Fig 36 Cloches françaises enlevées

Les cloches en France sous la seconde guerre mondiale

(Publié, sans les illustrations, dans le n° 69 – jv-avr 2012 – de Patrimoine campanaire, bulletin de la Société française de campanologie)

Pendant les guerres, depuis que l’artillerie utilise le bronze pour ses canons, c’est-à-dire depuis fin XVe-début XVIe siècle, les clochers sont volontiers traités comme des « mines de bronze (expression du député Reboul le 14 mars 1792 à l’Assemblée législative: « Une autre mine féconde de bronze [nous soulignons] est dans ces vastes clochers où, par un luxe ridicule, on a rassemblé de grandes masses destinées, bien moins à appeler les citoyens aux cérémonies, qu’à troubler le repos de leurs voisins) Selon une pratique inaugurée au XVIe siècle, et maintenue bien au-delà, toute ville prise devait livrer ou racheter ses cloches et l’on voit encore ce rachat faire l’objet de règlements tarifés sous le Premier Empire, car le bronze sert tant pour les cloches que pour les canons…

Selon l’estimation fournie par Alain Corbin, autour de 50 000 tonnes de bronze furent récupérées pendant la Révolution pour alimenter la guerre extérieure, soit encore à peu près la moitié du poids de l’ensemble des cloches d’églises du pays[1]. Pendant la première guerre mondiale, au moins dans la zone du front, les destructions volontaires de clochers – soupçonnés de servir de points d’observation aux artilleurs ennemis – furent nombreuses ; en outre dans les régions françaises ou belges occupées par l’Empire allemand, des cloches furent enlevées et fondues pour fournir la matière première de l’industrie d’armement car le blocus établi par la flotte anglaise limitait les possibilités d’importation de la matière première.  Par exemple en 1916, les Allemands enlèvent pratiquement toutes les cloches du département des Vosges, l’année suivantes les deux-tiers de celles du département de la Moselle disparaissent et toutes les régions occupées sont frappées à des degrés variables.

Fig 36 Cloches françaises enlevées

Train de cloches saisies au nord du Front vers 1916 ou 1917 (photo saisie sur un prisonnier allemand en 1918, communiquée par Michel Mauny)

Après novembre 1918, un effort de reconstruction est mené et dans des clochers anciens ou nouveaux sont ainsi bénites des cloches nouvelles dont les inscriptions sont souvent un hommage posthume aux poilus tués, comme l’a montré Thierry Buron pour le Maine-et-Loire.
Quel fut le sort des cloches dans l’Europe allemande de la seconde guerre mondiale ?

Des chiffres impressionnants ont été donnés dès 1948 par le campanologue canadien Percival Price, chargé par les Alliés et par le Vatican d’une mission d’étude sur le sort des cloches, mission menée principalement en 1945 (Campanology, Europe 1947-1947, University of Michigan Press, Ann Arbor, 1948) ; ses chiffres sont repris par Kirrily Ann Freeman en 2009 (Bronze to Bullets, Stanford University Press, Stanford, Californie, 2009). Pour cette Europe allemande, les destructions sont les suivantes : environ 54 000 tonnes de bronze saisies (pour 170 000 cloches) et plus de 40 000 tonnes fondues (pour plus de 148 000 cloches), ceci soit dans le pays d’enlèvement, soit plutôt à Hambourg ou dans les fonderies environnantes.

L’Allemagne perd 83 % des ses cloches, la Belgique 63 % (5 020 cloches enlevées et 4660 fondues ; 2 790  tonnes de bronze enlevées, 1 390 tonnes de bronze fondues) et des chiffres comparables pour les Pays-Bas par exemple. Seuls réchappent à cette hécatombe le Danemark, la Norvège et la France.

Cloches en Belgique

Cloches de Belgique enlevées, en attente de départ pour l’Allemagne vers 1941

Précisons, à la suite de Kirrily Freeman interrogée en décembre 2011, que les chiffres de Percival Price sont à la fois sérieux et incomplets et que, étant l’objet de rapports militaires, ils n’indiquent pas toujours avec précision leurs sources, allemandes ou alliées.

