Marianne en Amérique : L’emblématique républicaine en Amérique, nord et sud

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Un des deux blasons    Venezuela, premier étendard dit de Miranda  du Paraguay 

Bolivar enserre l'Amérique Bolivar enserrant l’Amérique figurée par une Indienne

2014, ébauche préparatoire

Introduction

« Vieille Europe, Jeune Amérique », les termes sont évidemment adéquats fin XVIIIe ou début XIXe, quand s’émancipent les colonies européennes d’Amérique. Aucune monarchie parmi les nouveaux États ainsi créés, mais uniquement des républiques. Les dirigeants de ces États étant d’origine européenne, directement ou de par leurs ancêtres, il est bien naturel qu’ils s’inspirent des modèles que la « vieille Europe » leur a enseignés ou leur présente pour créer leurs emblèmes nationaux. Et parmi les modèles républicains, où peuvent-ils en trouver, surtout lorsque, parallèlement, ils souhaitent se démarquer de ceux que leur imposaient leurs anciens maîtres, britanniques, espagnols, portugais ?

Cependant chaque ancienne colonie a ses attachements, ses traditions, les treize colonies anglaises d’Amérique du Nord différeront bien évidemment des mondes coloniaux espagnols ou portugais. Le temps de l’indépendance et celui de l’installation d’un régime républicain relèvent de rythmes variés, qui peuvent eux aussi ne pas être uniformes.

Chapitre I 

L’allégorie féminine de la « Liberté-République » en Amérique du Nord : de la Liberté américaine au père-fondateur 

Pour représenter la Liberté, les colonies anglaises d’Amérique révoltées contre leur métropole empruntent très tôt des  images et des symboles venant de l’iconologie antiquisante d’Europe, en particulier par la France. Rien d’étonnant dans un continent dont la population dominante est  originaire d’Europe, après comme avant les indépendances. Rappelons d’entrée de jeu les conventions reçues en Europe.

Sous la Révolution française, la représentation de la Liberté par une allégorie féminine portant bonnet est largement utilisée pour figurer la République française. Par ailleurs le bonnet de la liberté, de blanc est devenu rouge ; il peut revêtir, outre la forme conique du pileus romain de l’esclave affranchi, deux autres formes : soit la forme du « bonnet de laine » de l’homme du peuple, au besoin avec pompon, soit, conformément à une convention iconographique en vigueur au moins depuis la Révolution française, voire américaine, la forme « phrygienne » ; mais quelle que soit la forme adoptée, les termes « bonnet phrygien » et « bonnet de la liberté » sont devenus interchangeables. Enfin de bonnet-emblème, il est devenu aussi bonnet-coiffure, porté par le sans-culotte et le  patriote fervent.

Cette évolution a été reçue par toute l’Europe, grâce à la diffusion tant de l’emblématique de la France révolutionnaire que de la caricature antirévolutionnaire. En 1809-1810, quand commencent les insurrections en Amérique espagnole, ces emblèmes, femme-Liberté et bonnet phrygien, sont liés au souvenir de leur usage récent, c’est-à-dire liés à la Révolution française. Ils appartiennent alors moins à l’iconographie antiquisante qu’à la symbolique de l’Europe en révolution, même si, via Plutarque et la culture classique, les vertus civiques de la Grèce et de la Rome antiques hantaient déjà l’imaginaire politique des Amériques bien avant les guerres d’indépendance, au nord comme au sud. En effet les « républicains plutarquiens », ces « républicains de collège », sont déjà nombreux chez les catégories sociales éduquées dans les collèges du continent américain, dans le XVIIIe siècle d’avant les insurrections.

 La Liberté américaine est figurée au XVIIIe siècle de façon conventionnelle par une indienne tenant une pique surmontée d’un bonnet de la Liberté, bonnet conique, le pileus de l’esclave romain affranchi. Bien américaine, elle est vêtue de façon particulière, en « sauvage d’Amérique », en indienne aux pieds nus, avec pagne, arc et carquois garni de flèches, coiffe à plumes verticales, parfois un alligator à ses pieds. C’est,  sans pique ni bonnet, la représentation allégorique adoptée en Europe dès le XVIe siècle pour figurer l’Amérique, de même que l’Asie est accompagnée d’un éléphant sur les figurations topiques des quatre continents ; on rencontre par exemple cette Amérique dans les jardins du  Palais de Versailles, avec la sculpture réalisée vers 1675-80 par le sculpteur Gilles Guérin, mais elle était déjà présente dans diverses cartes géographiques et illustrations espagnoles consacrées à la découverte et à la conquête.

