République de Thizy, plâtre, 1892 
(document Archives municipales de l’Yonne)

Les Mariannes d’Edme-Marie Cadoux, sculpteur de l’Yonne, 1853 (Blacy) – 1939 (Thizy)

Edme-Marie-Cadoux âgé

  Edme-Marie  CADOUX, âgé

Marianne de Blacy, plâtre préparatoire

Marianne de la commune de Blacy, plâtre préparatoire, vers 1892

Ce sculpteur du département de l’Yonne a bénéficié du patronage du député et ministre Paul Bert (1833-1886) (1). Ce dernier lui obtint des contrats multiples pour des bustes de la République, avec deux modèles de série, reproductibles, acquis dans l’Yonne à au moins vingt-six exemplaires :

Dans l'hôtel de ville d' Avallon

Dans l’hôtel de ville d’ Avallon

 celui à bonnet phrygien (Avallon, Auxerre, Saint-Fargeau ou Merry-la-Vallée par exemple), radical, radicalement républicain, et plutôt mal accepté par le républicain opportuniste Paul Bert, républicain de gouvernement qui, cherchant à convertir le monde rural à la république sans effaroucher, préfère l’autre modèle, celui à couronne végétale avec épis de blé et glands (celui de Joigny ou Mézilles par exemple), plus sage.

Sur le prospectus de présentation d’un de ses bustes de la République (« magnifique buste en plâtre de 80 cm de hauteur, 35 fr., console ornée, en plâtre, 7 fr. »), Cadoux a fait inscrire « édité sous le patronage de M. Paul BERT ».

On en retrouve certains exemplaires de ses bustes aujourd’hui, avec ou sans bonnet, en particulier au Musée d’Auxerre (à Auxerre, sur demande de Paul Bert, Cadoux en avait livré deux pour des locaux municipaux – « 1 avec bonnet, 1 sans bonnet » – et dix de plus faibles dimensions sans doute, pour des écoles publiques) et dans les mairies d’Avallon, Blacy, Champigny-sur-Yonne (« 2 sans bonnet »), Bléneau, Merry-la-Vallée (avec bonnet, car il s’agit d’un village très républicain qui avait eu plus de dix déportés en Algérie après le 2 décembre 1851 et dont le monument aux morts de 1870-71 portait l’inscription suivante : « En mémoire des morts de 1870 et de la Commune »), Mézilles (sans bonnet), Saint-Fargeau (avec bonnet), Thizy (sans) et donc Joigny (sans). La recherche des autres mairies ou écoles ayant acquis une telle Marianne reste à faire, par enquête de terrain et dans les archives. Celle de Joigny, jusque là non identifiée (car non signée, tout comme les autres bustes de série de Cadoux) est à couronne végétale ; elle est conservée à la Médiathèque municipale, qui occupe un ancien siège de l’hôtel de ville, place du Général-Valet.

Marianne au bonnet phrygien

Marianne au bonnet phrygien

Marianne sans bonnet phrygien

Marianne sans bonnet phrygien

  (Auxerre, photo B Richard) (Joigny, photo J M Ranty)

 

Sans et avec bonnet phrygien (photo B Richard)

Sans et avec bonnet phrygien (photo B Richard)

        

" Champigny, 1 avec bonnet, 1 sans bonnet...", "à Mézilles, sans, "Paul Bert à Cadoux (documents Françoise Enfrun)

 » Champigny, 1 avec bonnet, 1 sans bonnet… », « à Mézilles, sans, « Paul Bert à Cadoux (documents Françoise Enfrun)

" Champigny, 1 avec bonnet, 1 sans bonnet...", "à Mézilles, sans, "Paul Bert à Cadoux (documents Françoise Enfrun)

 » Champigny, 1 avec bonnet, 1 sans bonnet… », « à Mézilles, sans, « Paul Bert à Cadoux (documents Françoise Enfrun)

Le sculpteur Edme Cadoux, issu d’un milieu modeste et très républicain de tailleurs de pierre de Thizy (arrondissement d’Avallon), a fait également, grâce sans doute à l’appui de son protecteur, des bustes d’Alexandre Dethou, de Charles Lepère, d’Achille de Vaulabelle, d’Henri Bonnerot (au cimetière de Joigny) et bien sûr de Paul Bert, c’est-à-dire de personnalités républicaines importantes de l’Yonne, qui furent députés, sénateurs ou ministres. Grâce à Paul Bert encore, il obtint la commande de bustes de deux héros de la Révolution, Le Peletier de Saint-Fargeau et Merlin de Thionville. Il est aussi l’auteur du monument républicain de Bléneau, la fontaine Chataigner (inaugurée en 1886), commande obtenue grâce à ses liens avec Alexandre Dethou, député de la circonscription(2) .