En France, qui nous occupe au premier chef, toujours selon Price et Freeman, sur les environ 75 000 cloches de 1939, seules 1 160 furent confisquées et détruites, essentiellement dans les trois départements dits d’Alsace-Lorraine (plus précisément l’Alsace-Moselle), départements traités donc comme le reste de l’Allemagne. Il semble cependant que la Moselle, lorraine et en partie considérée comme terre française, ait subi plus d’enlèvements que l’Alsace, terre germanique. Enfin le Nord et le Pas-de-Calais étant militairement administrés par les Allemands à partir de Bruxelles, ces départements ont pu connaître proportionnellement plus d’enlèvements de cloches que les autres départements de la France occupée ou « libre », mais seuls quelques cas individuels sont connus ; en effet les statistiques de Percival Price sont issues là de sources allemandes de Bruxelles qui mêlent cloches belges et cloches du Nord et du Pas-de-Calais

L’armistice est signé le 22 juin 40 à Rethondes sans tambours ni cloches, encore que les troupes allemandes aient ordonné des sonneries de cloches dans plusieurs communes de France pour célébrer leur victoire après l’armistice du 22 juin 1940 entrant en pratique le 25.
Arrivent alors les menaces sur les cloches, sur le bronze.

Selon Elizabeth Campbell (« Recycling French Heroes : The Destruction of Bronze Statues under Vichy Regime »), le plan économique quadriennal de Göring prévoit la saisie des cloches des territoires occupés en Europe ;  Göring auraient même déclaré qu’aucune cloche d’église allemande ne serait livrée aussi longtemps qu’il resterait des cloches en France.

Elizabeth Campbell cite à l’appui de ces dires un télégramme récapitulatif adressé le 26 avril 1941 au ministère des affaires étrangères à Berlin par l’ambassade d’Allemagne à Paris (Dr Rudolf Schleir).

Cependant ce plan de Göring rencontra une double et efficace opposition. D’une part s’y opposa fermement le Militärbefehlshaber in Frankreich (MBF, installé hôtel Majestic à Paris, aujourd’hui Peninsula Hotel) pour qui cette violation des sensibilités religieuses des Français augmenterait la résistance à l’Occupation et entraînerait donc pour les Allemands une forte augmentation du coût financier et militaire du maintien de l’ordre. D’autre part l’État français de Vichy, qui soigne ses relations avec l’Église de France, oriente les livraisons de métaux non ferreux vers d’autres sources, essentiellement les statues et autres monuments de bronze. Pour satisfaire les exigences de l’Occupant et les besoins d’une France désormais coupée de ses sources d’approvisionnement extérieur (Chili, Rhodésie du Nord, Congo Belge, États-Unis pour le cuivre, Bolivie pour l’étain, etc.), l’État français, appliquant des décisions prises à l’été 1941, crée, par une loi du 11 octobre 1941, un Commissariat national à la mobilisation des métaux non ferreux, puis le même mois et dans chaque département, une commission spécifique chargée de choisir les statues et autres objets d’art (en cuivre, étain, plomb, laiton et autre « alliage cuivreux ») à conserver, et donc les statues à sacrifier, à livrer à la fonte, à la destruction. Ces commissions sont composées chaque fois du préfet, d’un conservateur de musée, du conservateur des antiquités et objets d’art, d’un architecte des monuments historiques et, plus important, de l’inspecteur général de la production industrielle car le problème est économique avant d’être religieux, artistique, politique ou patrimonial. En outre, par une vaste campagne d’information officielle, les particuliers sont incités à déposer leurs objets inutilisés de cuivre ou autre métal non ferreux en échange de tickets de rationnement supplémentaires.