L’Amérique à coiffe indienne, tenant une pique surmontée du bonnet conique (voir l’image du titre et en fin du présent paragraphe), ou accompagnée d’une Liberté brandissant cette pique à bonnet, se retrouve dans de nombreuses gravures, médailles, représentations diverses, en France comme en Amérique, avant comme pendant et après la guerre d’Indépendance. On retrouve l’une et l’autre, l’Amérique indienne et la Liberté à la pique surmontée du bonnet de la liberté par exemple sur l’obélisque éphémère dressé à Boston en 1766, à l’époque des premières luttes anti-fiscales américaines contre la Couronne. Plus tard, sur un almanach français, les Étrennes Nationales curieuses et instructives pour l’Année 1787 (à Paris, chez Cailleau, rue Galande…), l’illustration de la page de garde est ainsi sous-titrée : « Hommage des Américains à la France, sous le règne de Louis XVI, Pacificateur des deux Mondes » ; elle représente une Amérique sauvage à coiffe d’indienne et arc, suivie d’un enfant tenant la pique surmontée du bonnet conique, du pileus romain, et s’inclinant devant une France couronnée qui tient  son épée et son bouclier, assise sur un trône placé sous un chêne. Le Musée national de la coopération franco-américaine, à Blérancourt (Aisne), conserve de nombreux documents semblables, comme par exemple telle gravure de L. Roger d’après Duplessis-Bertaux figurant, en 1786, une Indépendance des États-Unis avec pique et bonnet de la liberté auprès d’une France avec fleurs de lis et coq, ou encore une toile de la Manufacture de Jouy sur L’Amérique rendant hommage à la France (d’après Jean-Baptiste Huet) où la scène se déroule sous des palmiers et non plus sous un chêne, avec une allégorie féminine de la Liberté tenant pique surmontée du pileus et accompagnant une Amérique à coiffe indienne. Dans le même mouvement, les premières médailles puis monnaies émises par les tout nouveaux États-Unis utilisent souvent une tête de Liberté, cheveux volant au vent à l’horizontale  et bonnet conique (un pileus) sur bâton placé en arrière comme emblème, avec l’inscription explicite Libertas Americana 4 Juil. 1776, médaille gravée en 1783 par Augustin Dupré, sans doute à l’occasion d’un contact avec Benjamin Franklin alors ambassadeur en France ; sur la pièce de monnaie de même type, l’inscription devient Liberty. Le futur principal médailleur de la Révolution française se serait ainsi exercé, avant ses Hercule, Liberté et autres Droits de l’Homme, sur la Liberté américaine. Du côté américain, l’allégorie de la Liberté et celle du bonnet de la liberté, souvent au bout d’une pique, sont très présentes pendant la guerre d’Indépendance et dans les décennies suivantes. On les retrouve abondamment représentés par exemple dans The American Revolution. A Picture Sourcebook de John Grafton, une compilation d’images éditée en 1975 pour faciliter la célébration du bicentenaire de la Déclaration d’indépendance. De part et d’autre d’une tête de mort et de deux tibias croisés [la lutte à mort], voici une couronne royale et un bonnet de la liberté dans une image qui circula en nombre autour de la fureur déclanchée à Boston en 1774 par le Tea-bill. Une autre image du même moment représente une allégorie indienne de l’Amérique forcée de boire du thé anglais tandis qu’une Liberté tenant sa pique se masque la face ; la reproduction des signatures de la Déclaration d’indépendance, sur une gravure datant quant à elle de 1819 est surmontée par une Justice, une aigle et une Liberté à pique et bonnet, les écussons des treize premiers États, qui entourent le texte, comportant un bonnet ou une Liberté pour les États de New York, du New Jersey, de la Caroline du Nord et de la Virginie. Ces écussons datent d’ailleurs des premiers moments de la guerre d’Indépendance. Et telle affiche appelant, en mars 1777, à l’engagement des volontaires à Porthmouth (New-Hampshire) sur le navire de guerre Ranger comporte en cartouches d’une part un marin avec son sabre, de l’autre  un bonnet de la liberté, de type pileus,  fiché sur un bâton. Soulignons d’ailleurs que ces premiers bonnets symboles de la Liberté américaine en cours de réalisation sont tous de type pileus ou bonnet de laine, et non pas de forme phrygienne. On trouve encore, début XIXe siècle, une gracieuse jeune femme-Liberty tenant pique et bonnet pour célébrer 1776.