Détail de la fontaine Chataigner

Détail de la fontaine Chataigner

En 1892, pour le centenaire de la République, il dressa à Thizy devant l’église (par défi ou pour occuper un lieu central ?) une monumentale statue de la République de sept mètres de hauteur, monument éphémère, en plâtre et armature de bois, jamais transformé en statue pérenne : quelques années plus tard, le temps, le mauvais temps, l’aura fait disparaître.

République de Thizy, plâtre, 1892 (document Archives municipales de l’Yonne)

République de Thizy, plâtre, 1892
(document Archives municipales de l’Yonne)

Il reste cependant des témoignages de cette statue monumentale : tout d’abord une photographie d’époque, conservée par les Musées d’Auxerre (ill. II) ; ensuite le plâtre préparatoire à une version en buste d’une Marianne très semblable, détenue par la mairie de Blacy, village de naissance de l’artiste, tout près de Thizy, réduction à la taille de simple buste pour mairie, mais encore de belles dimensions avec 95 cm de hauteur. La mairie conserve ce plâtre dans ses réserves et l’utilise à l’occasion pour des expositions. Il n’existe aucune trace d’une version en fonte, bronze ou marbre. Il semble que Cadoux n’ait jamais obtenu la commande espérée.

Ce beau buste représente une très gracieuse jeune femme, à la fois sereine et décidée, les épaules découvertes, la poitrine marquée couverte d’une tunique à l’antique ornée, en sautoir, d’un ruban sur lequel figure la tête protectrice d’une gorgone de faibles dimensions ; on remarque surtout sa coiffure au vent couronnée d’un très haut bonnet phrygien, à forte protubérance, orné lui-même d’une discrète couronne de lauriers, ici peut-être une évocation du triomphe de la Première République ainsi commémoré en 1892.

Maquette de plâtre d'une Marianne de Cadoux, 1892, face et profil (Blacy, photos B Richard)

Maquette de plâtre d’une Marianne de Cadoux, 1892, face et profil (Blacy, photos B Richard)

Maquette de plâtre d'une Marianne de Cadoux, 1892, face et profil (Blacy, photos B Richard)

Maquette de plâtre d’une Marianne de Cadoux, 1892, face et profil (Blacy, photos B Richard)

Maquette de plâtre d'une Marianne de Cadoux, 1892, face et profil (Blacy, photos B Richard)

Maquette de plâtre d’une Marianne de Cadoux, 1892, face et profil (Blacy, photos B Richard)

C’est bien l’image, séduisante, d’une République attractive et triomphante, désormais (nous sommes en 1892) l’élue de cœur du monde rural français. Elle porte date et signature, gravées sur le piédouche : « Marie Cadoux, 1892 ». Ajoutons que sur la place de l’église de Thizy, la République de 1892 a été remplacée par le monument aux morts de la commune, érigé dans les années 1920.

Le monument aux morts de Thizy (document Archives municipales de l’Yonne)

Le monument aux morts de Thizy
(document Archives municipales de l’Yonne)

 

E.-M. Cadoux a fait l’objet, en 1983, d’une belle exposition au Musée Leblanc-Duvernoy d’Auxerre, grâce en particulier aux œuvres et aux documents prêtés par Mme Marie-Claude Garderet, une de ses petites-filles, aujourd’hui disparue (voir note n° 1). Par ailleurs plusieurs Mariannes de l’artiste ont figuré dans l’exposition « Marianne et autres symboles républicains en France et dans l’Yonne » organisée par l’Association culturelle et d’études de Joigny (A.C.E.J.) avec l’aide du Sénat (collection Pierre Bonte) en août- septembre 2007 dans la salle basse du Château des Gondi à Joigny.

A Joigny en 2007, Pierre Bonte et une Marianne de Cadoux au bonnet phrygien (photo B Richard), et avec B Richard

A Joigny en 2007, Pierre Bonte et une Marianne de Cadoux au bonnet phrygien (photo B Richard), et avec B Richard

A Joigny en 2007, Pierre Bonte et une Marianne de Cadoux au bonnet phrygien (photo B Richard), et avec B Richard

A Joigny en 2007, Pierre Bonte et une Marianne de Cadoux au bonnet phrygien (photo B Richard), et avec B Richard

Cet artiste besogneux, obtenant difficilement les commandes nécessaires pour nourrir sa famille, a aussi collaboré à l’occasion à certaines des commandes reçues à Paris par Emile Peynot, autre sculpteur de l’Yonne mais bien plus heureux en affaires, comme des sculptures allégoriques ornant la gare de Lyon ou l’Opéra comique. En outre il a reçu commande en 1889 d’un grand (1 m 90) et beau groupe allégorique en marbre, La République, les Sciences et les Lettres, (un buste de Marianne, à bonnet phrygien et poitrine généreuse, dominant deux enfants : un garçonnet armé d’instruments scientifiques et une fillette tenant un cahier et un stylet).

