La toison de Madeleine », Daniel Arasse, qui fut un grand historien de l’art, de l’art du détail, joue sur l’un et le multiple magdaléniens, frôlant le sacrilège en valsant avec  ces diverses et évangéliques  Marie de Béthanie, Marie de Magdala, l’anonyme de Naïn, Marie et Marthe sœurs de Lazare le ressuscité, certaines pécheresses repenties et pardonnées, d’autres pas, certaines « en cheveux », d’autres pas, certaines lavant et parfumant les pieds ou les cheveux, d’autres pas… Femmes emmêlées, au moins trois, mais en fusion, fondues en une seule sainte majuscule au Moyen Âge et parfois aujourd’hui encore, malgré les  doutes sur son unicité qui surgissent depuis la Renaissance, voire plus tôt. Il souligne surtout l’importance religieuse capitale de cette vraie sainte patronne des femmes, de toute femme (la sainte « spéciale  femmes » dit-il avec humour) : Marie-Madeleine est pécheresse, comme toute femme sauf l’Immaculée Marie, ce modèle inatteignable, mais elle pleure et se repent de son vivant, à la différence d’Eve, cette mère de toutes les filles d’Eve, cette tentatrice première pécheresse qui, poussant Adam au péché originel, nous a chassés – provisoirement certes – du paradis et  a souillé  l’humanité entière par ce péché originel transmis de génération en génération jusqu’à la consommation des temps.

Madeleine, femme pour de vrai, se place  entre l’impure Eve et la pure Marie. D’ailleurs l’ange Gabriel dit bien à Marie « AVE », soit l’inverse de « EVA »… L’auteur s’égare ensuite dans le capillaire, et nous ne le suivrons pas, si ce n’est par prétérition,  dans ses considérations linguistiques et légères au sens de lestes sur les différences et rapprochements entre les cheveux – capillus, hair –  les poils – pilus, hair encore – et le pinceau du peintre – penicillus, petit pénis. Le peintre, avec son pinceau, aurait transformé, converti la toison de Madeleine – pilus – en chevelure – capillus : ses cheveux sont sa toison convertie… le voilà le grand miracle, le signe de la conversion de Madeleine. L’universitaire s’amuse. Reste l’important,  la pécheresse repentie, convertie, pénitente, pardonnée de son vivant et sainte patronne des femmes.

Reste l’important, la pécheresse repentie, pénitente et pardonnée de son vivant car elle a beaucoup aimé.

La Madeleine de Vézelay

Que vient-elle donc faire à Vézelay, si loin de sa Palestine natale ? Certes, comme l’écrit un chroniqueur anonyme du XIe siècle, « Tout est possible à Dieu qui fait ce qui lui plaît ». On se doit d’ajouter, plus prosaïquement, que la venue de Marie-Madeleine à Vézelay (comme ailleurs en France), et sous sa forme nouvelle d’une  relique  répond aussi à un besoin humain.

Son culte et la légende de sa fin de vie en Occident, d’abord en Provence (nous y reviendrons, pour l’infirmer partiellement),  n’apparaissent – en Occident  –  qu’ au VIIIe siècle au plus tôt, après la fin des principales invasions barbares et avec l’apparition du péril sarrasin,  dans une période de « pénurie de reliques » et de développement grandissant du culte de celles-ci, donc de besoin de reliques : beaucoup d’ « inventions » variées apparaissent alors : pensons à saint Jacques  apparaissant à Compostelle pour combattre les Arabes, les Maures qui viennent de conquérir presque toute la Péninsule ibérique, sauf son extrême Nord, l’apôtre saint Jacques le majeur devenant « saint Jacques Matamore », « Santiago Matamoros ». Pour les chrétientés orientales, Marie-Madeleine est morte à Ephèse où elle a été enterrée, tout comme la Vierge : la Marie-Madeleine  ou  les Saintes Maries de la Mer débarquant en Provence ne sont pour les orthodoxes que pure légende de grossiers barbares occidentaux.