Pour le Commissariat national, qui relève du ministère de l’Éducation nationale (pour les inventaires) et de celui de la Production industrielle (pour les besoins), agit un  Groupement d’Importation et de Récupération des Métaux, le redouté G.I.R.M. créé dès septembre 1939 aux débuts du conflit (alors pour les besoins de la France, pas de l’Allemagne) et qui presse les commissions départementales et leur fixe les quantités de métal à livrer, en fonction des exigences allemandes et des besoins français. Les Allemands avaient d’ailleurs commencé par rafler les stocks publics et privés français destinés à l’industrie française dès l’été 1940.

Les Français occupés, qui aiment à rire face au pire, colportent l’histoire de ce baryton qu’un agent du G.I.R.M. aurait arrêté « pour récupérer sa voix de bronze » ! (De la même façon quand, dans le si froid hiver 1940-41 les Allemands remettent à la France, par une cérémonie aux Invalides, les cendres de l’Aiglon mort en Autriche, les Français transis disaient : « Ils nous prennent notre charbon et ils nous rendent les cendres ! »). Les conservateurs des antiquités, par département, réagissent d’abord en sollicitant le classement du plus grand nombre possible de statues et cloches. En fait les exigences des Allemands se conjuguent bien avec le souhait de Vichy de « dé-républicaniser » l’espace public, d’éradiquer des places et rues de France de nombreuses  statues républicaines érigées de 1870 à 1914, tout en épargnant les cloches et la plupart des statues en bronze de la Vierge, de Jeanne d’Arc (trois disparues seulement) et d’autres saintetés, pour les raisons politico-religieuses qui correspondent à la connivence recherchée par le régime de Vichy avec l’Église. Cependant les besoins et les exigences de l’Occupant s’accentuent avec la guerre à l’Ouest et surtout à l’Est après le 22 juin 1941.

En avril 1942, sur pression des Allemands, le maréchal Pétain accepte de reprendre Pierre Laval comme président du Conseil du gouvernement de Vichy et celui-ci lui impose Abel Bonnard, qu’on dit proche de la Gestapo, comme ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse en charge des Beaux-Arts. Aussi la menace s’aggrave-t-elle sérieusement pour les statues en bronze et autres objets d’art. Dans chaque département, les conservateurs des antiquités s’emploient fébrilement à présenter des dossiers de classement de statues et cloches anciennes à l’Inventaire des Monuments historiques. Pour l’Yonne, dans l’urgence, sont classées en juillet 1942 toutes les cloches qui figuraient dans les quatre volumes du recueil des Inscriptions de l’ancien diocèse de Sens, (le « Quesvers et Stein »)[2], ce qui permet de sauvegarder le patrimoine campanaire antérieur à 1800, au moins pour le territoire concerné par le recueil, la plus grande partie du département. Ceci aussi, défaut mineur, à classer quelques cloches disparues entre 1902 et la seconde guerre mondiale. En revanche, les cloches des XIXe et XXe siècles ne sont pas à l’abri. Certaines ont pu être réquisitionnées pour être fondues en Allemagne et transformées, elles aussi, en matériel de guerre, culots d’obus, etc. Après la Libération, les problèmes plus immédiats de la reconstruction ont fait qu’on ne dressa pas d’inventaire des pertes de la période juin 1940-août 1944. Disons au moins que, sous l’Occupation, les cloches avaient été menacées, ce qui explique que les conservateurs des antiquités aient mené alors un gros effort de classement et donc de préservation des cloches anciennes. Les pertes campanaires ont pu toucher en particulier une partie du produit de la « fringale de cloches » qui s’est manifestée et concrétisée durant le « siècle campanaire », le XIXe siècle, avec la reconstitution du patrimoine qui suivi la Révolution grâce au Concordat de 1802 signé entre le Premier Consul et la papauté. Ces cloches du  XIXe siècle n’avaient pas été inventoriées car elles étaient considérées comme « non historiques ». L’inventaire des pertes de la période allant de juin 1940 à août 1944 n’ayant pas été dressé, disons au moins que, sous l’Occupation, les cloches ont été menacées, ce qui explique que les conservateurs des antiquités aient mené alors un gros effort de classement et donc de préservation des cloches anciennes.

