fonction-cloche

Fonctions des cloches, dans l’Yonne et ailleurs

(Extrait de Cloches et querelles de cloches dans l’Yonne, éd. Les Amis du Vieux Villeneuve-sur-Yonne, 2010)

Cloches d’antan, croyances et traditions 

Traditionnellement, les cloches de l’église exercent une fonction essentielle dans la communication, dans l’information publique : comme signal sonore, elles sont un moyen d’annonce, ou de convocation aux fins d’annonce, et par là elles sont un objet et une source de pouvoir. Ainsi leur maîtrise peut-elle vite devenir un enjeu de pouvoir, et une question d’honneur et de considération.

Leurs sonneries exercent des fonctions religieuses, communautaires et familiales, simultanément ou successivement.

Fonctions religieuses

 Les cloches sont d’abord des objets religieux, même si leurs fonctions, elles aussi, relèvent d’un alliage composite. Elles ont été bénites, on dit souvent baptisées : c’est le terme usuel, même s’il est canoniquement impropre et s’il fut toujours vivement critiqué par les protestants. Ajoutons incidemment que le temple protestant, sauf s’il s’agit d’un ancien sanctuaire catholique annexé, n’a généralement ni clocher, ni cloche.

Dans une église catholique, le prêtre qui procède à la cérémonie de consécration d’une cloche, au lieu de prononcer : « Je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit », dit : « Seigneur, que ce signal (en latin, signum) soit sanctifié et consacré au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ». Quelle que soit la formule utilisée, les cloches sont par là des objets consacrés, tout comme le cierge pascal ou les instruments du culte, ostensoirs, calices, ciboires et autres vases sacrés.

Leur baptême, ou bénédiction, est une cérémonie religieuse, qui se déroule selon des rites bien fixés, variables selon les diocèses. Charles Porée, dans Cloches et fondeurs de cloches. Enquête campanaire dans l’Yonne, décrit la cérémonie établie par le Rituel de l’Église de Sens datant de 1694[1].

 Pendant la coulée du métal dans le moule (véritable feu d’artifice spectaculaire produit par le métal en fusion), on récite des psaumes, on chante des cantiques comme le Veni creator, puis on entonne un Te Deum quand l’opération est achevée et réussie, c’est-à-dire qu’on a pu vérifier que le poids de coulée correspond bien à celui commandé par le « traité » dûment signé avec le fondeur de cloches et, grâce au portique provisoire dressé pour la suspendre et la frapper, qu’elle rend bien la note commandée ; cette note, obtenue empiriquement, dépend du rapport entre les dimensions de la cloche et son épaisseur là où frappe le battant (cloche de volée) ou le marteau (cloche fixe, tintée). Le fondeur avait taillé une planche à trousser réalisée en fonction de la note commandée, note globale qui est le résultat de la fusion des multiples notes émises par la percussion de la cloche. Cet instrument, utilisé pour définir le diamètre et surtout l’épaisseur de la future cloche, est marqué de crans perpendiculaires : on l’appelle encore, à cause de sa forme, échelle ou brochette ; il est construit sur la base de secrets de métier transmis héréditairement au sein d’une même dynastie de fondeurs.

Pour la cérémonie proprement dite, la cloche est traitée comme un nouveau-né sur les fonts baptismaux, ce pourquoi on parle de baptême aussi souvent que de bénédiction. Elle reçoit un prénom (sans doute depuis le XIe siècle), qui est généralement depuis le XIIe ou le XIIIe siècle celui de sa marraine ou celui, généralement féminisé, de son parrain, voire des deux car la cloche, comme un enfant, reçoit souvent plusieurs prénoms ; ce ou ces prénoms ont généralement été inscrits sur le moule et coulés dans le bronze, au cours de la fonte, avec en outre la date prévue de l’événement, les noms et titres des parrains, ceux du prêtre officiant et des autorités locales ayant participé ; elle gardera ainsi inscrit toute sa vie le souvenir de la cérémonie et des personnages l’ayant entourée dans ce moment solennel et mémorable. Ces divers éléments sont fidèlement reportés dans le registre paroissial.

Le prénom, parfois, peut être plus simplement celui d’un saint (ou d’une sainte) particulièrement vénéré, comme celui du saint patron, féminisé ou non, de l’église du lieu. Voici pour l’église Sainte-Alpais de Cudot, en 1895, deux nouvelles cloches bénites : l’une est appelée Jeanne d’Arc (qui l’année antérieure a été déclarée vénérable, dans un parcours qui l’amènera à la canonisation en mai 1920) et l’autre Alpais, sainte patronne de l’église avec sainte Marie. Alpais, jeune lépreuse et guérisseuse du XIe siècle, avait été l’objet d’un pèlerinage depuis toujours (sa fontaine miraculeuse guérit de bien des maux) ; elle fut canonisée en 1874 seulement, grâce à l’action décidée du curé de la paroisse, l’abbé Boiselle, et du châtelain, le comte de Saint-Phalle, notabilité du catholicisme de l’Yonne. Dans l’église de Cudot, rénovée par ces deux personnages entre 1870 et 1895, il est normal qu’on installe de nouvelles cloches auxquelles on attribue ces « noms de baptême ».

On retrouve un cas similaire au début du XXe siècle à Saint-Maurice-Thizouaille. Là, l’église dédiée à saint Maurice et à sainte Apolline est détruite en 1903 sur décision de la municipalité anticléricale qui ne veut pas financer les réparations nécessaires ; une nouvelle église est consacrée en 1912, avec baptême de sa cloche qu’on nomme Apolline en souvenir de la sainte patronne de l’église détruite. Nous reviendrons sur ce cas au chapitre IV.

Si la situation la plus courante est qu’une cloche prenne les prénoms de son parrain et de sa marraine, il arrive aussi, exceptionnellement, qu’elle reçoive non seulement des prénoms, mais encore un nom de famille, c’est-à-dire le patronyme de son parrain dont elle devient ainsi comme la fille plutôt que la filleule, si l’on se réfère aux règles de l’onomastique. C’est le cas d’Anne Ernestine Barry, la cloche offerte en 1852 à l’église Saint-Léon de Précy-sur-Vrin par Ernest Barry. Celui-ci, dont la cloche reçoit donc le prénom (féminisé) et le nom de famille, est le châtelain et ensuite le maire du village, de1855 à 1870 ; mais il est peu à peu ruiné par son épouse, une actrice aux dépenses extravagantes, et disparaît des mémoires ; reste sa cloche. Son père, François Barry et son oncle Claude Barry étaient des marchands de bois pour la provision de Paris, originaires de la capitale mais installés dans la région après leurs multiples achats de biens aux alentours de Joigny sous la Révolution, l’Empire et la Restauration. Ernest Barry est donc le châtelain du village, le propriétaire du château acquis et reconstruit par son père François. Il possède surtout de très vastes terres arables, prés et bois dans la commune et dans tout le canton de Joigny. L’inscription portée sur la robe de cette cloche est la suivante : « … Je m’appelle Anne Ernestine Barry. J’ai pour parrain Mr Ernest Barry, propriétaire du château de Précy. Pour marraine Mme Denise Anne Le Petit veuve de Mr François Barry mère de Mr Ernest Barry et j’ai été bénitte [sic] par Mr Picoin curé desservant de Précy ». Ce riche parrain fut donc longtemps maire de Précy sous le Second Empire[2].

