Jean Zay au Panthéon le 27 mai 2015

1688580L’ASAF, association présidée par le général de brigade Henri Pinard Legry, mène depuis mars 2014 une campagne active contre la « panthéonisation » de Jean Zay, cérémonie fixée par décret au 27 mai 2015, avec trois autres « panthéonisés ». D’autres associations similaires, comme des branches départementales de L’UNC, ont poursuivi, grâce à Dieu en vain, la même campagne. Elles se défendent certes de tout lien idéologique avec les ligues factieuses qui attaquèrent « le Juif Zay » dans les années trente, au nom déjà d’un patriotisme bien égaré, dévoyé comme le démontrèrent les années quarante. Restons vigilants face à cette montée d’hostilité.

Malgré les informations nombreuses et solides qui lui ont été adressées par les historiens compétents, le général Pinard Legry, obstiné, n’a pas voulu accepter qu’un « péché de jeunesse », un poème parodique contre le drapeau, écrit  à 19 ans et non destiné à la diffusion, n’oblitère en rien la belle trajectoire patriotique et républicaine de cet homme assassiné par la Milice à 39 ans sur ordre de Joseph Darnand, secrétaire d’Etat au Maintien de l’ordre du maréchal Pétain.

Dans le journal qu’il écrivit en prison de 1940 à 1943, texte publié après son assassinat sous le titre de Souvenirs et solitude (disponible actuellement depuis 2011 en édition de poche chez Belin, Eur. 9, 40), Jean Zay revient sur son parcours et comme ministre, et comme prisonnier ; la lecture de cet ouvrage est déjà instructive, édifiante. Ses Ecrits de prison 1940-1944, récemment publiés et commentés par le professeur Antoine Prost (mars 2014) permettent d’aller plus loin, avant même d’aller au travail des historiens. En 1941 Philippe Henriot, futur milicien et ministre de la propagande de Vichy, publia sous le titre de Carnets secrets de Jean Zay des notes prises en conseil des ministres par l’intéressé de Munich (septembre 38) à la déclaration de guerre de septembre 1939,  notes dérobées  lors de la mise à sac du domicile parisien de cet ancien ministre. Ces Carnets secrets, publiés comme documents à charge par Philippe Henriot qui les agrémente de commentaires antisémites et munichois, illustrent parfaitement la position de fermeté patriotique défendue par Jean Zay face à certains de ses collègues prêts à pactiser avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, comme Anatole de Monzies, Georges Bonnet ou Pierre-Etienne Flandin. Lus aujourd’hui ces Carnets illustrent parfaitement le patriotisme et la lucidité de Jean Zay.

Le professeur Prost, par ailleurs président du comité scientifique de la commémoration de la Grande Guerre, évidemment compétent mais courroucé par l’obstination d’Henri Pinard Legry, général de la seconde section, obstination qui frôle la diffamation d’un grand patriote républicain, lui a adressé la lettre jointe – et m’a prié de la diffuser, voici donc chose faite :

Orléans, le 22 février 2015

Monsieur le Président de l’ASAF
18, rue de Vézelay
75008 PARIS

Monsieur le Président,
Vous connaissez sans doute ce passage de Saint-Matthieu : « Un homme avait deux fils ; et, s’adressant au premier, il dit : Mon enfant, va travailler aujourd’hui dans ma vigne. Il répondit : je ne veux pas. Ensuite, il se repentit, et il alla. S’adressant à l’autre, il dit la même chose. Et ce fils répondit : je veux bien, seigneur. Et il n’alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père ? »
La campagne que mène votre association contre la panthéonisation de Jean Zay est doublement scandaleuse. D’abord parce qu’elle ne tient compte ni des explications qui ont été données par celui-ci vous êtes plus difficile que M. Xavier Vallat ni des faits rappelés par les principaux historiens de la période comme vous le savez fort bien. Ensuite parce qu’elle ne tient aucun compte d’une vie qui dit en actes le contraire du propos que vous brandissez alors même que son auteur l’a désavoué.
Les vrais patriotes ne sont pas ceux qui crient leur amour de la France quand elle n’est pas menacée et s’embusquent quand elle l’est, comme il y en eût tant en 1914 et en 1940, mais ceux qui font leur devoir. Et j’aurais cru qu’une association qui se dit patriotique demanderait à tous les Français de s’incliner devant ceux d’entre eux – ils ne sont pas si nombreux qui sont morts en criant : « Vive la France ! »
Je ne puis, dans ces conditions, comme je le souhaiterais, vous assurer de toute ma considération.