Il apparaît que des enquêtes portant sur le poids et la teneur en étain et cuivre des cloches sont menées, à partir d’octobre 1941 dans l’Eure et dans l’Yonne.

Dans l’Yonne, à Asquins, près de Vézelay, en 1943 (mois non précisé), l’équipe constituée par une commission mixte franco-allemande monte au clocher pour évaluer le poids de métal des trois cloches, mais la menace de réquisition n’est pas suivie d’effet. Elle aurait pu l’être, à un moment où des réquisitions dans ce village occupé étaient féroces, portant déjà sur les chevaux, les céréales, les pommes de terre, les haricots, le vin, le lait, les hommes pour des corvées de construction d’un fortin au-dessus du village, l’élargissement de la route et des transports divers, etc.[3]

À Auxerre, toujours dans l’Yonne, les statues de Joseph Fourier (mathématicien auxerrois bientôt préfet du premier Empire et resté fidèle à Napoléon sous la Restauration) et celle d’Alexandre Marie (avocat auxerrois   et républicain modéré, ministre du Travail en 1848 et dont Paul Bert fut un temps le secrétaire) sont enlevées pour être fondues à Hambourg. Celle de Paul Bert  dressée sur un pont de l’Yonne en réchappe grâce, dira-t-on, à sa défense par l’ancien chocolatier Jean Moreau, maire (en fait non pas maire mais « président de la  Délégation spéciale », nommé directement par le préfet et choisi parmi l’opposition de droite à une municipalité auparavant traditionnellement radicale-socialiste, orientée à gauche) apprécié des autorités vichystes et allemandes : il aurait démontré au commandant militaire allemand que la statue était aussi creuse que l’était le père Noël en chocolat qu’il lui offrait, et ne permettrait donc de récupérer que bien peu de métal. Jean Moreau se fit un titre de gloire d’avoir ainsi sauvé la statue, titre contribuant à lui valoir sa réhabilitation au bout de quelques années et la reconnaissance des Auxerrois qui en feront leur maire (par élection cette fois et pas par choix du préfet et du maréchal Pétain) puis député. L’affaire de cette statue a sans doute été intentionnellement enflée, pour les besoins de la cause. En effet la loi du 11 octobre 1941 prévoyait explicitement la sauvegarde des « statues et monuments [présentant] un intérêt artistique ou historique ». La statue de Paul Bert fut plusieurs fois menacée, condamnée et  sauvée entre 41 et 44 mais sans intervention du Père Noël, légende rose inventée par Jean Moreau, conteur d’histoires. De la même façon, à Paris la statue de la République, place du même nom, ou la colonne Vendôme, faisant partie du patrimoine national, n’étaient pas menacées. Mais on oublia les cloches éventuellement livrées (non comptabilisées) ainsi que certains monuments aux morts partiellement détruits car comportant par exemple un(e) aigle  germanique de bronze piétiné(e) par un Poilu ou un Coq gaulois, position humiliante aux yeux des nouveaux et provisoires vainqueurs, mais  parfois il s’agit tout simplement de s’emparer du métal non ferreux de Poilus, France, Victoires, Veuves ou Coqs gaulois.

Dans l’ensemble de la France, selon les décomptes de Maurice Agulhon, ce sont  cent vingt statues de la République en espace public qui disparaissent ainsi, c’est-à-dire environ une sur quatre. Au contraire on maintient les statues religieuses, en particulier celles de la Vierge et de Jeanne d’Arc (la sainte la plus statufiée de France en lieu public après la Vierge) dont trois statues furent tout de même fondues, à Langres, Nancy et Mehun-sur-Yèvre. Plusieurs statues religieuses, à Paris même, sont cependant mises en sécurité, dans les sous-sols de l’église Saint-Sulpice, par le clergé qui craint que le pire soit à venir et veut échapper à d’éventuelles demandes ultérieures de Vichy ou des occupants : principe de précaution avant l’heure. En effet les besoins en métaux non ferreux s’accroissent chaque année avec la poursuite de la guerre. Là, dans la crypte de Saint-Sulpice, ces saintetés voisinent  avec le Voltaire de Houdon, enlevé de la Comédie française pour éviter la fonte, et d’autres statues encore de philosophes des lumières ou de grands républicains : heureuse complicité de clercs et laïcs  résistant aux menaces allemandes et vichystes.