Le célébrant qui procède au baptême tend ensuite au parrain et à la marraine un voile blanc dont ceux-ci recouvrent la cloche, procédant donc comme pour le baptême d’un  nouveau-né (ce rite du voile blanc qui évoque bien un baptême n’existerait qu’en France) ; la cloche conserve son voile candide jusqu’à ce qu’on l’ait soulevée et installée dans le clocher ; auparavant, le prêtre a tracé de sa main avec le saint chrême, l’huile sainte, des signes de croix à l’intérieur et à l’extérieur de la cloche et promené son encensoir à l’intérieur, le tout accompagné de psaumes et de cantiques religieux. Il s’agit par là d’écarter l’Esprit malin qui viendrait rôder dans leur métal et s’interposer entre Terre et Ciel. Désormais la cloche est protégée des démons et en protège.

Le parrain est choisi généralement parmi les personnages riches et puissants du village ou liés à celui-ci. C’est souvent, avant la Révolution, le seigneur du lieu, et par la suite un notable influent, souvent noble car la noblesse fleurit encore au XIXe siècle et s’enracine volontiers dans une commune rurale. Il doit offrir la cloche ou sa refonte ou encore, pour le moins, assumer les frais du baptême, en particulier ceux du banquet qui accompagne la cérémonie, et assurer le village de sa protection. Il est donc à la fois le parrain de la nouvelle cloche et celui de la communauté locale qu’il devra aider en cas de difficultés, d’événements malheureux. En somme, il exerce les fonctions classiquement attendues de tout parrainage, de tout patronage : le parrain doit aide et protection au village, à la paroisse. Il joue ce rôle par devoir, intérêt, bons sentiments, ou les trois mêlés. Quelques exemples de parrains illustrent les choix ainsi faits.

Certes les cas surabondent, avant la Révolution, de seigneurs ou dames qui parrainent ainsi une cloche dans une église de leur seigneurie.

À Merry-sur-Yonne, voici une Claudine baptisée au XVIIe siècle, dont le parrain est Claude de Veilhan, seigneur du pays. À Trucy-sur-Yonne, en 1713, une Marguerite, du nom de sa marraine Dame Marguerite d’Engrené, et une Angélique, du nom de Marie-Angélique d’Engrené, parente de la précédente. Les parrains, Auguste de Cullon, seigneur de Sery, et Jean-Baptiste Grillet, seigneur de Bertherau à Trucy, sont également possessionnés dans le « pays »[3]. À Chaumot, en 1723 et 1724, six membres de la famille du châtelain du lieu, le receveur général des finances d’Auvergne Paul Delpech, parrainent successivement les trois nouvelles cloches de l’église, fondues par le sainctier Jean Capitain[4] ; la plus grosse de ces trois cloches, accidentée, sera refondue en 1782 et bénite sous le nom de Claire Louise en présence de son parrain, le nouveau seigneur de Chaumot, le prince Xavier de Saxe, prince royal de Pologne et oncle maternel du roi Louis XVI, et de la marraine, son épouse morganatique Claire Spinucci ; selon une durable tradition locale, lors de la fonte effectuée devant lui sur la place du village, le prince ajouta au bronze en fusion une certaine quantité d’argent afin d’en rendre le son plus harmonieux. Notons à ce propos que, lorsque ce n’était pas le parrain ou la marraine qui ajoutait des objets d’or ou d’argent (bijoux, couverts, vases, etc.), de simples paroissiens le faisaient aussi parfois, pour améliorer la sonorité argentine de la cloche, mais peut-être aussi pour s’en concilier plus que d’autres les faveurs : acte de foi ou superstition ?

Quelques parrains ou marraines exemplaires méritent de plus amples développements.

À Joigny, la seconde cloche de l’église Saint-Jean est baptisée en 1614 (la première, la grosse cloche, datait de 1493) et l’inscription portée sur sa « robe » est la suivante : « Haulte et puissante madame Françoise-Marguerite de Silly, épouse de hault et puissant Seigneur Monsieur Philippe de Gondi, chevalier des Ordres du roy, lieutenant-général pour Sa Majesté en ses mers du Levant et du Ponant, général des Galères de France, comte de Joigny, m’a nommée Françoise ». Il ne faut rien laisser ignorer, aux contemporains comme à la postérité, des titres du si illustre époux de la marraine. En 1887, à l’occasion d’une refonte des cloches, l’abbé Pierre Vignot, natif de Joigny, rappelle par un bien long discours-sermon (vingt-huit pages imprimées…) ce lointain et glorieux événement, en présence du très patient cardinal Bernadou, archevêque de Sens[5]. 

Aux Voves (aujourd’hui commune d’Épineau-Les Voves), le 24 décembre 1707, est baptisée et installée dans l’église une cloche nommée Marguerite. C’est le prénom de sa marraine Marguerite Bachelier, veuve de Loup (ou Louis) Hardouin qui fut maître général des coches d’eau de la région, conseiller du roi, grenetier du grenier à sel de Joigny et membre d’une grande famille bourgeoise en voie d’anoblissement. De multiples liens de parenté unissent entre eux des Bachelier, des Badenier, des Bourdois, des Chomereau, des Gillet, des Hardouin, des Piochard, autant de notables de Joigny fortement soudés par des intermariages. Certains membres de ce groupe ont déjà accédé à la noblesse, du fait d’une carrière militaire ou civile ; d’autres devront attendre la Restauration pour ce faire, alors que d’autres enfin demeureront dans leur roture originelle. On retrouvera d’ailleurs plusieurs de ces bourgeois en ascension dans la Loge maçonnique de Joigny à la veille de la Révolution, comme un Bourdois, issu d’une famille de tonneliers mais avocat procureur général du comté de Joigny et dont un descendant, lui aussi franc-maçon, sera membre de la Société royale de médecine puis médecin du Roi de Rome.
Il s’agit donc, en la personne de Marguerite Bachelier, d’une marraine de qualité.