Antoine Prost
Président des Amis de Jean Zay

Le compte rendu qui suit expose les principaux points traités lors de la « Journée Jean Zay au Panthéon » présidée par le Secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants.

Le Panthéon, 2008

Le Panthéon, 2008

 

              Journée « Jean Zay au Panthéon », 4 mars 2015

L’intervention du secrétaire d’Etat aux anciens combattants et à la mémoire a fait comprendre au public combien un officier supérieur et des associations le cas échéant subventionnées font gravement fausse route en nuisant à l’entrée de Jean Zay au Panthéon. Ce fut le fil directeur continu de cette Journée d’études.
Ce sont surtout les historiens universitaires qui ont mis les choses en place, soulignant la grave faute commise par l’ASAF et autres associations, leur faute d’interprétation historique, leur faute à l’encontre de la vérité des faits, leur faute à l’égard de la République et de la Patrie, les propos diffamatoires et la faute professionnelle de la part de certains des contempteurs de l’entrée du grand homme au Panthéon.
Il est clair que le jeune écolier Jean Zay, pendant la Grande Guerre, participe intensément à la « culture de guerre », à ce qu’on a appelé la « guerre des enfants », dont l’esprit est mobilisé, avec un patriotisme de « défense nationale » contre l’agresseur barbare, la multiplication des écrits scolaires, dictées, rédactions, poèmes, récits contre les « Boches » dénoncés comme assassins, comme « coupeurs de mains », etc.