Le péril couru par le bronze en France sous l’Occupation a été étudié récemment, à partir d’un cas spécifique, par le conservateur des antiquités et objets d’art du Morbihan, Diego Mens[4]. Ce chercheur donne l’exemple des enlèvements de statues de bronze à Lorient. Sur quatre statues  érigées en espace public de 1897 à 1905, trois statues de républicains ou de scientifiques (l’homme d’État républicain Jules Simon, né à Lorient, ainsi qu’un médecin et un ingénieur, gloires scientifiques locales du XIXe siècle) sont « récupérées » par le préfet et livrées aux  Allemands et seule échappe à la fonte la statue du connétable Olivier de Clisson (qui se place entre Du Guesclin et Jeanne d’Arc dans le panthéon patriotique dressé pour le Moyen Âge par la Troisième République). Il montre aussi les efforts des conservateurs pour classer au moins les cloches datant de l’Ancien Régime, efforts en partie déjoués par le ministre Abel Bonnard comme par le préfet qui ont leurs quotas de tonnes de métaux non ferreux à livrer aux Allemands. Pour limiter les réquisitions, plus de 2 350 cloches sont  classées en France de 1941 à 1945, chiffre à comparer aux plus de 5 000 classées dans la période la plus intense de classement, celle qui suit l’application de la loi de Séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905, autour de 1906 et des années suivantes, en raison des inventaires. Cependant 2 350 cloches anciennes (avant 1800 en général) classées, c’est peu face aux exigences allemandes et aux plus de 50 000 clochers de France.

Tout comme jadis Napoléon III sous le Second Empire offrait calices, chemins de croix et tableaux de la Vierge à la Raphaël ou à  la Murillo dans force églises de France, l’État français de Vichy, qui cherche à séduire et a beaucoup à se faire pardonner, fait preuve de sa sollicitude envers l’Église en offrant, par le canal de l’administration des Beaux-Arts, des statues de pierre, marbre ou calcaire, à des diverses paroisses de France, en zone occupée comme en zone « nono ». Ainsi quelques statues religieuses en pierre calcaire sont-elles offertes à la nouvelle église Saint-Léon à Paris, XVe, un Saint-Joseph, un Saint-Antoine de Padoue, un Christ du Sacré-Cœur[5] : la loi de séparation des Églises et de l’État, tout comme le bPétain parmi les Justes dans un Jugement dernier, 1942, par Louis Barilletronze, s’en trouvait  menacée, mais le maréchal Pétain remercié, complimenté, vénéré. D’ailleurs sur un des vitraux de Saint-Antoine de Padoue à Paris XVe également, un vitrail est consacré au Jugement dernier, réalisé par le maître-verrier Louis Barillet et  illustrant la parole du Christ « Venez, vous qui êtes bénis de mon père » ; y figure parmi les élus  le « béni », le « juste » maréchal Pétain, à la droite du Christ (1942).Pétain parmi les Justes dans un Jugement dernier

 

Ceci n’est pas sans rappeler Saint-Napoléon (hypothétique soldat martyr alexandrin du IIIe siècle, reconnu en 1806 par Pie VII et choisi comme patron des soldats par Napoléon Ier) représenté sur différents vitraux d’églises sous Napoléon III, par exemple dans l’église Saint-Germain du Chesnay, près de Versailles, et à Saint-Louis de Vichy[6]… Mais nous nous éloignons encore du bronze.