 

Liberty (début XIXe) au bonnet de type phrygien. (« Liberté, mémoire de notre glorieuse indépendance Etats-Unis d’Amérique 1776 »)

Liberty (début XIXe) au bonnet de type phrygien. (« Liberté, mémoire de notre glorieuse indépendance Etats-Unis d’Amérique 1776 »)

 

Mais ces premières images de la liberté en Amérique vont être peu à peu et durablement concurrencées puis   supplantées par d’autres, de création plus proprement américaine.

Liberty Bell
Dès la déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776, à Philadelphie, commence à se construire un emblème nouveau de la Liberté-Indépendance, la cloche dite de la Liberté, Liberty Bell. Il s’agit d’une cloche installée vers 1750 dans le futur State Hall de Pennsylvanie, à Philadelphie, et qui servait dans les occasions importantes à appeler la population ou les administrateurs. Elle retentit le 4 juillet et les jours suivants pour appeler la population à entendre la Déclaration d’indépendance, puis pour l’engagement de volontaires en armes. Sa sonnerie devient comme un rappel de ces derniers événements capitaux et la voilà devenue symbole de la Liberté américaine, de l’émancipation des colonies anglaises d’Amérique dans laquelle on lui a donc fait jouer un rôle actif. C’est surtout à partir des premières grandes cérémonies commémoratives, ouvertes à toute la population, lors du  cinquantenaire de la Déclaration, le 4 juillet 1826, que tant le 4 Juillet lui-même, Independance Day, que Liberty Bell deviennent l’objet d’une vénération populaire fervente.

Cette cloche-emblème est  bientôt promenée à travers le pays, comme symbole à la fois de la Liberté américaine et de l’unité de la Nation, de cette Union momentanément et sévèrement affectée par la guerre de Sécession. Elle est souvent exhibée dans la capitale d’un nouvel État de l’Union, le jour des cérémonies de transformation d’un territoire en État, dans ce processus qui fera passer progressivement les États-Unis de treize à cinquante États. Cependant en 1846, lors des festivités organisées pour un anniversaire de la naissance de George Washington, du père-fondateur de la Nation, elle se fêle légèrement ; cette fêlure est sur le moment peu remarquée mais elle s’accentue au fil du temps et devient une vraie fente, visible à l’œil nu, tant et si bien qu’en 1915 ses déplacements patriotiques doivent cesser. On la laisse au State Hall de Philadelphie, désaffecté, devenu propriété municipale et appelé désormais l’Independence Hall ; elle est ensuite, comme la Joconde, protégée par des parois de verre qui tiennent un peu à distance un public fervent qui continue d’affluer et d’admirer cette relique sacrée, dans un tourisme patriotico-mémoriel qui se développe. Au début des années 1950 et pour pallier l’immobilité forcée de Liberty Bell, le gouvernement américain lance une commande de quarante-huit répliques à l’identique de l’emblème, fente incluse, pour le Capitole de chacun des quarante-huit États alors existants. L’appel d’offres est remporté par les établissements Paccard, fonderie de cloches installée près d’Annecy et qui avait réalisé par exemple en 1897 la Savoyarde, le plus gros bourdon de France, d’un poids de dix-neuf tonnes, pour la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre. Célébrée, vénérée, Liberty Bell a fait l’objet par exemple de timbres-poste très diffusés et de multiples reproductions en miniature, pour répondre aux  demandes de touristes comme de patriotes fervents.

Freedom
Entre-temps, un second symbole de la Liberté est né, dressé au sommet du Capitole à Washington, cet édifice qui abrite le Congrès, Chambre des représentants et Sénat.

C’est une statue de bronze de près de six mètres de hauteur qui représente la Liberté en femme et qui est vite appelée Freedom. Elle ne symbolise pas l’indépendance mais la liberté intérieure garantie par la Constitution fédérale et, par là, les institutions démocratiques du pays.