Jean Zay, né en août 1904 (et assassiné en juin 44, à 39 ans), est clairement alors un écolier patriote, de la Grande Guerre patriotique pourrait-on dire, fortement engagé malgré son jeune âge (10 à 14 ans), d’autant qu’il appartient à une famille très patriote et républicaine, avec un père d’origine juive et mosellane, d’une famille qui a quitté l’Alsace dans les années 1850 et qui est française depuis que l’Alsace, sous Louis XIV, devint française ; ce sont bien des « fous de la République », expression consacrée, ils font partie de ces Juifs sachant parfaitement ce qu’ils doivent, pour leur émancipation et leurs droits civiques,  à la France de la Révolution, de Napoléon, de la République. Famille également dreyfusarde active fin XIXe, en défense des valeurs de la République, justice et vérité, contre l’inverse. Sa mère, née Chartrain, est d’une famille protestante également républicaine et patriote qui sait elle aussi ce que les protestants doivent à la République, de la Première à la Troisième.
Plus tard libre penseur, Jean Zay avait cependant été baptisé dans la religion chrétienne, réformée, et un service religieux chrétien l’accompagna quand son corps, enfin retrouvé près de Vichy après guerre puis identifié grâce aux aveux de son assassin arrêté, en 1948, fut enterré dignement dans sa ville natale d’Orléans. Il figurera par exemple dans le Dictionnaire des protestants français, en cours de publication sous la direction d’André Encrevé et de Patrick Cabanel (certes à la lettre Z, dont la publication est prévue pour 2020 ; Maurice Agulhon figure dans le premier tome, récemment publié début 2015)
Dans l’immédiat après-guerre vient, comme chez toutes les associations françaises d’anciens mobilisés,  d’anciens combattants de l’époque, bien étudiées par le professeur Antoine Prost dans sa thèse de doctorat, la phase de la « déprise » de ce patriotisme guerrier, déprise de ce consentement à la guerre, un mouvement de déprise, de rejet de la culture de guerre, quand on proclame « Plus jamais la guerre », qu’on parle de « la der des ders », qu’on déplore le suicide de l’Europe, avec trop de morts, d’invalides, de gazés, de gueules cassées, et trop de ruines, de misères et de souffrances.
Il existe cependant peu de traces de cette déprise chez Zay, en dehors de ce poème « le drapeau », en fait unique trace chez le jeune de 19 ans qu’est Jean Zay en 1924, trace brandie, arborée comme un trophée glorieux par les ligues antirépublicaines des années trente pour dénoncer l’antipatriotisme du « Juif Zay « . Que le même « drapeau » soit arboré aujourd’hui par certaines associations de militaires sortis d’activité pour interdire le Panthéon à ce grand républicain, associations qui affichent en même temps leur « apolitisme » et leur amour de la patrie laisse à penser, et à être  scandalisé et indigné.
Comme il n’existe pas d’autre trace dans ce proche après-guerre, il est évident qu’il s’agit, avec ce poème, d’un pastiche, d’une parodie, un simple exercice rhétorique dans un groupe de jeunes poètes en herbe touché par le surréalisme et en outre d’un texte non destiné à publication. C’est un des membres de ce groupe de jeunes d’orléans, passé à l’extrême droite politique, qui aurait dérobé ce texte et d’autres pour les livrer aux journaux locaux puis nationaux d’extrême droite (L’Action française, Gringoire); On sait qu’ensuite Jean Zay vote tous les budgets militaires dès qu’il entre au Parlement, en 1932, ce qui lui vaut même des difficultés localement, à Orléans, où ses collègues refusent d’abord, le considérant comme « belliciste », de l’accepter dans le comité local du futur Front populaire largement pacifiste, avant de l’accepter au vu de sa volonté d’ajouter, par la transformation de l’école secondaire, la démocratisation sociale à la démocratisation réalisée du temps de Jules Ferry dans le primaire. Ce sera la fusion de l’enseignement court dit primaire supérieur, destiné aux ouvriers, employés et paysans, avec l’enseignement secondaire longtemps payant (jusque en 1930) et réservé aux enfants de la bourgeoisie. Ce seront encore bien d’autres réformes quand il sera ministre de l’éducation nationale de 1936 à 1939, à la fois le plus jeune ministre et celui qui, sous la Troisième République, aura duré le plus longtemps.