Le parrain, cependant, n’honore pas la cérémonie de sa présence mais se fait remplacer par un représentant ; en effet ce parrain est Jules Louis (ou Louis Jules) Bolé (ou Bollé), seigneur de Champlay (ou Chamlay), des Voves, d’Épineau, de Neuilly, de Charmoy (Charmeau), de Villemer et autres lieux ; il est souvent appelé localement le marquis de Chamlay. Fidèle et discret conseiller militaire de Louis XIV, il ne tient pas à se compromettre par sa présence avec sa commère Marguerite Bachelier qui a une réputation sulfureuse de janséniste obstinée. Celle-ci se trouve en conflit avec l’archevêque de Sens, Mgr Hardouin de la Hoguette, à propos de l’administration d’une fondation pieuse qu’elle a créée. En effet elle vient de faire en 1706 une donation, en association avec quelques autres Joviniennes aisées et toutes d’obédience janséniste, pour fonder la Maison des Orphelines ; cet établissement charitable d’enseignement occupe un local appartenant à l’Hôtel-Dieu Saint-Antoine de Joigny, mais les fondatrices refusent farouchement la tutelle de cet Hôtel-Dieu et souhaitent maintenir l’entière indépendance de leur institution[6].

Ce baptême d’une cloche de l’église des Voves sans présence du parrain exprime et révèle des lignes de fracture, de même que dans le baptême d’un nouveau-né, les invitations, les présences ou les absences, peuvent manifester l’unité du groupe, une brouille familiale, ou encore une réconciliation autour du berceau.

À Champlay un an plus tard, en 1708, le même marquis de Chamlay ne peut faire moins que d’offrir une nouvelle cloche à l’église du village où est bâti son château, et cette fois il fait acte de présence. Il s’agit sans doute, comme aux Voves, du remplacement d’une cloche antérieure brisée.

Cette cloche, la Maria toujours en place dans l’église Saint-Martin de Champlay, porte l’inscription suivante : « + IHS  MARIA iay [j’ai] été béniste pard Charles de Moderon  curé & iay eu pour parain Louis Jule de Bolé chevalier marquis de Chamlay & pour mareine damoiselle Marie Anne Julie de Régnier de Guerchy – M. Iean Garreau Lieu [lieutenant] – M. P. Coutam [Pierre Cottan] pro [procureur] général – L. Gente [Gendé ?] ie [le ?] saindic – I. Thomas & E. Buordin [Bourdin ?] mar. [marguilliers] – 1708 C. B. » L’orthographe erratique est bien celle de l’époque, chez les fondeurs de cloches comme chez beaucoup d’autres catégories. Trois petits cartouches (8 cm par 5) en complètent la décoration : le premier présente la Vierge Marie portant l’Enfant, motif entouré de deux rameaux fleuris (la cloche s’appelle Marie), le second figure le patron de cette église, saint Martin avec le mendiant, le troisième comporte le dessin d’une cloche encadrée des lettres « C » et « B »  (ou « P ») : il s’agit de la marque du fondeur, non identifié.

Marie Anne Julie de Régnier de Guerchy, qui donne son nom à la cloche, est alors aspirante aux fonctions de chanoinesse de Remiremont, mais serait assez libre de mœurs selon la mémoire familiale des Régnier. C’est une des trois filles d’Henri de Régnier, marquis de Guerchy, seigneur de La Duz et autres lieux, capitaine de cavalerie au régiment du Roi. C’est la sœur de Louis de Régnier (1662-1748), marquis de Guerchy, maréchal de camp depuis 1704, un militaire connu de Jules Louis Bolé tant à l’armée que dans la région (Guerchy, tout comme Laduz, est un village voisin de Champlay). Les Régnier sont possessionnés à Guerchy depuis 1440. Ils se sont souvent illustrés au service des rois. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce sont surtout des militaires, tout comme le marquis de Chamlay ; ceci justifie tout à fait de voir côte à côte, comme parrain et marraine de la cloche de l’église de Champlay, un Bolé de Chamlay et une Régnier de Guerchy, c’est-à-dire un militaire (noble de fraîche date mais bien en cour) et une fille et sœur de militaires (de noblesse bien plus ancienne et illustre).

D’ailleurs le journal Le Mercure de France relate dans sa rubrique mondaine la grande fête offerte quelques années plus tard au château de Joigny par Étienne Piochard de La Bruslerie, lieutenant criminel du comté et ancien capitaine de Dragons, à l’occasion de la Saint-Louis, le 25 août 1711. Parmi les invités d’honneur figurent tant Monsieur de Chamlay que Louis de Régnier, marquis de Guerchy, qui se rencontrent donc à cette occasion. Ne peut-on imaginer que, lors du bal qui suivit le souper de ce 25 août, Monsieur de Chamlay ait pu inviter à danser sa commère de la cloche de Champlay, Damoiselle Marie Anne de Régnier de Guerchy ? Notons que dans le Mercure de France, c’est sous ce seul titre de Monsieur que figure le seigneur de Chamlay, souvent appelé localement Marquis, tant sur la cloche que par ses subordonnés ou par d’autres modestes personnes, essentiellement par flatterie, voire par flagornerie.

Cette cloche fut conservée sous la Révolution, comme la seule de l’église Saint-Martin. Ajoutons qu’en 1636, la grosse cloche de l’église Saint-Loup de Fleury-la-Vallée, paroisse voisine, avait eu pour parrain le seigneur du lieu, Georges de Gentils, baron de Fleury, lieutenant-colonel du régiment de Champagne, et pour marraine Lucie de Brichanteau, épouse de Claude II de Régnier, baron de Guerchy et de Bazarnes, capitaine-lieutenant de la compagnie de chevau-légers de Monsieur le Prince (c’est-à-dire d’Henri II de Bourbon, prince de Condé, le père du futur Grand Condé). Cette Lucie de Brichanteau était grand-mère de Marie-Anne de Régnier, la marraine de la cloche de Champlay. Ainsi dans la région, le parrainage se maintient-il à travers les années dans les mêmes grandes familles, ne serait-ce que parce que ces familles elles-mêmes s’y maintiennent [7].

On peut constater, à Champlay comme partout ailleurs, qu’une cloche s’exprime volontiers à la première personne, comme une personne vivante, dans les inscriptions dont son bronze est revêtu : « J’ai été bénite… » ; cela signifie qu’elle est tant soit peu assimilée à un être vivant doué de la parole. Elle est cependant bénite, comme un objet (tout comme l’eau ou le pain peuvent l’être), alors qu’une personne est plutôt bénie, suivant une règle grammaticale complexe et sujette à variations selon Le Bon Usage de Grevisse.

