Forêt de l'Yonne

Forêt et gauche avancée dans l’Yonne au XIXe siècle

Forêt et gauche « avancée » dans l’Yonne au XIXe siècle

Colloque de l’ABSS, Villeneuve-sur-Yonne/Sens, octobre 2008 (publié dans La forêt et le bois,actes du 18e Colloque de l’Association Bourguignonne des Sociétés Savantes – ABSS -, éditions Les Amis du Vieux Villeneuve-sur-Yonne et ABSS, août 2009, p. 339 à 346).

Les appellations employées par le pouvoir en place au XIXe siècle pour qualifier et stigmatiser ainsi ses adversaires étaient certes plus violents que « gauche avancée » : « barbares », « factieux », « assassins » employés par exemple contre les insurgés ruraux de décembre 1851. En 1868, l’archiviste Maximilien Quantin, pour caractériser ces insurgés, écrivait dans son journal que c’était « la lie [du peuple], les gens de rien, tarés, insolvables » et le procureur Corbin, dans le Cher voisin, parlait des « bandits qui se cachaient dans les bois » .

La forêt, d’évidence et pas seulement dans l’Yonne, joue un rôle de refuge pour les opposants, zone de refuge et d’organisation d’une résistance.
C’était déjà dans la forêt, à Ronchères près de Saint-Fargeau, que se cachaient les jansénistes qui imprimaient les Nouvelles Ecclésiastiques au XVIIIe siècle ; c’est encore là que peuvent se cacher des prêtres réfractaires sous la Révolution, car jamais la forêt n’a demandé au réfugié les motifs de sa présence ; c’est encore en particulier dans des régions forestières que s’organise la Résistance sous l’Occupation. C’est bien souligné dans l’ouvrage collectif consacré à l’occupation, la collaboration et la résistance dans l’Yonne publié en 2006 . L’ethnologue Marc Abélès, dans Jours tranquilles en 89, le soulignait en termes plus généraux, après bien d’autres (« La forêt est propice à toutes les résistances, c’est là qu’achoppe l’ordre établi ») et décrivait le lien très fort qui unissait au milieu forestier le chef FTP du maquis Vauban Armand Simonneau dit commandant Théo, près de Saint-Léger-Vauban, ce Simonneau qui fut d’abord bûcheron, puis employé d’une scierie, puis charpentier . Du résistant du XXe siècle, on peut passer au braconnier, souvent journalier-bûcheron ou charbonnier, hors-la-loi étudié par Marcel Vigreux dans sa thèse où il montre comment les braconniers, bons connaisseurs de la forêt et de ses sentiers secrets, deviennent des rouges sous la Seconde République . Aux marges de la légalité, il bascule parfois dans le crime, avec en 1885 et 1888, le meurtre de deux « brigadiers forestiers » par des braconniers . Déjà dans sa thèse Louis Chevalier parlait à propos des bûcherons de « populations turbulentes ».

On retrouve encore la forêt toute proche dans plus du tiers des communes ayant formé dans les années 1880 une association de libre pensée, douze communes sur trente :
Dans la Puisaye et ses marges, à Bléneau, Toucy (avec nombreux adhérents de Leugny), La Ferté-Loupière, Merry-la-Vallée et Saint-Maurice-Thizouaille.
Aux pieds de la Forêt d’Othe, à Brienon, Boeurs-en-Othe, Sormery et Saint-Florentin.
Dans le Morvan ou à son débouché, à Châtel-Censoir, Sainte-Magnance et Bussières.
Doit-on ajouter à la liste l’association du canton de Chéroy, avec Fouchères et Villebougis ?

Bien sûr on retrouve le thème de la forêt avec les insurgés de 1851 en Puisaye ou dans les abords icaunais de Clamecy, ou encore avec la grève des bûcherons de Saint-Fargeau de 1884-85 étudiée par Jean-Pierre Rocher , grèves et syndicats que l’on retrouve dans la Nièvre avec l’article de Jean Barjot sur « Syndicalisme et grèves de bûcherons dans la région de La Collancelle » et dans le Cher voisin avec les travaux de Michel Pigenet .

Zone de résistance, milieu difficile, la forêt est aussi un milieu où les hommes se regroupent, s’entraident fraternellement.
Nos prédécesseurs des XIXe et début XXe ont souvent cité ces associations secrètes de bûcherons, pour lesquelles cependant il serait aventureux de remonter trop haut dans le temps quand la chaînes des témoignages est rompue pendant plus d’un siècle : les Cousins de la gueule noire ou les Bons Cousins, en Puisaye, dont Charles Moiset en 1888 indiquait qu’ils existaient encore jusqu’au milieu de son siècle et qu’il en avait rencontré certains anciens membres se reconnaissant encore les uns les autres à certains signes comme une poignée de mains particulière . En 1901, Delfin Delagneau décrit encore, dans l’Annuaire de l’Yonne, une association comparable de la forêt d’Othe du XVIIIe, avec toujours le serment d’entraide et les signes de reconnaissance, mais là, on a dépassé le temps de rupture du témoignage .