Le député radical-socialiste et ministre Jean Zay

Le député radical-socialiste et ministre Jean Zay

Le « drapeau » fut une arme – finalement mortelle – forgée par un journal d’extrême-droite d’Orléans qui avait obtenu ce manuscrit dérobé, arme utilisée, en vain, pour tenter de briser la carrière politique de ce grand républicain.  Ce sera une arme contre celui qui a toutes les « tares » dénoncées par Charles Maurras : juif, protestant, franc-maçon et libre-penseur, donc un « métèque », autant de raisons pour l’abattre. Comment « confier la Jeunesse française au Juif Zay ?  » écrira-t-on. Reprendre le « drapeau » sans en montrer le double contexte, d’abord l’élan fugitif de déprise de la culture de guerre en 1924 puis l’instrumentalisation du même texte par l’extrême-droite des années trente et quarante, c’est une très grave faute, c’est participer à déshonorer un homme, à le diffamer, une vraie tache morale et politique pour ceux qui ont tenté d’interdire de Panthéon Jean Zay. C’est une  diffamation au moins par omission, omission du contexte et des réalités de la période. Brandir aujourd’hui le « drapeau », est-ce autre chose que reprendre le combat des années trente contre « le Juif Zay »,  malgré l’hypocrisie qu’il y a à prétendre admirer sa conduite après le drapeau de 1924.
La carrière politique de Jean Zay, édifiante , faite de patriotisme républicain, a été brièvement développée lors de la Journée ; Zay est un républicain réformateur, conscient des défauts de la Troisième République des années trente. On sait qu’il créa le CNRS, confié au futur « panthéonisé » Jean Perrin. On connaît moins le projet de loi qu’il déposa en 1937 sur la future Ecole Nationale d’Administration, pour démocratiser et républicaniser le recrutement des « grands corps » de l’Etat. Le projet, voté par la Chambre des députés, aurait dû être étudiée et votée par le Sénat courant 1939 mais la guerre l’empêcha (une promotion de l’ENA a pris Jean Zay comme nom de baptême et parrain récemment). Qui sait que l’ENA doit tout autant au pionnier Jean Zay qu’à Michel Debré qui reprit et fit aboutir le projet Zay de 1937.  On  doit encore à Jean Zay  le projet – réussi après-guerre –  de festival de Cannes (non ouvert pour cause de guerre, en septembre 1939). Ce festival devait lutter en fait – sans le dire, pour des raisons de politique étrangère – contre l’emprise fasciste et nazie sur le cinéma par la Biennale de Venise ; mais bien d’autres choses encore dans son action tant à l’Education, à la Jeunesse et aux Sports qu’aux Beaux-arts, et dans les moeurs politiques illustrent le dynamisme réformateur de ce ministre de présent et d’avenir…
Patriote précoce, résistant précoce au totalitarisme allemand et italien, il se rend compte dès 1933 du danger du nazisme ; plusieurs dénonciations sont faites par lui sur les dangers par exemple du pacifisme des associations d’anciens combattants et du syndicat des instituteurs ; ou sur l’incohérence qu’il y a, de leur part ou de la part de certains collègues ministres, à dénoncer les ligues antirépublicaines en France tout en cherchant l’apaisement (par « pacifisme intégral ») à l’extérieur avec Mussolini et Hitler, bien plus dangereux que leurs complices ou admirateurs français. Son action constante au sein du gouvernement, des conseils des ministres, pour mettre en garde contre le bellicisme d’Hitler et Mussolini lui vaudra, sous l’occupation, d’être qualifié lui-même de « belliciste » et de « fauteur de guerre » (voir les Carnets secrets de Jean Zay, et les commentaires du milicien Philippe Henriot).

Début septembre 1939, seul ministre à le faire, il part aux armées, sous-lieutenant du Train, et député aux armées, comme le fut pendant la Grande Guerre le député Abel Ferry, mort au Front en 1918.

Jean Zay sous-lieutenant en septembre 1939, à 35 ans

Jean Zay sous-lieutenant en septembre 1939, à 35 ans

C’est précisément parce qu’il est patriote et voit le danger extérieur qu’il est de plus en plus détesté, haï (Céline écrira: « Je le zay ! » et dénoncera le « négrite juif Zay ») par l’extrême-droite, cette extrême-droite qui se félicitera des bienfaits de la défaite (comme  le rappelle le professeur Antoine Prost) en s’exclamant sottement en juin 40 : « Enfin le Front populaire va recevoir ce qu’il mérite ! « , oubliant que les Allemands pilleront la France et réquisitionneront les jeunes sans se soucier du passé « Front popu » ou non. De quel côté est le patriotisme ? Bien sûr du côté des hommes comme un Jean Zay qui avait si souvent donné l’alerte au danger extérieur, nazi et fasciste.
Le « Drapeau » sera repris dans les années quarante, arboré par exemple dans l’exposition organisée contre le Juif, il est repris par Gringoire ou Je suis partout, journaux de triste mémoire pour les patriotes français, organes de la trahison. Je suis partout et Gringoire publient des extraits des « Carnets secrets de Jean Zay » – notes prises en conseil des ministres et dérobées lors du sac du son domicile parisien. Ils sont ensuite publiés avec separ Philippe Henriot qui y ajoute ses commentaires. Philippe Henriot, collaborateur, milicien puis ministre de Vichy. porte la double et paradoxale accusation d' »antimilitarisme », pour le Drapeau et de « bellicisme », pour ses interventions dans les conseils des ministres. Chacun sait que le « fauteur de guerre», et le « belliciste » ,  ce fut l’Allemagne nazie. Ceux que les Français traîtres à la patrie française dénonçaient alors comme tels étaient précisément les patriotes français, ceux qui, pour défendre la France et la liberté, avaient préparé le réarmement militaire et le réarmement moral du pays, réclamé la résistance aux nazis.