Elle est l’œuvre du sculpteur américain Thomas Crawford qui en reçut commande alors qu’il était en résidence à Rome, dans les années 1850. Le modèle en plâtre est achevé peu avant la mort de l’artiste, à Rome en 1857. La statue est  coulée en bronze à Rome, puis transportée par bateau jusqu’à New York et, de là, à Washington où ses derniers éléments sont débarqués en mars 1859 ; elle est finalement érigée en haut du Capitole en décembre 1862, en pleine guerre de Sécession.

La tradition rapporte que le modèle en plâtre réalisé par l’artiste américain devait à l’origine être coiffé du bonnet phrygien, dans le respect d’une convention iconographique alors reçue en Europe. C’était compter sans les fortes réticences politiques entourant alors  ce bonnet coloré des souvenirs de la Révolution française dans sa phase de violences. Le ministre de la Guerre américain, Jefferson Davis, informé du projet, aurait demandé et obtenu vers 1855-56 le remplacement du « sanglant bonnet ». Thomas Crawford conçut alors une coiffe plus américaine, synthèse hardie, mais guère heureuse, d’un casque à cimier de déesse guerrière grecque et d’une coiffe indienne : le casque grec est orné d’une tête d’aigle et d’un arrangement de plumes, le tout entouré des treize étoiles des premières colonies insurgées.

Ajoutons que cette Liberté se dresse sur un globe terrestre ceint d’un bandeau où est inscrite la devise latine des États-Unis, E Pluribus Unum. Tous ces détails, et d’autres encore, sont peu visibles à l’œil nu pour qui observe Freedom du pied du Capitole, quatre-vingt-six mètres plus bas, mais on peut les observer dans les nombreuses reproductions du monument réalisées sous forme de gravures, de médailles et de divers objets d’ornement comme les statuettes de bronze, du type de celles qui sont diffusées à partir des années 1830 ou 40 en Europe, grâce aux techniques nouvelles permettant la  reproduction en série de modèles réduits d’une sculpture. Ce qui a été fait en France pour Napoléon puis pour Marianne et pour d’autres sujets politiques, religieux ou artistiques, se fait aux États-Unis pour Freedom puis pour la Liberté éclairant le monde.

Si Jefferson Davis s’oppose ainsi au bonnet phrygien, et avec succès, c’est d’abord à cause de la réaction de rejet que cette coiffe suscite toujours dans les milieux politiques, en particulier chez ces Anglais et Américains qui conservent une mémoire très vivace des excès de la Révolution française, excès caricaturés si fortement depuis 1793 dans la presse et la gravure anglaises sous la forme du sans-culotte à bonnet phrygien et queue de loup ; c’est aussi parce que, dans les années 1850-60, ce bonnet est choisi en Amérique par des partisans blancs de l’abolition de l’esclavage, comme symbole de leur combat : les tensions qui mèneront à la guerre de Sécession sont déjà là et le bonnet phrygien est donc doublement conflictuel, insupportable. D’ailleurs de 1861 à 1865, ce même Jefferson Davis devient d’ailleurs durant cette guerre le premier, et dernier, président de la  Confédération des États du Sud.

Freedom est donc une allégorie féminine de la Liberté, vêtue d’une ample tunique romaine qui masque toute forme trop féminine et coiffée d’un étrange casque « gréco-huron » ; cette statue devient vite un symbole des institutions démocratiques américaines, symbole souvent associé, dans cette fonction, au dôme proprement dit du Capitole.

La Liberté éclairant le monde
La troisième figure symbolique de la Liberté américaine, qui contribue comme les deux précédentes à déclasser et faire tomber en désuétude la Liberté indienne du XVIIIe siècle, est la très polysémique Liberté éclairant le monde ou Statue de la Liberté de Bartholdi, trop connue pour que nous nous y attardions. Rappelons que Maurice Agulhon a, dans diverses publications et en particulier dans sa Marianne au pouvoir, souligné la signification très politique de l’absence du bonnet phrygien pour coiffer Miss Liberty, comme on la surnomme bientôt, affectueusement. Le promoteur principal du projet, avec le sculpteur Bartholdi, est Edouard Laboulaye (ou de Laboulaye),  un  fin connaisseur à la fois des États-Unis et des significations plurielles du bonnet phrygien : c’est un peu le successeur de Tocqueville comme grand américaniste et penseur libéral. Il est en même temps républicain, faisant partie de ces modérés libéraux qui assoient progressivement la République en France dans la décennie 1870-1880 sans  brusquer les choses, sans effaroucher et qu’on appelle les opportunistes. Chez les républicains modérés, en ces temps de lente et prudente installation de la République, le  conflictuel bonnet phrygien, si utilisé par la Révolution puis par la Commune de Paris, ne doit coiffer ni Marianne, ni Miss Liberty qui aura une couronne solaire. M. Agulhon ajoute encore que la femme à bonnet phrygien a commencé à être identifiée non plus à une Liberté sans enracinement localisé mais à la République française, ce qui exclut à plus forte raison le bonnet pour New York. La Liberté de New York  devient quant à elle très polysémique, comme une des icônes de la Liberté mais aussi des États-Unis. Sa renommée vite universelle, portée par le pouvoir et le prestige des États-Unis, en fait bientôt la statue la plus célèbre du monde, infiniment plus célèbre en tout cas que son auteur, souvent ignoré hors de France.