Dans la salle des mariages, à L'H'aÿes_-les- Roses

Dans la salle des mariages, Mairie de L’Haÿe-les- Roses,  photo 2011

La République, les Sciences et les Lettres (document Françoise Enfrun)

La République, les Sciences et les Lettres (document Françoise Enfrun)

Cette œuvre, destinée primitivement à décorer la cheminée monumentale d’une grande salle de la nouvelle Sorbonne (il y est en place en 1893), fut en 1927, dans des circonstances ignorées, offerte par le département de la Seine à la mairie de L’Haÿ-les-Roses (aujourd’hui dans le Val-de-Marne) qui en orna longtemps sa salle des mariages.

Ajoutons, pour ses œuvres en espace public, qu’il réalisa divers monuments aux morts après la Grande Guerre, type de monuments qui fut pain bénit pour les sculpteurs et les industriels de la fonte d’art : à Rampillon et Crécy-en-Brie en Seine-et-Marne, à Saponay dans l’Oise, à Cramaille dans l’Aisne. Cependant, à la différence de son collègue Emile Peynot, Prix de Rome et reconnu jusqu’en Argentine, l’estimable Edme Cadoux ne bénéficia jamais d’une réputation débordant vraiment de sa région d’origine.
Bernard Richard

Cadoux, sculpteur icaunais 1


[1] Marie-Claude Garderet (petite fille de Cadoux) et Micheline Durand, Edme-Marie Cadoux (1853-1939) sculpteur de notre région, catalogue de l’exposition présentée en septembre-octobre 1983 au Musée Leblanc-Duvernoy d’Auxerre. Mme Françoise Enfrun, autre petite fille du sculpteur, a bien voulu nous communiquer des documents illustrant bien  les liens unissant Cadoux à Paul Bert (prospectus de publicité, notes de Paul Bert pour des commandes de diverses mairies). Elle est ici chaleureusement remerciée. Maurice Agulhon, dans Marianne au pouvoir, l’imagerie et la symbolique républicaines  de 1880 à 1914, Flammarion, coll. Histoires, Paris, 1989, p. 50, 51 et 63 (et notes correspondantes), souligne ces mêmes liens, toujours grâce aux papiers Cadoux : Paul Bert après lui avoir obtenu une nouvelle commande de Mariannes, lui écrit : «  Je n’aime pas vos emblèmes. Surtout pas de bonnet phrygien ! ». L’auteur donne aussi une lettre de Paul Bert à Cadoux,  pour  une commande de bustes en plâtre par les maires de Joigny [sans bonnet] et Merry-la-Vallée [avec bonnet] : «  Commande de trois bustes, un à bonnet, deux sans bonnet, 50 F pièce, emballés en gare de Paris. A adresser le plus tôt possible, en petite vitesse, à Monsieur le Maire de Joigny. On vous enverra en retour le mandat de 150 F ». Le maire de Joigny, Henri Bonnerot, fait suivre au moins un buste à son collègue de Merry-la-Vallée. Dans ce dernier village, Paul Bert avait un pavillon de chasse dès les années 1860, et contribua à la création en 1865 d’une société de libres penseurs, la Société fraternelle de Libre-Pensée La Merryonnaise. On le retrouve en 1871 conseiller général du canton d’Aillant-sur-Tholon, dont fait partie Merry. Plus tard, en mai 1883, ce village organise un mémorable charivari contre son curé surpris à rompre ses vœux de chasteté avec l’épouse d’un  de ses paroissiens ; L’Yonne, journal radical d’Auxerre, et au moins un périodique satirique parisien, relatent les faits avec délectation (J. M. Davoise, Le charivari de 1883, supplément au Cerclier, bulletin municipal de Merry-sur-Yonne, 2000). Voir Bernard Richard, « La République au quotidien dans l’Yonne, en ville et au village, 1870-1892 » in Les Débuts de la Troisième République dans l’Yonne 1870-1889, Cahier d’Adiamos 89 n°8 (mai 2013), Auxerre, p. 177-198.
[2] René et Suzanne Pélissier, La fontaine Chataigner de Bléneau, monument républicain, dans le BSSY n° 112, p. 193-210, résumé par Patrick Arnould dans  Monuments historiques n° 144, avril-mai 1986,  p. 78-79, et  H. Monceaux, A. Dethou, sénateur de l’Yonne, dans l’Annuaire de l’Yonne pour 1897, Auxerre, 1897, p. 165 à 1767 et Bernard Desmars, « Alexandre Dethou, un châtelain au service de la République », in Les Débuts de la Troisième République dans l’Yonne 1870-1889, Cahier d’Adiamos 89 n°8 (mai 2013), Auxerre, p. 111-129.

Lire mon article en version pdf : Cadoux, sculpteur icaunais

Forêt et gauche avancée dans l’Yonne au XIXe siècle

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