À Villiers-sur-Tholon, le 18 décembre 1690, pour le baptême de Louise, le seigneur du village était le parrain, Pierre Gruyn de Valgrand, conseiller du Roi au Grand Conseil. Il s’agit d’un financier parisien, issu d’une famille fraîchement anoblie, en 1654 (son père n’était qu’un cabaretier à la mode sous Louis XIII), pour services d’argent rendus à Mazarin ou à Fouquet. La marraine était son épouse Louise de Bragelongne (ou Bragelogne), de la famille des seigneurs de Jouy, près de Courtenay. Tous deux assistent au baptême. C’est même, selon l’historien de ce village, la seule fois où l’on trouve trace écrite de la présence au village de ces seigneurs absentéistes, ce qui souligne bien l’importance revêtue par ce type de cérémonie[8].

À Champlost en 1825, comme à Saint-Aubin-Châteauneuf en 1867 ou encore à Neuilly en 1884, et dans d’autres lieux, nous retrouverons des exemples semblables, avec toujours pour parrain et marraine des personnalités notables du village, ou liées à celui-ci.

Être parrain, c’est faire preuve de piété et de générosité, parfois sans doute mâtinée de vanité ou d’ambition : comment expliquer autrement que l’on trouve au XVIIIe siècle le patronyme Texier de Hautefeuille cinq fois à Charny, une fois à Saint-Sauveur, une fois encore à Saint-Martin-sur-Ouanne[9] ? En tout état de cause, parrainer une cloche n’est pas qu’un acte religieux, c’est aussi une marque de pouvoir, un honneur mérité ou recherché.

Baptisées, les cloches président ensuite à toutes les cérémonies religieuses : messes, fêtes, baptêmes, mariages et enterrements (voir plus loin). Leur son grave, mélancolique ou joyeux, audible dans tout le village ou le quartier, exerce un effet de fascination. Le sociologue Henri Lefebvre parle de l’effet de « la grave voix du père éternel [qui] tombe du haut du clocher [et] attrape les gens par les oreilles, vibre sous les crânes et dans les carcasses ». De nombreux ouvrages soulignent ainsi le caractère ensorceleur de la sonnerie des cloches[10].

Les cloches sont encore l’objet de diverses croyances que les rationalistes, mais pas eux seuls, qualifient volontiers de superstitions. Nous rangeons néanmoins ces croyances, de façon certes téméraire, voire indue, dans la rubrique de la fonction religieuse des cloches.

Ainsi les sonneries de cloches, à la volée, sont-elles sensées éloigner les orages et la grêle.

À Vermenton, par délibération des habitants assemblés en 1703, six personnes dûment enregistrées doivent sonner jour comme nuit dès qu’apparaît une menace d’orage ; des amendes sont infligées aux sonneurs défaillants.

À Vézinnes, en 1779, ce sont jusqu’à quatre-vingt-neuf habitants qui sont ainsi inscrits sur la liste des sonneurs.

À Guerchy, par une ordonnance du prévôt du seigneur datée du 19 avril 1778, mais qui reprend des ordonnances antérieures (« le tout conformément aux susdites ordonnances et anciens usages »), les habitants sont répartis en douze brigades de dix à quatorze sonneurs chacune, à raison d’une personne par feu semble-t-il, y compris des femmes quand le chef de famille est décédé (10 femmes, veuves, sur 137 sonneurs inscrits sur le registre de 1778). Ils doivent « sonner lors des orages et hauts temps pour prévenir les orages et faire en sorte de prévenir les accidents qui pourraient arriver par icelles ». Celui qui n’effectuerait pas son tour de garde ou s’interromprait momentanément de sonner à son tour, non seulement est passible d’une amende, mais est en outre tenu pour financièrement « responsable de  tout événement » qui se produirait du fait qu’il aurait omis de sonner.

Cependant, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1834, cette pénalité n’est plus appliquée : la foudre tombe par deux fois tout près de l’église puis sur celle-ci, mettant le feu au clocher alors que les veilleurs se sont sauvés au premier coup de foudre : « Épouvantés, les sonneurs s’empressèrent, sous une pluie battante, de regagner leurs demeures » ; la commune s’adresse à Louis-Philippe pour qu’il finance la reconstruction, en vain car ce roi est très économe de ses deniers. Pourtant les habitants de cette commune sinistrée avaient présenté un solide argumentaire : « Il est d’autant plus précieux de conserver cette voûte que son existence se rattache à une illustration bien glorieuse pour la France. C’est le Grand Condé qui la fit élever à ses frais et sous ses yeux » ; une autre tradition rapporte que le même Grand Condé y eut pour égérie la « Belle de Guerchy », parente des marraines de même nom que nous avons rencontrées à Champlay et Fleury-la-Vallée. Mais le roi-bourgeois ne répondit pas à la demande d’aide. Rappelons que, plus fin politique, Napoléon III, après un incendie à La Chapelle-Vieille-Forêt qui avait détruit partiellement l’église, offrit un calice en vermeil portant l’inscription : « Donné par S. M. Napoléon III à l’église de la Chapelle-Vielle-Forêt (Yonne) 1865 à la demande de Mr Michel, curé ». Tout ceci est décrit dans les ouvrages d’érudits locaux, en particulier par le docteur Eugène Bérillon en 1887[11]. Cet auteur s’y gausse de la crédulité, de l’ignorance des habitants de Guerchy ; de façon plus générale, il récuse ces croyances très répandues sous l’Ancien Régime, et au-delà, à propos de l’utilité des sonneries de cloches, comme des bruits faits par les vignerons avec un échalas frappant contre leur hotte ou par les faucheurs avec leurs faux, pour « fendre » les orages. Ce docteur, libre penseur affiché, fut enterré à Guerchy en 1902 dans une tombe recouverte par une sorte de  grotte en rocaille comportant deux autres tombes, avec l’inscription suivante :

« Agis comme tu penses
   Ci-git un Libre Penseur… »[12]

Éloignant l’orage, « fendant les nuées », certaines cloches jugées particulièrement efficaces sont même réputées détourner les intempéries vers les villages voisins.

À Fleury-la-Vallée, près de Guerchy, la grosse cloche est plus sonore car plus lourde que celles des paroisses environnantes, et bien plus efficace contre les orages : « Même on prétendait que, quand elle sonnait la première à l’approche d’une tempête, elle arrêtait ou coupait les nuées, de manière à les faire fondre sur le territoire des communes voisines, le plus souvent sur Guerchy. Aussi quand sa sonnerie devançait celle de Guerchy, n’était-on pas sans crainte et n’avait-on pas assez de malédictions à son adresse »[13].

À Marcilly-lès-Avallon, c’est la cloche d’une chapelle mariale qui est réputée pour son efficacité contre les orages, comme le rappelait encore en 1958 le chanoine Paul Mégnien, évoquant cette chapelle Notre-Dame du-Bon-Repos : « La cloche même de la chapelle semblait recevoir de la Madone une influence particulière : plus qu’une autre, elle avait le pouvoir de dissiper les orages… »[14] : crédulité ou constatation empirique des villageois et du chanoine ?