Les trois symboles de la Liberté ici abordés ne représentent pas que la seule Liberté mais encore l’Indépendance et l’Union (Liberty Bell), les institutions démocratiques du pays (Freedom), New York ou les États-Unis (Statue de la Liberté). Notons que, dans cette fédération, les trois icônes de la Liberté se répartissent entre trois implantations différentes, dans le District fédéral et dans deux  États de l’Union.

Les pères-fondateurs
Ces trois symboles sont en fait concurrencés, victorieusement, par une autre symbolisation américaine de la Liberté et de la République, celle que procure l’image du père-fondateur, George Washington, objet incontesté d’une admiration générale et image plus réelle, plus concrète que les impersonnelles allégories féminines représentant une République-Liberté idéale. Son patronyme est d’ailleurs bientôt utilisé comme prénom, en Amérique du nord puis du sud.

À George Washington, héros éponyme de tant de villes, de rivières, de lacs, de montagnes du pays, s’ajoutent peu à peu d’autres grands hommes bientôt vénérés : Thomas Jefferson, Abraham Lincoln, Théodore Roosevelt. Les visages de ces quatre icônes (en fait deux esclavagistes, un abolitionniste, un non-esclavagiste dirait-on aujourd’hui) sont sculptés sur dix-huit mètres de haut dans le granit du Mont Rushmore, dans le Dakota du Sud, nouveau site de tourisme patriotique ouvert à un public qui y afflue bientôt,  à partir de 1942.

Les pères-fondateurs et leurs successeurs grands présidents (bientôt Franklin D. Roosevelt, Harry Truman, puis John F. Kennedy…) capturent l’essentiel de la vénération politique institutionnelle, ce qui épargne ainsi aux États-Unis la recherche de la solution d’un autre problème : celui de la forme du couvre-chef de la République-Liberté, problème que rencontre la République française en 1848 comme en 1870, 1879 et au-delà.

Comparons donc avec la situation en France : ici en effet, comment choisir et trouver des pères-fondateurs consensuels parmi tous les protagonistes de la Révolution  bientôt déchus, guillotinés ou panthéonisés puis « dépanthéonisés » ? Cela relève bien du problème insoluble : Mirabeau, Danton, Condorcet, Robespierre ? Pas de vénération unanime possible autour d’un personnage  fondateur, plusieurs des fondateurs ayant donc été eux-mêmes héros puis victimes d’une Révolution dévorant ses enfants ; il faut bien se tourner vers la République idéale et sa représentation allégorique impersonnelle ! Ajoutons que les hommes providentiels français ont bien souvent mal terminé : depuis les grands noms de la Révolution et les deux Napoléon (Napoléon Bonaparte ne fut pas le Washington français qu’aurait souhaité un Lazare Carnot, choqué par le caractère viager puis héréditaire de ses fonctions), jusqu’aux maréchaux Mac-Mahon et Pétain, en passant par un Louis-Philippe qui s’isola assez vite dans le refus de la Réforme et qui se replia dans l’immobilisme autoritaire après des débuts de patriote libéral, tout en étant « l’usurpateur » tant pour les républicains que pour les partisans de la branche aînée des Bourbons… Seul le général de Gaulle semble avoir échappé à cette malédiction, à titre anthume ou au moins posthume, d’abord comme libérateur de la France et restaurateur de la République, puis comme bâtisseur de l’État, l’homme qui donne au pays une nouvelle constitution, qui exalte enfin la grandeur du pays tout en achevant la décolonisation. Et, semble-t-il, il est bien le seul à bénéficier d’un crédit posthume grandissant.