C’est chez Bénoni Duranton, avec son étude de la Puisaye , que l’on trouve la description la plus significative de la formation d’équipes d’entraide par des journaliers-bûcherons, quand le travail de bûcheron n’était encore généralement professionnalisé et qu’il n’était qu’un des éléments d’une pluriactivité. Cette pluriactivité, qui ne leur permettait pas cependant d’échapper à une condition misérable, les menait de la fenaison aux moissons et de là au travail en forêt ; l’auteur dit que « le travail des moissons une fois achevé, la masse des travailleurs retourne à ses bois pour n’en plus sortir avant l’année suivante ». Pour tous ces genres de travaux, dit surtout l’auteur, qui fut juge de paix à Bléneau, « les ouvriers se réunissent en aussi grand nombre que le permet l’importance de chaque entreprise [c’est-à-dire de chaque employeur]. Quelque fois il y a un chef d’atelier, mais le plus souvent ils sont tous égaux et se donnent le titre de » communs « , » mon commun « , » mes communs « , donc une organisation d’essence égalitaire, démocratique. En été ils forment également des sociétés de 3, 4, 5, 6 et jusqu’à 12 et 15 individus ».
C’est ce même sens de la petite équipe d’action en commun, d’esprit égalitaire, que l’on retrouve avec la cellule de base des sociétés secrètes, des « Mariannes » de l’Yonne ou de la Nièvre, selon le fonctionnement décrit en 1881 par Alexandre Lacour, de Saint-Fargeau, dans son article intitulé « La Marianne dans les campagnes », publié anonymement en 1881 et qui sert de document à tous les chercheurs de l’Yonne et de la Nièvre, comme Marcel Vigreux pour le Haut Morvan . De même qu’on avait l’équipe de « communs » des bûcherons et journaliers, de la même façon on a la « décurie », de dix membres, dans les « Mariannes », une cellule de base comme calquée sur le groupe de travail des bûcherons, adaptation aux structures préexistantes, au milieu. Certes la « décurie » n’est pas un groupe clos, puisqu’elle est l’élément de base d’un réseau plus vaste de « centuries » elles-mêmes reliées à d’autres régions et recevant leurs mots d’ordre en partie de Paris ou de Lyon. Nicolas-François Reimann (1819-1890), libre penseur de cette Puisaye soulevée en décembre 1851, comme l’ont bien montré Jean-Pierre Rocher et Jacqueline Lalouette, clerc d’huissier à  Saint-Fargeau puis agent de l’administration du canal du Loing à Briare, maintenant des liens forts avec Saint-Fargeau et Bléneau est sans doute le véritable auteur de cet article, puis plaquette sur les Mariannes de l’Yonne, comme l’a démontré Jean-Pierre Rocher lors d’un colloque de l’association ADIAMOS 89.

Marcel Vigreux, pour la Nièvre, souligne, à propos de cette adaptation au milieu, l’absence maximale de recours à l’écrit, les cérémonies d’initiation, les signes de reconnaissance et l’usage de la forêt pour les réunions . Si la réunion de quelques membres seulement -cinq ou moins dit le juge de paix de Bléneau- peut se tenir dans l’arrière-salle d’un cabaret, les réunions plus nombreuses se tiennent généralement en forêt, comme le décrit bien Alexandre Lacour sur la base de ses souvenirs de jeunesse.

L’origine sociale des insurgés de décembre 1851 a été bien étudiée, en particulier à l’occasion du colloque ADIAMOS 89 de 2001 consacré au coup d’Etat dans l’Yonne, avec surtout la communication de Denis Martin .
Artisans de village et travailleurs de l’agriculture, dont une forte proportion de journaliers, forment plus de 90 % des insurgés et les termes de « jacquerie », de « nouveaux jacques » se trouvent souvent sous la plume de ceux qui organisent la répression ou commentent l’insurrection ; celle-ci renforce la part des professions libérales et des bourgeois chez les insurgés, parce qu’elle cherche en priorité à atteindre les chefs, les « meneurs », ces hommes qui sont coupables d’avoir trahi leur milieu social et corrompu le peuple. Le lien entre forêt et insurrection est constant dans les écrits des contemporains, comme des travaux d’aujourd’hui. Ajoutons que, dans la catégorie des artisans condamnés, on trouve beaucoup d’activités mêlées au travail du bois : charpentiers, menuisiers, charrons, tourneurs en bois, sabotiers, scieurs en long, tous métiers qui impliquent des contacts avec la forêt .