L’Essai sur le symbolisme de la Cloche dans ses rapports et ses harmonies avec la Religion (1859), cité en note 15, propose une explication religieuse du rôle joué ainsi par les cloches contre les orages : « Cette merveilleuse puissance de la cloche contre les démons de l’air n’explique-t-elle pas, ne justifie-t-elle pas suffisamment la vertu qu’on lui reconnaît de dissiper les vents et les nuages, de balayer devant elle la grêle et la foudre, de conjurer les tempêtes et les éléments déchaînés, puisque toutes ces pernicieuses influences de l’atmosphère ne proviennent point tant des causes naturelles que de la malice de ces génies malfaisants [les démons] ? » Le diable étant la cause des tempêtes, on comprend que la cloche, bénite, chasse ses effets maléfiques. S’agit-il là de religion, de magie ou, comme même certains rationalistes le croient, de l’effet physique des vibrations du son sur les nuages ? L’Église reste cependant divisée à propos de ces croyances proches de la superstition : les services rendus par les cloches à une communauté villageoise unie dans des croyances partagées sont-ils d’essence religieuse ou magique ?

L’autorité civile, sous la monarchie de Juillet, certes un peu voltairienne, cartésienne ou incrédule, interdit même de sonner les cloches pendant les orages. Voici l’arrêté pris le 16 juin 1835 par le vicomte de Bondy, préfet de l’Yonne :

« Les derniers orages qui viennent d’éclater sur plusieurs points du département ont donné occasion de reconnaître que, dans quelques localités, on a conservé la funeste habitude de sonner les cloches dans le but de détourner la foudre.

Il est du plus haut intérêt de persuader aux populations rurales, tout ébranlement de l’air, occasionné soit par un mouvement rapide, soit par un bruit fort quelconque, n’est propre qu’à déterminer l’effet qu’on veut éviter, c.a.d., la chute du tonnerre.

De tous les bruits, le plus dangereux pendant un orage, est celui que produit le son des cloches, parce qu’il a lieu dans une région de l’air plus élevée.

De nombreux accidents ont prouvé combien est dangereux le préjugé qui porte encore quelquefois les habitants des campagnes à faire sonner les cloches quand il tonne. Les Maires doivent user de leur autorité morale pour détruire ce préjugé dans l’esprit de leurs administrés ».

Qui donc croire, des traditions ou du préfet ? L’arrêté a d’ailleurs peut-être été pris en réponse à l’orage qui avait touché, un an plus tôt, le clocher de Guerchy et entraîné une (vaine) demande d’aide au roi.

En 1887, le docteur Eugène Bérillon déjà cité, libre-penseur, est tout à fait homme de son temps en déplorant « l’ignorance qui  régnait à peu près en souveraine maîtresse sur nos campagnes » et en qualifiant ces usages [sonner dans le clocher pour éloigner l’orage] de « fort dangereux », tout comme l’avait fait le préfet en 1835 : « Aujourd’hui, écrit-il, grâce aux découvertes de la science et à la propagation de l’instruction, on ne croit plus guère, dans nos campagnes, à la puissance des cloches et on a généralement renoncé aux périlleuses sonneries d’autrefois » : notre Monsieur Homais ne manifesterait-il pas une autre forme de crédulité avec sa croyance en la dangerosité du son des cloches en cas d’orage ?

On trouvait déjà ces préventions contre la sonnerie des cloches en cas d’orage dans les Entretiens de village du juriste et pamphlétaire Louis Marie de Cormenin, député de Joigny de 1834 à 1846. Cet ouvrage didactique qui eut la faveur du public (sept éditions et 12 000 exemplaires écoulés en un an avant une huitième édition en 1847), présente, sous forme de dialogues familiers, les échanges entre Maître Pierre et le villageois François (le villageois français) :

 – François : Ne m’arrêtez pas, je cours au clocher pour sonner les cloches ; est-ce que vous ne voyez pas que l’orage arrive, arrive, et va fondre sur nous ? Or nous le chasserons en branlant les cloches, lorsqu’il passera sur nos têtes, et il s’en ira tomber chez nos voisins…

– Maître Pierre : Tu vas faire là, François, une mauvaise action. Parce que le nuage, ébranlé par le tintement des cloches, peut crever sur toi et t’étouffer avec le soufre et le feu qui s’échappent de leurs flancs […] Vous violez les règlements administratifs que tous les citoyens sont tenus d’observer, et vous devenez les premières victimes de votre désobéissance, de votre ignorance et de votre opiniâtreté.

François réplique alors que, par quatre fois déjà, la grêle est tombée dans les champs du village ces dernières années. Maître Pierre poursuit : « N’avez-vous pas, ces quatre fois, mis en branle la cloche à tour de bras, et à grande volée, pendant le passage de la nuée ? Sans toutes vos sonneries qui, du bout de l’horizon, attirent le fluide électrique, peut-être que la nuée aurait passé par-dessus nos têtes ; je dis peut-être, François, mais c’était toujours une chance à courir »[15].

Pour clore sur ce chapitre des croyances relatives à l’orage, rappelons que l’on crut longtemps que les cloches bénites par un simple prêtre, et non pas par l’évêque ou un des proches délégués de ce dernier, étaient inefficaces contre les orages.

En tout état de cause, croyances chrétiennes ou magiques, la cloche, objet bénit, consacré, a pour maître en tant que tel le curé, le desservant de la paroisse, c’est-à-dire le chef de la vie religieuse locale.

Fonctions communautaires

Les cloches, tout comme le clocher, symbolisent le village. Quand une nouvelle cloche n’est pas intégralement offerte par un généreux donateur, ce sont, nous l’avons dit, les villageois qui contribuent à son acquisition ou à sa refonte par leurs souscriptions, et parfois encore par des dons de bijoux d’argent et d’or à mêler au bronze, dons qui leur attirent la bienveillance du Ciel : objet religieux offert par la communauté, par les populations locales.

À Épineuil en 1677, les vignerons se cotisent pour refondre une cloche fêlée ou en acquérir une nouvelle ; comme en 1762 ceux d’Irancy ou en 1787 les habitants de Crain. Un siècle plus tard, à Champignelles, le compte rendu de la cérémonie de baptême souligne que « tous les paroissiens sans exception aucune tinrent à honneur de s’inscrire sur la liste de  souscription » pour l’acquisition d’Anne-Marie Renée, bénite en septembre 1897 : question d’honneur, ou de solidarité d’un groupe[16].

Les sonneries à usage profane, multiples en raison de coutumes immémoriales, contribuent à rythmer la vie de chacun, à annoncer, à convoquer, à rassembler la population du village ou du quartier.