Jean Zay par exemple déplora vivement l’inaction du gouvernement Albert Sarraut en mars 1936 face à la remilitarisation de la rive droite du Rhin puis fut farouchement anti-munichois de 1938 à 1940 et fit tout ce qu’il pouvait pour alerter ses collègues et l’opinion publique.
Le procès fait à Jean Zay, condamné comme officier pour « désertion en présence de l’ennemi » (l’ennemi était en fait à cent km de là et comme parlementaire aux armées, Jean Zay était tout à fait justifié à venir au Parlement pour participer à un vote crucial, guerre ou abandon du combat), à la déportation à vie (déportation « sans limitation de durée » est-il écrit dans le jugement)  et à la dégradation militaire. C’est le condamner, volontairement, à la même peine que le capitaine Dreyfus, et ceci par un tribunal militaire aux ordres. En fait il s’agit bien sûr un jugement politique, qui déshonore les officiers qui ont pris une part active à cette parodie de justice dans un climat de dénigrement des institutions démocratiques et d’exaltation de l’armée présentée alors comme le seul élément sain du pays.
Jean Zay a été arrêté au Maroc où il venait d’arriver par le Massilia, en un voyage dans lequel le maréchal Pétain et les ministres favorables à l’armistice prirent au piège plusieurs des parlementaires et officiers qui souhaitaient continuer le combat.
La condamnation de Jean Zay en octobre 1940 est évidemment la revanche de l’extrême droite contre la République et contre le Front populaire, ce Front qui procéda au réarmement mais qui est présenté alors au contraire comme pacifiste et coupable du désarmement du pays et de la défaite. Le procès de Riom prouvera l’inverse, comme plus tard la recherche historique, et le procès sera  arrêté, en partie pour celà. Zay est le plus frappé (plus que Mendès France – six ans seulement et il s’échappe car moins surveillé que « le Juif Zay » – ou que le général de Gaulle que le même tribunal ne condamne à mort que par contumace, moins aussi que Georges Mandel que le colonel-juge militaire innocente courageusement par un non-lieu, et que d’autres encore. Il est plus fortement frappé parce qu’il est un vrai et pur symbole de la République. Quand on refuse aujourd’hui l’entrée de Jean Zay au Panthéon, c’est la République que l’on frappe de même qu’on la frappait en condamnant puis en assassinant ce grand républicain dans les années quarante.
Sans sa condamnation inique et son assassinat, avec son esprit lucide et réformateur, il aurait été une des lumières, un des hommes d’Etat de la France libérée.