La menue monnaie de la Liberté
Il existe des pièces de monnaie où figure l’allégorie féminine de la Liberté. Sur telle  pièce de 1835, une tête féminine à l’élégante chevelure à chignon couverte d’un bandeau frontal marqué « Liberty » est entourée des treize étoiles représentant les premières colonies révoltées contre l’Angleterre : il s’agit donc de commémorer la libération, l’indépendance du pays, plutôt que de célébrer la liberté, la liberté intérieure, les libertés publiques, la démocratie. Un dollar de 1847 représente une femme-Liberté calme, tout à fait classique, assise de profil (type « Liberty Seated »), tenant en main gauche une pique surmontée du bonnet, en main droite l’écusson américain barré selon la diagonale d’un  bandeau marqué « Liberty » et, en demi-cercle sur le pourtour de la pièce, les treize étoiles : il s’agit là encore de célébrer l’indépendance, les treize colonies libérées. Il sera frappé pendant plusieurs décennies. En 1851, toujours pour une pièce d’un dollar américain, c’est une tête d’indien, de profil, avec coiffe à plumes verticales tenue à la base par un bandeau marqué « Liberty » qui figure la liberté américaine, cette fois sans les treize étoiles de l’indépendance, les indiens n’ayant pas attendu celle-ci, bien au contraire, pour vivre leur liberté.

Mais on retrouve les treize étoiles sur le pourtour d’une pièce en argent d’un dollar de 1881 et au-delà, le dollar du type dit « Morgan » orné d’une tête féminine, de profil, coiffée d’un bonnet phrygien assorti d’une couronne végétale et d’un bandeau revêtu de l’inscription « Liberty », donc toujours, à cause du nombre des étoiles, une célébration de la liberté en tant qu’indépendance du pays. Voici encore, en 1921 un dollar en argent avec l’aigle américain sur une face et, sur l’autre, la tête d’une femme jeune et souriante, coiffée d’un élégant chignon mais ornée d’une couronne solaire aux rayons très nombreux ; la tête est entourée de l’inscription « Liberty » : c’est bien, avec un profil différent, une interprétation de la Statue de la Liberté. Notons que l’aigle est juché sur un rocher portant l’inscription « Peace », pour célébrer la participation du pays à la Grande Guerre et à la victoire du camp de la Liberté et à la Paix (il sera toujours frappé dans les années trente).

Sur une pièce de 1929, une autre tête, entourée de l’inscription « Liberty » qui l’identifie bien, a son bonnet phrygien orné  curieusement des ailettes de Mercure : bonnet phrygien ou pétase, liberté du commerce, liberté de circulation des biens, libéralisme économique sous le président  Herbert Hoover plutôt que liberté des citoyens ! Dans les années trente, une pièce à la souple « Walking Liberty » n’est pas sans évoquer la « Semeuse » d’Oscar Roty.walking-liberty

Walking Liberty

Les variations que nous avons ainsi ébauchées illustrent bien les hésitations existant autour du bonnet phrygien, bonnet qui, aux États-Unis, ne fait pas partie des images  coutumières, identifiables immédiatement ; en revanche, chez ceux qui le connaissent bien, avec ses connotations diverses, ce bonnet n’est guère un symbole qui plaît. C’est pourquoi on ajoute si souvent l’inscription « Liberty », afin d’expliciter clairement la signification de la tête coiffée du bonnet ; autre ajout fréquent, les treize étoiles de l’Indépendance sur le pourtour des pièces de monnaie.

En revanche, de très nombreuses pièces comportent sur une face le profil d’un de ces grands présidents (bientôt jusqu’à Truman et, bien sûr, Kennedy), profil entouré d’une part de la devise « In God we trust », d’autre part du mot « Liberty » : ce n’est pas le bonnet phrygien ou l’allégorie féminine de la Liberté mais bien la figure du président qui représente, personnifie la Liberté, remplaçant la Femme-Liberté vêtue à l’antique, et il s’agit là des monnaies les plus courantes, tout à fait habituelles, familières pour les citoyens américains.