De plus en plus souvent, au fur et à mesure de l’avancée du XIXe siècle, elles égrènent avec ou sans horloge les heures puis les fractions de celles-ci. Cette scansion des heures, heures profanes mais comme bénites par les cloches, fait partie du paysage sonore des villes et surtout des villages.

C’est ainsi que, chaque jour, elles sonnent au moins à trois moments donnés, aux trois points du jour qui se confondent souvent, mais pas toujours, avec les trois angélus : le réveil, pour le départ aux champs, le midi, autour d’onze heures ou midi pour la fin de la matinée de travail, et le retour, pour la fin de la journée de travail ; elles rythment donc le temps, avant la généralisation des montres et des horloges, dont les cloches ou timbres aux faibles tintements, sans l’appui du balancement des volées, n’atteindraient pas l’extrémité des terres de la paroisse.

Les autres types d’usages civils pour lancer une information (alarme, avertissement, convocation, célébration, déploration…) sont nombreux et, en outre, ils varient d’une communauté à une autre.

Par exemple elles peuvent sonner l’appel pour l’entrée en classe des enfants du village, le matin et l’après-midi ; souvent elles convoquent les électeurs pour le vote ou les habitants du village pour une assemblée ; elles fêtent les élus : au village le maire, au chef-lieu  le conseiller général ou d’arrondissement, le député ou le sénateur : c’est la sonnerie d’honneur ; les cloches sonnent pour annoncer la réunion du conseil municipal et convoquer ainsi les conseillers ; elles fêtent aussi le passage de personnages importants, par exemple celui de Napoléon et de Joséphine à Sens, en avril 1805, et alors les bourdons de la cathédrale sonnent à la volée pendant toute la durée du passage du couple impérial, soit plusieurs heures ; d’ailleurs les cloches de l’église principale de toute ville doivent sonner en volée au passage du chef de l’État (l’empereur, puis le roi, enfin le président de la République) en application d’un décret protocolaire de messidor an XII (1804) en vigueur sur ce point jusqu’à un allégement du protocole présidentiel datant de 1989 ; les cloches sonnent encore l’ouverture et la fermeture du marché ; à la sonnerie de fermeture arrivent les « clochards » (c’est une des étymologies envisagées pour ce terme), à la recherche des restes ; au XIXe siècle, elles annoncent la venue du percepteur ; en zone viticole, elles sonnent pour annoncer l’ouverture et la  fermeture des vendanges (le ban), ce qui a été étudié en détail pour la ville d’Auxerre par Charles Demay en 1887[17].

Dans l’enquête campanaire menée par le préfet de l’Yonne en 1884-85 pour l’application de la nouvelle loi municipale d’avril 1884, il ne reste plus que les sonneries d’ouverture et de fermeture du ban des vendanges à Auxerre, vers septembre ou octobre. Auparavant, c’était chaque jour de travail des vignerons et laboureurs auxerrois que, matin et soir, sonnaient pendant une bonne demi-heure certaines cloches de l’église Saint-Étienne (ex-cathédrale) et de l’église Saint-Pierre. Ce service était assumé financièrement soit par l’Église, soit par la municipalité, selon les périodes. Quand, à certains moments de la Révolution, l’usage religieux des cloches cesse, c’est la municipalité qui assume ce service, grâce à la cloche « civique » maintenue respectivement dans les églises Saint-Étienne (devenue temple de la Raison) et Saint-Pierre. Ces sonneries quotidiennes typiquement profanes disparaissent peu à peu dans les années 1870 ou 1880, du fait de la généralisation en ville des horloges, pendules puis montres.

Ajoutons les sonneries de déshonneur, que l’on fait retentir pour se réjouir de l’échec, du départ d’une autorité locale abhorrée, par exemple celles que fait retentir à La Chapelle-Vieille-Forêt un groupe de villageois pendant une heure et demie le 8 janvier 1800, pour célébrer ainsi la destitution de l’administrateur du canton. Quatre jours plus tôt, à Flogny, d’autres habitants avaient dressé une échelle pour appeler à pendre le même personnage[18].

Les cloches appellent aussi à une assemblée générale les vignerons-tâcherons de Joigny, le 6 février 1792, appel lancé par les chefs d’un mouvement de protestation contre les trop bas salaires : « Quelques uns d’eux [des vignerons] s’étaient portés dans les églises de la ville et y avaient sonné l’assemblée générale. Sur les 2 heures après-midi, il s’est présenté à l’hôtel commun un nombre considérable de vignerons… ». Elles appellent encore d’autres catégories professionnelles, comme par exemple les flotteurs de Clamecy qui, à la même époque, « ont sonné le tocsin pendant deux heures, se sont armés de crocs, de bûches  et de bâtons, sont tombés sur la garde nationale qui n’a pas osé tirer et qui tremblait sous ses armes… » [19]. Souvent elles sonnent le couvre-feu, la retraite, et par là, la fermeture du cabaret, à 9 ou 10 h du soir. L’historien Ernest Lavisse, dans ses Souvenirs, a rapporté les propos savoureux d’un curé du département de l’Aisne refusant de sonner cette fermeture : « Mes frères, la cloche a reçu des bénédictions pour faire entrer des chrétiens à l’église, et non pas pour faire sortir des cochons du cabaret »[20]. Il reste que sonner ainsi la  retraite est une pratique fort répandue, dans les pays de l’Yonne comme ailleurs en France, pratique associée à celle du guet.

En outre ce sont les cloches qui annoncent tout événement extraordinaire, heureux ou malheureux : fête de  souveraineté, dynastique puis nationale (la fête du roi puis, le 15 août, celle de l’empereur des Français, ensuite le 14 Juillet), incendie, inondation, invasion, menace d’épidémie, mobilisation générale (le 1er août 1914, le tocsin est sonné dans toutes les églises de paroisses pendant une pleine heure, pour annoncer la mobilisation générale), armistice victorieux, victoire militaire (sonneries d’allégresse, en volée).

Ainsi l’armistice du 11 novembre 1918 est-il sonné avec frénésie, par de joyeuses et interminables sonneries, lancées par des mains inexpérimentées qui ont fêlé ou fendu nombre de ces cloches agitées en volée. En Bretagne Pierre-Jakez Hélias, dans Le Cheval d’orgueil, raconte : « Un jour, la révolution éclate sur nous. Tout le monde se rassemble sur la place. Des cris, des rires fous, des larmes, les auberges pleines… Les cloches d’un immense baptême résonnent à faire s’écrouler le clocher. Nous apprenons un mot français de plus, encore plus bizarre que les autres et qui retentit dans toutes les bouches comme un applaudissement : armistice ».

Dans l’Yonne, à Champignelles, la tradition locale dit qu’une des cloches de l’église, la Gabrielle, datant de 1560, se fendit ainsi le 12 novembre 1918 pour avoir sonné sans interruption à toute volée pendant deux jours. Elle est désormais muette.

