Un  Chili ou deux ?

Participant à Santiago fin octobre 2013 à un colloque universitaire latino-américain consacré à l’art public, je retrouve la capitale chilienne après presque quarante ans d’absence. J’y avais exercé les fonctions d’attaché culturel à l’Ambassade de France de 1974 à 1977, dure époque où la France, comme pays de liberté, et son ambassade aidèrent de nombreux Chiliens pourchassés ou mis à l’écart par le régime militaire.

Aujourd’hui, cuivre, fruits, bois aidant, le dynamisme chilien est palpable, les tours de bureaux ou d’habitation poussent dru à Santiago, même si les rues du centre-ville ont toujours leurs mendiants et vendeurs à la sauvette. Ajoutons que ce pays est pour l’Amérique latine, comme le fut un temps le Liban pour le Moyen Orient, un pays refuge, un pays où les citoyens de pays incertains ou instables viennent placer leurs capitaux, une sorte de « Suisse de l’Amérique latine donc. La réussite économique est là, la liberté d’expression aussi. Pourtant une chose manque, de façon  patente, c’est la réconciliation.

Lors du colloque sur l’art public, une chercheuse finlandaise en poste dans une université chilienne, Mme Liisa Flora Vioionmaa, nous a présenté le projet de rénovation du « Barrio Cívico », selon un axe nord-sud perpendiculaire à la grande artère centrale ouest-est de l’Alameda, colonne vertébrale de la capitale chilienne. D’un côté le palais présidentiel, le si fameux Palais de la Moneda bombardé un 11 septembre par les chars et les avions de la Junte : il est entièrement reconstruit, blanchi, flambant neuf, toute trace du coup d’Etat du 11 septembre 1973 ayant disparu. De l’autre côté, au bout d’une guirlande de places et promenades, le projet, adopté en 2010 par le gouvernement à l’issue d’un concours international, prévoit la construction de deux tours jumelles de cent mètres de haut, tours jumelles dont la symétrie parfaite ne peut pas ne pas rappeler un autre 11 septembre, celui de New York. On reconstruit la Moneda, on construit en vis-à-vis deux Twin Towers, ce n’est pas là un projet de réconciliation mais un projet d’amnésie, d’oubli, de négation des deux 11 septembre.

On peut certes imaginer que, consciente de la mémoire douloureuse d’une moitié du peuple chilien, mémoire des  vaincus du 11 septembre 73, Michelle Bachelet,  à nouveau élue présidente du Chili en cette fin d’année, révisera aussitôt, modifiera drastiquement ce projet et en fera aboutir un autre, ni amnésique, ni diviseur.

Un Chili dynamique, oui, mais divisé et certes non réconcilié, un pays à deux mémoires à ce jour toujours inconciliables : les uns disent se tourner vers le seul avenir, en niant le passé ; les autres  attendent de leurs adversaires une demande de pardon qui ne vient pas. Tout ceci laisse une impression de profond malaise, au moins pour le visiteur pressé que je fus pendant une semaine du printemps local. Certes le dynamisme économique est bien là, insuffisant pour créer un peuple uni, réuni.

Bernard Richard, agrégé d’histoire, ancien attaché culturel à l’ambassade de France au Chili.

Sur une mission culturelle qui fait de la culture

Article suivant »

Monumentos conmemerativos del Ecuador en el siglo XIX