En juin-août 1944, la France a conservé suffisamment de cloches pour sonner joyeusement la Libération, ce dont se félicite l’historien campanologue Hervé Gouriou (sauf là où le pillage allemand avait fait disparaître les cloches : dans les trois départements d’Alsace-Lorraine intégrés au Grand Reich et dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, « zones interdites » administrées par l’Occupant à partir de Bruxelles)[7]. Ces sonneries joyeuses et sans frein de la Libération, après le succès du débarquement du 6 juin 44 ou à l’occasion de la capitulation allemande du 8 mai, entrainent d’ailleurs le bris d’un certain nombre de cloches à travers la France. Dans l’Yonne, la tradition rapporte que les cloches de Marsangy et encore d’autres villages furent ainsi fêlées ou brisées pour l’une ou l’autre de ces festivités. À Asquins, c’est l’attache, le « baudrier » du battant qui se brise le 8 mai 45, mais il est aussitôt réparé et les sonneries repartent de plus belle. On avait constaté des incidents semblables le 11 novembre 1918, pour l’armistice. À Champignelles par exemple, la tradition locale rapporte qu’une des cloches de l’église, la Gabrielle datant de 1560, se fendit ainsi le 12 novembre 1918 pour avoir sonné sans interruption à toute volée pendant deux jours. Elle est désormais muette, effet néfaste d’un événement faste. Bien d’autres cas similaires existent à travers la France, car partout le bronze est fragile, et partout les victoires sont sonnées avec une allégresse frénétique[8].

Au total, de 1940 à 1944, voilà une phase importante de « dé-républicanisation » de l’espace public, retour brutal du balancier, qui mêla exigences allemandes, besoins  économiques, questions esthétiques (lutte contre une « statuomanie » jugée excessive) et volonté idéologique, retour brutal qui émut les populations occupées : « Ils prennent tout ! » constatait la sagesse populaire, le « ils » désignant aussi bien  Vichy que Berlin. La volonté vichyste d’effacer de nombreux  monuments commémoratifs républicains, d’enlever aux regards ces objets qui cherchaient à susciter l’émulation pour des valeurs démocratiques et républicaines désormais honnies et combattues était claire.

Ces statues de bronze n’ont cependant que rarement été rétablies après la Libération, pour des raisons tant économiques qu’esthétiques ; par exemple un simple médaillon de bronze  remplace la statue disparue de Zola, dans l’avenue éponyme à Paris, mais plus de Gambetta ni devant le Louvre, ni à Ville-d’Avray, lieu de sa résidence campagnarde et de son décès. Il ne  reste souvent que les socles, sans même leurs plaques de bronze d’origine, enlevées elles aussi sous l’Occupation. La reconstruction de l’industrie, des logements, des infrastructures, etc., passaient avant. En outre le goût esthétique avait  changé rapidement : la statue réaliste (l’homme en redingote) ou allégorique (la femme, souvent peu vêtue ou nue) dans le style académique « fin de siècle » est  désormais plutôt objet de dérision, de moqueries, que d’admiration ; ce style a été supplanté d’abord par la raideur et la simplicité de l’art-déco, puis surtout par la vogue de l’art abstrait et du minimalisme,  et le rejet consécutif d’éléments décoratifs jugés superflus. Il reste que l’on a pu comparer à juste titre l’iconoclasme vichyste à celui des huguenots  pendant les guerres de Religion ou des révolutionnaires de 1793, trois phases de destruction intense de statues pour des raisons politico-religieuses.

Il resterait à lancer une enquête complète sur le sort des cloches au même moment, car nous ne disposons encore que de quelques fragments épars, au détour de monographies locales. Certes ce n’est qu’en Alsace-Moselle, ré-annexée en fait par le Reich, et dans le Nord et le Pas-de-Calais, département administrés à partir de Bruxelles, que les cloches furent enlevées,  massivement.

Bernard RICHARD

Illustrations :

  • Le Jugement dernier, avec le maréchal Pétain en élu, à Saint-Antoine de Padoue (Paris, XVe), vitrail de 1942
  • Saint-Napoléon à la chapelle Saint-Germain du Chesnay (Yvelines), vitrail offert en 1857 par la duchesse d’Elchingen, veuve du second fils (tué en Crimée en 1854) du maréchal Ney
  • Saint-Napoléon à Saint-Louis de Vichy, vitrail, vers 1860.