À la Libération, en 1944, des sonneries similaires ont les mêmes effets fastes et néfastes. Ainsi à Marsangy, Marie-Françoise, une cloche de 1821 pesant 700 kilos, est-elle fêlée en ces circonstances, nous précise Jean-Luc Dauphin (elle ne sera restaurée que trente ans plus tard et bénite en février 1975 par Mgr Stourm, archevêque de Sens). On reprend les sonneries folles pour la capitulation allemande du 8 mai 1945, et l’attache (le baudrier) du battant d’une des cloches de l’église d’Asquins se rompt, le battant tombe au sol, heureusement sans atteindre le sonneur ; on refait vite ce lien de cuir et l’on poursuit les sonneries.

À partir de juin 1940, après l’armistice signé le 22 à Rethondes sans tambours ni cloches en France (encore que les troupes allemandes victorieuses aient souvent imposé aux occupés à faire sonner les cloches pour fêter l’armistice, à raison d’un quart d’heure par jour pendant cinq jours à Cheny par exemple à partir du 25 juin 40), on a dit que, pressentant des réquisitions de métaux non ferreux par l’Occupant pour ses besoins civils et surtout militaires, le maréchal Pétain aurait voulu sauvegarder au moins les cloches de France en livrant préventivement le bronze de nombreuses statues érigées en espace public depuis 1870-1880 (cuivre et étain récupérables après fonte). En fait l’histoire est plus complexe. Pour satisfaire les exigences de l’Occupant et les besoins d’une France désormais coupée de l’extérieur (Chili, Rhodésie du Nord, Congo Belge pour le cuivre, Bolivie pour l’étain, etc.), l’État français, par une loi du 11 octobre 1941, crée un Commissariat national à la mobilisation des métaux non ferreux, puis le même mois et dans chaque département, une commission spécifique chargée de choisir les statues et autres objets d’art dont les cloches (en cuivre, étain, plomb, laiton et autre « alliage cuivreux ») à conserver, et donc les statues et cloches à sacrifier, à livrer à la fonte, à la destruction. Ces commissions sont composées chaque fois du préfet, d’un conservateur de musée, du conservateur des antiquités et objets d’art, d’un architecte des monuments historiques et, plus important, de l’inspecteur général de la production industrielle.

Pour le Commissariat national, qui relève du ministère de l’Éducation nationale (pour les inventaires) et de celui de la Production industrielle (pour les besoins), agit un Groupement d’Importation et de Récupération des Métaux, le redouté G.I.R.M. qui presse les commissions départementales et leur fixe les quantités de métal à livrer, en fonction des exigences allemandes et des besoins français (la France ne peut plus importer de métaux et en outre les Allemands ont raflé ses stocks publics et privés français dès l’été 1940). Les Français occupés, qui aiment à rire face au pire, colportent l’histoire de ce baryton qu’un agent du G.I.R.M. aurait arrêté « pour récupérer sa voix de bronze » ! (De la même façon quand, dans le si froid hiver 1940-41 les Allemands remettent à la France, par une cérémonie aux Invalides, les cendres de l’Aiglon mort en Autriche, les Français transis disaient : « Ils nous prennent notre charbon et ils nous rendent les cendres ! »). Les conservateurs des antiquités, par département, réagissent d’abord en sollicitant le classement du plus grand nombre possible de statues et cloches. En fait les exigences des Allemands se conjuguent bien avec le souhait de Vichy de « dé-républicaniser » l’espace public, d’éradiquer des places et rues de France de nombreuses  statues républicaines érigées de 1870 à 1914, tout en épargnant les cloches et les statues en bronze de la Vierge, de Jeanne d’Arc et d’autres saintetés, pour les raisons politico-religieuses qui correspondent à la connivence recherchée avec l’Église. Cependant les besoins et les exigences de l’Occupant s’accentuent avec la guerre à l’Ouest et surtout à l’Est après le 22 juin 41. En avril 1942, sur pression des Allemands, le maréchal Pétain accepte de reprendre Pierre Laval comme président du Conseil du gouvernement de Vichy et celui-ci lui impose Abel Bonnard, qu’on dit proche de la Gestapo, comme ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse en charge des Beaux-Arts. Aussi la situation s’aggrave-t-elle sérieusement pour les statues en bronze et autres objets d’art. Dans chaque département, les conservateurs des antiquités s’emploient fébrilement à présenter des dossiers de classement de statues et cloches anciennes à l’Inventaire des Monuments historiques. Pour l’Yonne, dans l’urgence, sont classées en juillet 1942 toutes les cloches qui figuraient dans les quatre volumes du recueil des Inscriptions de l’ancien diocèse de Sens, (le « Quesvers et Stein »), ce qui permet de sauvegarder le patrimoine campanaire antérieur à 1800, au moins pour le territoire concerné par le recueil, la plus grande partie du département. En revanche, les cloches des XIXe et XXe siècles ne sont pas à l’abri. Certaines ont pu être réquisitionnées pour être fondues en Allemagne et transformées, elles aussi, en matériel de guerre, culots d’obus, etc. Après la Libération, les problèmes plus immédiats de la reconstruction ont fait qu’on ne dressa pas d’inventaire des pertes campanaires, pertes ayant pu toucher en particulier une partie du produit de la « fringale de cloches » du XIXe siècle (sur laquelle nous reviendrons), objets non classés par les conservateurs tant publics que diocésains parce que considérés comme trop récents, non historiques.

À Asquins par exemple, près de Vézelay, en 1943 (mois non précisé), l’équipe d’une commission mixte franco-allemande monte au clocher pour évaluer le poids de métal des trois cloches, mais la menace de réquisition n’est pas suivie d’effet. Elle aurait pu l’être, à un moment où des réquisitions dans ce village occupé étaient féroces, portant déjà sur les chevaux, les céréales, les pommes de terre, les haricots, le vin, le lait, les hommes pour des corvées de construction d’un fortin au-dessus du village, l’élargissement de la route et des transports divers, etc.[21]