Antoine Prost et la fille de Jean Zay, Hélène, ont détaillé son action clandestine de résistance dans ses prisons, malgré ses prisons. Par exemple si les Allemands imposèrent à Vichy d’arrêter le procès de Riom parce qu’eux-mêmes et les chefs militaires français de 39-40, et des années trente, étaient mis en cause par les preuves apportées par les anciens ministres du Front populaire, Blum et Daladier, c’est parce que l’opinion, presse clandestine et presse aux ordres, fut mise au courant au jour le jour des séances du procès  grâce aux notes que faisait passer Jean Zay – incarcéré alors dans la prison de Riom – dans  le berceau de sa fille Hélène, âgée de quelques mois ; il apparaît encore qu’un rapport anonyme sur l’éducation nationale future publié par le mouvement de résistance l’OCM est de Zay qui dans sa prison travaille à préparer l’avenir de la France libérée et réformée, le texte manuscrit de ce rapport ayant été retrouvé après guerre dans les papiers de son épouse…
Qu’un tel homme, espoir de la France libérée mais assassiné par Vichy sur ordre (retrouvé) des responsables officiels (ordre signé à Paris par le chef de cabinet de Joseph Darnand, chef de la Milice et secrétaire d’Etat de Pétain à l’intérieur) qui le livrèrent à la Milice soit aujourd’hui victime d’une campagne menée contre son entrée au Panthéon, panthéon des grands républicains, cela peut être considéré comme la réactivation des infamies des années trente et quarante, malgré la déclaration, la main sur le coeur, que l’on respecte cet homme.
Les autorités de tutelle savent ce qu’elles auront à faire contre cette campagne calomnieuse, contre ces dénonciations mensongères. Un général, a-t-il été rappelé par un participant haut-fonctionnaire, n’est jamais à la retraite et est toujours soumis à son ministre, qu’il soit de la première ou de la seconde section. L’absence de représentant  de l’ASAF, association pour le soutien de l’armée qui avait été invitée à participer par le ministre, a été largement commentée au cours de la Journée Jean Zay, dans l’esprit du haut-fonctionnaire. Cette absence a été considérée  comme un refus craintif d’écouter la vérité sur Jean Zay et comme une incapacité à présenter et défendre un point de vue cohérent, en cohérence avec la vie de Jean Zay.
Car chacun savait aussi que l’ASAF avait reçu assez d’informations pour pouvoir se « déprendre » de sa position erronée de départ contre la « panthéonisation », se déprendre et se reprendre, le professeur Olivier Loubes, principal biographe de Jean Zay actuellement, ayant fourni tous les éléments utiles au général-président de l’association. Car comme on l’a entendu, il y a un moment où l’on doit dire « ça suffit !»
La Journée s’interrogea ensuite sur la relativement faible notoriété actuelle du personnage, « l’inconnu de la République » a-t-on écrit. Certes il pâtit du fait d’avoir été radical, membre d’un parti qui a peu résisté et a peu de place dans la France libérée. Il faisait partie du groupe dit des « Jeunes Turcs », avec Mendès France, Jacques Kaiser, Pierre Cot et quelques autres, mais ce groupe n’a pas de force politique après-guerre ; par ailleurs Jean Zay, c’est évident, a été emprisonné puis assassiné par des Français, depuis le maréchal jusqu’à Joseph Darnand. La France libérée occulte cette réalité, qui rend mal à l’aise, de Français qui en tuent d’autres pour de forts basses raisons.
La France de l’après-guerre vit aussi dans la fiction gaullo-communiste que la France qui avait résisté avait été soit gaulliste, France Libre, soit communiste, FTP ; or Jean Zay n’appartient ni à l’un ni à l’autre groupe. Aucune caisse de résonance n’existe pour maintenir vivante et active la mémoire de ce grand républicain ; il a un profil rêvé pourrait-on dire pour le Panthéon, mais reste peu connu ; enfin sa carrière brillante fut interrompue par la prison et l’assassinat à 39 ans ; comme Education nationale, sa notoriété est un peu masquée, oblitérée, cela en fait l’homme d’un secteur de la société, sans reconnaissance universelle, et pourtant ce fut un homme politique « généraliste ». Quelle belle trajectoire jusqu’à ses 39 ans, quelle trajectoire édifiante, quel réformateur souvent  visionnaire.
Les critiques que se permettent des associations paramilitaires qui lui contestent le droit au Panthéon sont iniques et d’ailleurs elles confondent le Panthéon, républicain « dans l’âme », avec les Invalides où se regroupent les héros militaires autour de Turenne et de Napoléon, voire avec le Mont Valérien, haut-lieu de la mémoire résistante
Comme Mme Mona Ozouf, vraie spécialiste universitaire et politique du Panthéon, a souligné dès 1984 dans Les Lieux de mémoire dirigés par Pierre Nora, que le Panthéon  accueille un grand homme pour la trajectoire de toute une vie bien plutôt que pour un acte héroïque le cas échéant ponctuel. Avec sa trajectoire exemplaire et ascendante, Jean Zay est un emblème, un étendard républicain que n’ont pas réussi à salir ceux qui dans les années trente et quarante, brandissant leur drapeau tricolore, ont dénoncé le « Juif Zay » comme l’auteur – à 19 ans – d’un poème pacifiste non destiné à la publication. Antoine Prost, avec la parabole du vigneron qu’il évoque  dans sa lettre au général Pinard Legry, remet avec vivacité les choses à leur place.
Le drapeau réel  de Jean Zay, le tricolore républicain, vaut tellement mieux que le tricolore brandi a giorno par les collaborateurs et collaborationnistes des années quarante, ou que celui brandi aujourd’hui par les actuels contempteurs qui n’auraient peut-être pas eu la témérité de chercher à poursuivre le combat dans l’Empire en juin 1940 comme l’essaya Jean Zay…Panthéon, les 4, plaquette
Cette Journée d’études édifiante, entre le Secrétaire d’Etat aux anciens combattants, les professeurs Antoine Prost et Olivier Loubes, les deux filles de Jean Zay, la présidente de Ciné-Histoire, des cinéastes auteurs de films documentaires réalisés ou en préparation, ne laisse aucun doute sur les mérites acquis par le grand homme assassiné, un symbole de la République, pour entrer dans le temple essentiellement républicain qu’est le Panthéon, lieu du culte des valeurs de la République.