Pour l’Occident, c’est donc en Provence qu’elle  apparaîtrait  d’abord et c’est là qu’elle serait morte (dans un lieu variable,  itinérant : à la Sainte-Baume près de Marseille, ou  à Aix-en-Provence, ou encore à Saint-Maximin…). Au VIIIe siècle (légende apparue au XIe siècle), pour dit-on se protéger des Sarrasins qui rôdent sur la côte méditerranéenne, elle serait remontée  vers le Nord. Puis à partir au XIe siècle, les reliques dites de Marie-Madeleine sont  installée à Vézelay, en 1040 précisément,  grâce à l’abbé Geoffroy qui  est l’imprésario véritable de la jolie fille de Magdala et/ou de Béthanie, le créateur des épousailles de Madeleine avec Vézelay (d’après Guy Lobrichon) et donc du pèlerinage  aux reliques de Marie-Madeleine. En 1050, le pape Léon IX  reconnait  l’autonomie du monastère (qui relève directement du Saint-Siège) et le pape suivant, Etienne IX,  confirme formellement que l’abbaye de Vézelay possède les reliques authentiques de Madeleine. L’abbé Geoffroy écrit en outre un livre des miracles de Madeleine à Vézelay, qui contribue à amplifier les guérisons et les vœux  exaucés, et donc l’afflux  des pèlerins accourant ici.

En 1146, le lancement de la seconde croisade par Bernard de Clairvaux, en légat du pape, en présence du roi de France Louis VII et de chevaliers de toute l’Europe chrétienne conforte le prestige du lieu.  C‘est, pour un temps, le centre de la Chrétienté d’Occident et on s’en souviendra. D’autres rois y passent, par exemple saint Louis venu cinq fois, dont une fois pour y célébrer le centenaire de la seconde croisade, en 1246, une autre fois, en 1267, pour offrir un nouveau reliquaire où l’on place les reliques à nouveau authentifiées par un légat du pape, en 1265. Saint Louis, en fin politique pour ne pas faire de jaloux entre Midi et Nord, et aussi parce qu’il connaît le fréquent don d’ubiquité des reliques, passe aussi en Provence, à Aix-en-Provence avec le sire de Joinville vers 1255 pour vénérer le saint corps magdalénien qui reposerait là aussi. En 1267, il  procède au don d’une relique de la Madeleine vézelienne, une côte, au légat qui la rapporte à Rome ; ce légat, devenu pape, l’offre à son tour, en 1281, à l’archevêque de Sens (nous y reviendrons quand la côte reviendra à Vézelay, en 1876…). Certes la principale concurrente ès reliques de Madeleine, la Basilique de Saint-Maximin, en Provence, l’emporte à partir de la fin du XIIIe siècle, affirmant bien fort que c’est elle seule qui dispose depuis l’origine – Ier siècle ou VIIIe siècle ? –  les reliques authentiques et donc efficaces ; ainsi le culte provençal surgit-il (ou resurgit-il) fin XIIIe siècle, l’emportant peu à peu sur celui de Vézelay qui, après les difficultés dues à la guerre de Cent Ans (Anglais, Bourguignons, Armagnacs), est pillée par les protestants en 1569-70 lors des guerres de Religion : ville pillée et reliques brûlées, parties en fumée…

La colline vue de la vallée de la Cure

La colline vue au loin,  depuis  la vallée de la Cure

L’invention du haut-lieu, les hauts et les bas du XIe au XVIe…

 A partir du XI e siècle, Vézelay, avec ses reliques qui attirent un afflux croissant de pèlerins, va pouvoir échapper à l’évêque d’Autun,  à  l’abbé de Cluny et à diverses puissances laïques voisines comme le comte de Nevers ou  le duc de Bourgogne.

la "colline éternelle"

La « colline éternelle »

Au IXe siècle, le comte Girart de Vienne (près de Lyon), appelé aussi Girart de Roussillon (plus tard héros d’une chanson de geste illustre, au XIIe siècle), avait créé avec les biens qu’il possèdait en Bourgogne un monastère à Vézelay et met celui-ci sous la protection directe du pape ; un long conflit financier et de pouvoir (prélever des taxes) commence fin IXe avec l’évêque du lieu, l’évêque d’Autun qui veut s’emparer du profit des biens du monastère et autres  taxes. Autre danger pour Vézelay, l’abbaye de Cluny, proche et puissante, une puissance monastique fondée début Xe siècle,  en 909, et rayonnant largement en Bourgogne et bientôt sur l’Europe entière.