Ainsi les Etats-Unis se sont-ils assez tôt éloignés du modèle européen, d’autant plus que ce modèle était pour l’essentiel une construction de la Révolution française, construction contre laquelle le Royaume-Uni avait dès 1793 lancé une très active campagne de dénigrement, en ces temps de l’Âge d’or de la caricature anglaise, pour reprendre le titre de l’étude de Michel Jouve (1983).

Entre le modèle nord-américain des pères-fondateurs et des grands hommes de la Patrie et le modèle français de Marianne, la République-Liberté idéale, quelle voie l’Amérique latine va-t-elle choisir ?

Auparavant soulignons que le Canada reste exclu du débat, avec ses Canadiens anglais tout britanniques et ses Canadiens français bien encadrés par leur  clergé loyaliste, tout à fait hostile à la Révolution française comme aux différents régimes constitutionnels français du XIXe siècle et à l’iconographie correspondante. C’est d’ailleurs en vain que, pour commémorer la Révolution française en 1989 par l’exposition Montréal, le Québec et la Révolution française, 1789-1805, les organisateurs québécois ont cherché des images locales, canadiennes,  illustrant des éventuelles répercutions des événements français ou européens : les musées ou collectionneurs canadiens n’ont pu fournir que des images françaises ou anglaises provenant des années révolutionnaires acquises en Europe au XIXe ou XXe siècle. D’ailleurs au même moment à Toronto, l’Art Gallery of Ontario se limite à présenter une exposition intitulée Face à Face. French and English caricatures of the French Revolution and its aftermath qui ne cherche pas à présenter l’imagerie canadienne, muette en l’occurrence sur la Révolution française et sur les conflits intereuropéens de l’époque.

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Deux grands ethnologues américanistes, Philippe Descola et son maître Claude Lévy-Strauss

Bibliographie

-Maurice Agulhon, Marianne au pouvoir, l’imagerie et la symbolique républicaines de 1880 à 1914, 1989, Paris (pour la méthode et pour l’œuvre de Bartholdi, c’est-à-dire pour la coiffe de Miss Liberty).

-Albert Boime, « La statue de la Liberté, une idée vide », Revue Le débat, mars-mai 1987, n° 44, p. 126-143.

L’Amérique des Lumières, Actes du colloque organisé pour le bicentenaire de la Déclaration d’indépendance, publiés chez Droz (Genève-Paris) en 1977.

-Annie Duprat, « Symboles et allégories dans les caricatures américaines dans la guerre d’indépendance (XVIIIe siècle), dans Des images dans l’histoire, sous la direction de Marie-France Auzéry et Joël Cornette, Presses universitaires de Vincennes, coll. Temps et espaces, 2008.

-John Grafton, The American Revolution. A Picture Sourcebook, Éd. Dover Publications, New York, 1975 (un livret d’images libres de droits, destiné à faciliter la préparation illustrée du bicentenaire de la Déclaration d’indépendance pour le grand public et le public scolaire).

-J. David Harden, « Liberty Caps and Liberty Trees », Past and Present, vol. 146, fév. 1995, Oxford, p. 66-102 (le bonnet de la liberté autour de la guerre d’Indépendance)

-Michel Jouve, L’Âge d’or de la caricature anglaise, Éd. Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1983.

-James A. Leith et Andrea Joyce, Face à Face. French and English caricatures of the French Revolution and its aftermath, catalogue de l’exposition présentée à l’Art Gallery of Ontario, Musée des Beaux-arts de l’Ontario, Toronto, 1989.

-Christian Michel, Charles Nicolas Cochin et le dessin au XVIIIe siècle, Paris, 1958.

Montréal, le Québec et la Révolution française, 17879-1805, catalogue bilingue de l’exposition présentée de mai à septembre 1989 à Montréal par les Archives nationales du Canada et la Ville de Montréal, Montréal, 1989.

-Philippe Oulmont, « Au Pré-Saint-Gervais, 25 mai 1913 », dans Avenirs et avant-gardes en France, XIXe-XXe siècles, hommage à Madeleine Rebérioux sous la direction de Vincent Duclert, Rémi Fabre et Patrick Fridenson, Éd. La Découverte, coll. Textes à l’appui / série histoire contemporaine, Paris, 1999.

-François Pupil, « Les allégories de l’Amérique et de la Liberté pendant la guerre d’Indépendance », n° 168 de la collection Histoire des idées et critique littéraire, p. 151-168.

Nous avons également utilisé diverses publications historico-touristiques destinées aux visiteurs des sites étudiés.

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