Les quatre résistants "panthéonisés" en mai 2015

Les quatre résistants « panthéonisés » en mai 2015

Malgré les protestations, pétitions et lettres ouvertes publiées par des associations d’anciens combattants finalement marginalisées, Jean Zay est bien entré au Panthéon avec ses trois collègues le 27 mai 2015. Que certaines associations, comme la section de l’Hérault de l’U N C, aient refusé de participer ce même 27 mai à la célébration des résistants ne change rien à l’hommage national, si ce n’est que ces associations se sont marginalisées, se sont mises à l’écart de la nation par une bien mauvaise cause, par leur bien injuste prise de position.

Journée Jean Zay au Panthéon, 4 mars 2015
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« Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante »

Avec la quadruple « panthéonisation » ( Geneviève de Gaulle-Antionioz, Germaine Tillion, Pierre Brossolette et Jean Zay) ou à son approche, les ouvrages sur Jean Zay se sont multipliés, par Olivier Loubes, premier universitaire ayant consacré une biographie à Jean Zay ( Jean Zay, l’inconnu de la République, 2012, et Réarmer la République, Jean Zay au Panthéon, mai 2015) , Patrick Ory et Antoine Prost (Jean Zay. Le ministre assassiné, 1904-1944, mai 2015), François Marlin (Jean Zay, un républicain, mai 2015), etc.Le Panthéon 27 mai 2015

On peut conclure que par l’injuste campagne qu’ils ont menée de mars 2014 à fin mai 2015 contre l’entrée de Jean Zay au Panthéon, campagne sans incidence sur le bon déroulement de la cérémonie, diverses associations d’anciens combattants ont fait entrer ce grand républicain dans une belle série : celles des Victor Hugo, Emile Zola et Jean Jaurès, autant de grands hommes dont l’entrée au Panthéon avait suscité en leur temps des campagnes d’hostilité similaires, et tout aussi infâmes et injustifiées. Rappelons que lors de la « panthéonisation » d’Emile Zola et « pour sauver l’honneur de l’Armée », un journaliste d’extrême droite tira des balles de pistolet sur Alfred Dreyfus (atteint au bras), bien évidemment invité d’honneur de la cérémonie… La mémoire longue du Panthéon  conserve le souvenir de telles manifestations, pour la honte de leurs auteurs  et l’honneur des personnalités visées.

Bernard RICHARD, mars et mai 2015

Les Mariannes d’Edme-Marie Cadoux, sculpteur de l’Yonne, 1853 (Blacy) – 1939 (Thizy)

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Aux origines de Vézelay, la « colline éternelle »