Pour éviter de tomber sous le pouvoir d’Autun ou de Cluny, Vézelay, par son abbé Geoffroy,  invente au XIe siècle, vers 1040, la présence de reliques de Madeleine, qu’on dit apportées ici depuis longtemps, au IXe ou Xe siècle, par un pèlerin venu de Provence. En fait, selon les érudits d’aujourd’hui, ce parcours Palestine-Provence-Vézelay serait d’origine vézelienne et aurait été ensuite récupéré ensuite par la Provence, en un bien habile chassé-croisé.

Madeleine attire bien plus que son frère Lazare, le ressuscité vénéré à Autun par l’évêque  (avec sa cathédrale Saint-Lazare) et à Avallon (collégiale Saint-Lazare). D’ailleurs le choix de Madeleine est sans doute fait pour oblitérer, pour surpasser  la présence de son frère Lazare. Madeleine est presqu’aussi vénérée que la Vierge (qui a des sanctuaires partout, en particulier Moissac, Chartres, Rocamadour…), Pierre et Paul (reliques à Rome attirant les pèlerins, parfois appelés les « romieux »), Jacques (Compostelle), car elle est la préférée de Jésus, elle est aux femmes ce qu’est l’apôtre Jean aux hommes. En outre Vézelay et sa Madeleine sont, pour la France du Nord et le Saint-Empire romain germanique, une étape fréquente, « à ne pas manquer » dirait-on aujourd’hui, sur le chemin de Rome ou de Compostelle, bien indiquée par exemple dans le Guide du pèlerin de Compostelle.

 la nef de la Madeleine de Vézelay

Donc une immense église de pèlerinage, commencée au XIe siècle, inaugurée en 1104, avec à la suite d’un incendie une nouvelle nef en 1135, et les trois grands portails édifiés jusqu’en 1155. Les constructions et reconstructions s’échelonnent à partir de la seconde moitié du XIe siècle. Grâce aux immenses profits dus aux pèlerins, Vézelay maintient une  forte ou relative indépendance face aux deux grands voisins, Autun et Cluny, ainsi qu’aux seigneurs laïques voisins, également tentés…  Mais à la fin XIIIe, la Provence l’emporte comme site des reliques de Madeleine…

Les constructions de Vézelay sont esthétiquement méprisées depuis la Renaissance comme barbares ; elles sont désormais surdimensionnées car les reliques sortent peu à peu des pratiques religieuses populaires, à partir de la Renaissance précisément. La Basilique romano-gothique est oubliée, négligée (« gothique », veut dire « barbare », terme  exprimant alors le mépris face au néo-antique classique d’inspiration gréco-romaine), avant le nouvel engouement pour le Moyen Âge qui apparaît vers 1820-30, goût romantique, goût « troubadour » pour le Moyen Âge, manifesté, concrétisé  ici par les conduites de Prosper Mérimée, Viollet-le-Duc…

Les reliques aujourd’hui

Qu’en est-il aujourd’hui ? Il y a d’une part la côte de la sainte, celle qui, provenant de Vézelay avait été offerte à Sens en 1281 puis « restituée »  en 1876 à la Madeleine de Vézelay  par l’archevêque de Sens, en un geste de juste retour.  1876, c’est, en France une grande époque de  pèlerinages  – dans la région à Paray-le-Monial, Pontigny et Vézelay – où affluent et prient des foules dévotes  de la très magdalénienne France repentante, celle qui, en ce même moment d’ordre moral, finance la construction de la Basilique montmartroise du Sacré-Cœur et chante « Dieu, Sauvez Rome et la France ! », pour les droits de Dieu contre les droits de l’homme et la République naissante. C’est précisément alors qu’est diffusée en France une médaille frappée pour la célébration, le 3 mars 1876,  de la première messe dite sur le site en construction de la future basilique de Montmartre et sur laquelle figure une France agenouillée tendant au Christ du Sacré-Cœur une maquette de la basilique, avec l’inscription : « France pieuse et pénitente, vouée au Sacré-Cœur de Jésus ».