    Vitrail à saint Napoléon dans une chapelle du Chesnay © M. F. Saintigny, du Chesnay

    Vitrail à saint Napoléon soldat dans une chapelle du Chesnay © F. Saintigny, Le Chesnay

    Saint Napoléon évêque dans l’église Saint-Louis de Vichy

    Saint Napoléon évêque dans l’église Saint-Louis de Vichy


[1] Alain Corbin, Les cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes du XIXe siècle, Paris, éd. Albin Michel, 1994, réédition Flammarion, coll. Champs, 2000, plus accessible et que nous utilisons ici pour les références en note. Voir page 25 et suivantes. On y trouve aussi le discours de Reboul à la Législative. L’ouvrage d’Alain Corbin est évidemment le livre maître, en France, pour toute étude campanaire à partir de la Révolution. Notre ouvrage plus limité géographiquement, Cloches et querelles de cloches dans l’Yonne, Éd. Les Amis du Vieux Villeneuve, Villeneuve-sur-Yonne, 2010, apporte des éléments complémentaires sur les divers usages des cloches.
[2] Paul Quesvers et Henri Stein, Les Inscriptions de l’ancien diocèse de Sens, quatre volumes publiés entre 1897 et 1902.
[3] Paul Meunier, Anecdotes asquinoises, Éditions de Civry, Avallon, 1977.
[4] Diego Mens, « Petite histoire du plan de sauvegarde des objets d’art en Morbihan de 1939 à 1945 », communication dans un colloque campanaire d’Angers, avril 2009, à publier dans l’ouvrage collectif  Regards sur le paysage sonore. Le  patrimoine campanaire, sous la direction de Thierry Buron, éd. Actes-Sud en 2010. La situation générale est également présentée par Christel Sniter, « La fonte des Grands Hommes. Destruction et recyclage des statues parisienne sous l’occupation », revue Terrains et Travaux, n° 13, février 2007, E.N.S. de Cachan. À Paris, l’auteur compte 65 statues de grands hommes  et 8 allégories républicaines enlevées, mais elle ne décompte pas les pertes de cloches. Déjà en 1946 Jean Cocteau et le photographe Pierre Jahan avaient publié une approche de ces disparitions dans La Mort et les statues, Éditions du Compas, 1946, rééd. Seghers, 1977.
[5] Abbé Louis Maury, Historique de la construction matérielle de Saint-Léon, p. 106­ et suiv., Paris, 1960.
[6] Informations et illustrations aimablement procurées par MM. Philippe  Dierstein et François Saintigny . Voir les trois illustrations présentées en annexe. Pour l’église Saint-Antoine-de-Padoue, on peut voir l’ensemble des vitraux sur le site internet saintantoinedepadoue-paris.cef.fr
[7] Hervé Gouriou, L’art campanaire en Occident, Occident, histoire, facture et esthétique des cloches de volée, éd. du Cerf, coll. Cerf-histoire, Paris, 2006, p. 156 et suiv. L’auteur, dans cet ouvrage de portée générale,  souligne que les cloches en France en réchappèrent tout de même mieux que celles des églises d’Allemagne, de Tchécoslovaquie (12 000 cloches fondues en un an !), des Pays-Bas ou de Pologne. Comme ouvrage général de campanologie, voir aussi Jean-Pierre Rama, avec Cloches de France et d’ailleurs, Pierre Zech Éditeur, coll. LTA le temps apprivoisé, Paris, 1993, livre d’art et de technique abondamment illustré.
[8] Suzanne et René Pélissier, « En Puisaye, deux cloches méconnues [à Champignelles et à Bléneau] », L’Écho d’Auxerre n° 117, nov. 1975 et en complément, renseignements communiqués par Danièle Patard, conseillère à l’Office de tourisme de Bléneau.

Les Cloches dans l’Yonne : Cloches municipales, cloches républicaines ?

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