Tout ce terrain étant bien défriché, voyons quelques pistes de recherche, à partir de la lecture de quelques travaux actuels.

Dans La République au village, Bible ou Ancien Testament toujours lu pour étudier la politisation des populations rurales, Maurice Agulhon intitule la première sous-partie de son second chapitre « Le plus important, c’est le bois », et pourtant il étudie des villages à la population agglomérée, du type « village urbanisé », différents de ceux qui se soulèvent dans l’Yonne. Ce qu’il présente là, ce sont quelque 3000 condamnations dans les tribunaux correctionnels, de 1826 à 1837, pour des infractions aux lois sur les forêts, 3000 pour ces infractions sur un total d’environ 8000, toutes causes confondues .
Dans l’Yonne, les séries concernant la documentation judiciaire ne permettent pas une telle étude puisqu’elles ne commencent qu’en 1865 pour Auxerre, en 1875 pour Joigny. On n’a que quelques études sur des conflits forestiers, comme l’article d’Edmond Franjou sur les bois communaux de Précy-sur-Vrin, mais pour la Révolution et l’Empire , ou sur le mouvement paysan de 1848 contre le comte de Chastellux , par Jean-Pierre Rocher .
Sur les biens communaux et les droits d’usage, on trouvera les types de sources disponibles dans la synthèse de Nadine Vivier sur ce thème , voire dans la communication d’Alain Noël au présent colloque.
C’est chez nos voisins de la Nièvre, grâce aux travaux de Marcel Vigreux, qu’on retrouve le plus de conflits sur les biens communaux pour la période considérée . Là où ces conflits ont existé, et ont contribué à politiser le monde rural, une première piste serait la presse, où l’on peut suivre au moins les incendies, qui sont parfois le produit de conflits sur les droits d’usage dans les forêts privées ou communales.

Plus prometteuses et non exploitées spécifiquement pour l’Yonne, sont les archives de la gendarmerie, qui sont déposées au Service Historique de la Gendarmerie, à Maisons-Alfort . Pour la méthode d’exploitation des procès-verbaux des gendarmes, documents pré-judiciaires, il existe la thèse récente d’Aurélien Lignereux sur les rébellions avec voies de fait contre les gendarmes par au moins trois personnes. Comme il existe généralement une brigade de gendarmerie de cinq à six hommes par canton (au moins depuis 1852), ce type de sources permet une étude locale fine et peut remplacer les sources judiciaires. L’auteur, travaillant sur tout le territoire national, sauf Paris et la Corse, a mené une étude surtout statistique. En se concentrant sur un seul arrondissement, sur une micro-région, et en croisant l’apport de cette source documentaire que sont les procès-verbaux de gendarmerie avec tout ce dont on dispose déjà comme connaissances accumulées sur cette micro-région, on doit aboutir à une bien meilleure appréhension des situations de conflit.

Autre approche possible, celle des conflits autour de la liberté de chasse, liberté acquise sous la Révolution mais réduite par une loi de 1844, avec un permis de chasse onéreux, et sur laquelle la Seconde République ne revient pas. Christian Estève étudie ce type de conflit entre petits cultivateurs et grands propriétaires . La presse locale et ce dont on dispose aux archives de l’Yonne sur les justices de paix permettraient d’aborder cette question. On peut y associer l’étude du braconnage, déjà évoqué.
A cette occasion, rappelons que, selon l’étude qu’en fait Jean-Luc Mayaud, président de la Société d’histoire de la Révolution de 1848, le tableau L’Atelier du peintre, de Courbet, de 1854-55, représenterait parmi ses personnages Napoléon III sous les traits d’un braconnier et son ministre des finances Fould sous ceux d’un usurier.

Pour l’étude des salariés agricoles, des journaliers, de la pluriactivité dans les campagnes, les travaux de Ronald Hubscher et de ses collègues sont essentiels .

Enfin, toujours comme piste de recherche pour notre thème, un ouvrage en anglais sur les pratiques associatives dans le monde agricole du Loir-et-Cher de 1814 à 1914, par Alan R. H. Baker . Il montre des types de liens d’associations dans un département qui a eu dès 1883 un premier syndicat agricole.

Ces quelques pistes, archivistiques mais surtout bibliographiques, seront peut-être utiles pour de nouvelles recherches sur le thème abordé.
Bernard RICHARD, octobre 2008.

L’église Saint-Léon (1924-1945), Paris XVe – Architecture et décoration

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