Cette côte sacrée, de retour en 1876, est déposée solennellement dans la crypte mais elle  est volée en juin 1898 et retrouvée en décembre de la même année, ce qui vaut un grand pèlerinage de réconciliation après cet acte sacrilège  ; cette relique est toujours en place, dans la crypte.

La crypte et son reliquaire

La crypte et son reliquaire

Cependant en 1923, un curé de Vézelay acquiert deux nouvelles petites reliques venant, directement ou non, de Saint-Maximin  : la première vient directement de la Basilique de Saint-Maximin, la seconde est une fraction  du lot de reliques qui avait été offert  par les Dominicains de Saint-Maximin au prince héritier espagnol, Ferdinand en 1781 (le futur roi Ferdinand VII) et dérobé par Napoléon Ier qui le déposa à l’église parisienne de la Madeleine, alors en construction. Ces deux reliques – directe ou par le biais de la Madeleine parisienne –  sont placées en 1923 à Vézelay aux pieds de la statue  de la sainte, dans une colonne de  la Basilique, toujours visibles mais protégées par un verre épais.

De nos jours  l’Eglise catholique, prudente,  ne se prononce plus guère sur l’authenticité des reliques anciennes. Celles de Marie-Madeleine à Vézelay comme à Saint-Maximin ou à la Sainte-Baume, plus que douteuses, sont présentées comme simplement   vénérables, dignes d’être vénérées, au même titre que  toute image  sainte, toute icône. Le Saint-Suaire de Turin serait classé dans le même type iconique que les reliques magdaléniennes de France.

Pour terminer, évoquons  d’abord brièvement la Croisade de la paix, pensée et organisée  en 1946 pour réconcilier les Européens par le père Doncœur, un jésuite-marcheur  qui avait joué un rôle politique et religieux important sous la première (aumônier d’un régiment) la seconde guerre mondiale (aumônier national de la « Route », c’est-à-dire des plus âgés des scouts) . Des jeunes représentant différents pays d’Europe, y compris pour l’Allemagne de jeunes  prisonniers, arrivèrent à Vézelay en portant de grandes et lourdes croix de bois (30 kg chacune), toujours en place dans le sanctuaire. C’est une conversion de l’esprit de croisade du saint Bernard de 1146 en mystique de paix, huit siècles plus tard (1146-1946).

Et comment ne pas indiquer que le site de Vézelay, déjà inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO,  vient s’afficher aussi sur une boîte de camembert (avec colline, basilique et croisé de 1146), évidemment d’un  camembert de Bourgogne. C’est la gloire !

le Vézelay, camembert de Bourgogne

Le Vézelay, camembert de Bourgogne

Bernard RICHARD, mars 2015

Bibliographie :

-Guy Lobrichon, « Vézelay »  dans Les Lieux de mémoire, direction Pierre Nora, Gallimard (brillant article calé entre un sur Alésia et un autre sur Notre-Dame de Paris).

-Yves Roulier (aujourd’hui curé d’Avallon),  La Basilique de Vézelay : foi et culture aujourd’hui, mémoire de maîtrise en Théologie catholique soutenu à la Faculté de Théologie catholique de Strasbourg, 1998 (non publié).

-Cahiers des Archives départementales de l’Yonne n° 2, Viollet-Le-Duc dans l’Yonne, Auxerre, 1980.

-Daniel  Arasse,  « La toison de Madeleine », étude publiée dans On n’y voit rien. Descriptions, Folio essais depuis 2003 (auparavant éditions Denoël, 2000).

-Maurice Druon, Vézelay, la colline éternelle, éditions Albin Michel, 1987.

Jean Zay au Panthéon le 27 mai 2015

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