À Auxerre, la statue de Joseph Fourier (mathématicien auxerrois et préfet du premier Empire resté fidèle à Napoléon sous la Restauration) et celle d’Alexandre Marie (avocat auxerrois républicain modéré, ministre du Travail en 1848 et dont Paul Bert fut un temps secrétaire) sont enlevées pour être fondues à Hambourg. Seule celle de Paul Bert dressée sur un pont de l’Yonne en réchappe grâce, dira-t-on, à sa défense par l’ancien chocolatier Jean Moreau, maire (en fait non pas maire mais « chef de la délégation spéciale », nommé directement par le préfet de Vichy) apprécié des autorités vichystes et allemandes : il aurait démontré au commandant militaire allemand que la statue était aussi creuse que l’était le père Noël en chocolat qu’il lui offrait, et ne permettrait donc de récupérer que bien peu de métal. Jean Moreau se fit un titre de gloire d’avoir ainsi sauvé la statue, titre de gloire contribuant à lui valoir sa réhabilitation au bout de quelques années et la reconnaissance des Auxerrois qui en feront leur maire (cette fois, par élection et non par choix du préfet et du maréchal Pétain) puis député. L’affaire de cette statue a sans doute été intentionnellement enflée (en fait sans doute purement et simplement inventée car les décisions se prennent non pas à Auxerre mais à Paris) pour les besoins de la cause. En outre la loi du 11 octobre 1941 prévoyait explicitement la sauvegarde des « statues et monuments [présentant] un intérêt artistique ou historique ». La statue de Paul Bert, faisant bien sûr partie au premier chef du patrimoine auxerrois, risquait peu d’être « déboulonnée ». De la même façon, à Paris la statue de la République, sur la place du même nom, ou la colonne Vendôme, faisant partie du patrimoine national, n’étaient pas menacées. Mais on oublia les cloches éventuellement livrées (non comptabilisées) ainsi que certains monuments aux morts partiellement détruits car comportant par exemple un aigle germanique de bronze écrasé par un poilu ou un coq gaulois, position humiliante aux yeux des nouveaux et provisoires vainqueurs..

Le péril couru par le bronze en France sous l’Occupation a été étudié récemment, à partir d’un cas spécifique, par le conservateur des antiquités et objets d’art du Morbihan, Diego Mens. Ce chercheur étudie par exemple les enlèvements de statues de bronze à Lorient : sur quatre statues érigées en espace public datant de 1897 à 1905, trois statues de républicains ou de savants (Jules Simon, né à Lorient, ainsi qu’un médecin et un ingénieur, gloires scientifiques locales) sont « récupérées » par le préfet et livrées aux  Allemands et seule échappe à la fonte la statue du connétable Olivier de Clisson (qui se place entre Du Guesclin et Jeanne d’Arc dans le panthéon patriotique dressé pour le Moyen Âge par la Troisième République). Il montre aussi les efforts des conservateurs pour classer au moins les cloches datant de l’Ancien Régime, efforts en partie déjoués par le ministre Abel Bonnard comme par le préfet qui ont leurs quotas de tonnes de métaux non ferreux à livrer aux Allemands. Pour limiter les réquisitions, plus de 2 350 cloches sont classées en France de 1941 à 1945, chiffre à comparer aux plus de 5 000 classées dans la période la plus intense de classement, celle qui suit la loi de Séparation, autour de 1906 et des années suivantes, en raison des inventaires. Cependant 2 350 cloches classées, c’est peu face aux exigences allemandes, d’autant que, de façon générale, ces classements ne concernent pas les cloches d’après la Révolution, les plus nombreuses[22].

En juin-août 1944, la France a cependant conservé suffisamment de cloches pour sonner joyeusement la Libération, ce dont se félicite l’historien campanologue Hervé Gouriou (sauf là où le pillage allemand avait fait disparaître les cloches : dans les trois départements d’Alsace-Lorraine intégrés au grand Reich et dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, « zones interdites » administrées par l’Occupant à partir de Bruxelles)[23]. L’Alsace-Lorraine et les régions occupées entre septembre 1914 et novembre 1918 avaient déjà été soumises une première fois à de fortes réquisitions du bronze campanaire, un vrai pillage ! L’Yonne y avait échappé, mais une recherche sur le sujet resterait à mener pour la période 1940-1944. Disons au moins que, sous l’Occupation, les cloches ont été menacées, ce qui explique que les conservateurs des antiquités aient mené alors un gros effort de classement et donc de préservation des cloches anciennes. Ce sont des statues de bronze qui ont été finalement sacrifiées, pas les cloches.

Les cloches sonnent donc à la volée pour annoncer tout événement exceptionnel et heureux, victoire, libération du territoire. Il en reste des traces qui imprègnent durablement la mémoire collective.

 Mais, trop souvent, les voilà qui sonnent le tocsin. « Tocsin », étymologiquement « toc » et « sin » c’est toquer, frapper le signal, le signum, terme souvent utilisé pour désigner la cloche en latin médiéval au lieu de campana, terme du latin de l’Antiquité tardive. Dans le clocher, le sonneur frappe de façon précipitée par des coups ponctués d’interruptions irrégulières mais reconnaissables ; cette opération est souvent effectuée avec un marteau sur la grosse cloche, ou sur le braillard, cloche volontairement aplatie, déformée, au son spécifique. En tout état de cause, chaque village a sa façon propre d’opérer, afin qu’on sache quel clocher sonne, quelle paroisse lance l’alarme, et les codes sonores sont alors connus de tous dans le village et les villages des alentours.

C’est une sonnerie de convocation, d’injonction à se rassembler utilisée surtout pour annoncer l’incendie, si fréquent dans le département à cause des toits de chaume. Avec l’essor des tuileries et la généralisation progressive des toits de tuiles, peu inflammables, dans les années 1800 à 1850, une transformation récemment décrite pour le nord de l’Yonne par Jean-Paul Delor (72 tuileries en 1812, 245 en 1858), les incendies seront de moins en moins fréquents et ravageurs[24] mais dans ces villages, les appellations rue des Maisons Brûlées ou rue du Moulin Brûlé ne sont pas rares, en souvenir d’une catastrophe dont on a tout oublié, jusqu’à sa date.

À Neuilly (sur-Ravillon) par exemple, le tocsin sonne quand un incendie ravage presque complètement le village en 1722 puis en 1785, de même que déjà sans doute le 20 mars 1593, quand l’armée du duc de Guise (Charles de Lorraine, le fils d’Henri le Balafré exécuté sur ordre d’Henri III en 1588) s’empare du village qui résistait et y met volontairement le feu[25]. Les exemples de villes ou villages en feu ne manquent pas, depuis l’incendie qui, le 12 juillet 1530, détruit presque complètement Joigny, y compris son faubourg du pont au-delà de l’Yonne ou celui qui ravage Champlay le 21 octobre 1615, les troupes royales ayant mis le feu à ce village où des troupes révoltées contre Louis XIII s’étaient enfermées[26]. Charny brûle aux trois quarts le 24 juillet 1706, la reconstruction de son église ne sera achevée qu’en 1737, mais dès l’année suivant l’incendie, un beffroi de bois est édifié à l’extérieur pour héberger provisoirement les quatre cloches épargnées, car une paroisse muette, sans clocher, n’en serait plus une[27]. Brienon-l’Archevêque (Brienon-sur-Armançon), tout comme Neuilly au même moment, brûle en 1722 et 1785, Migé en 1784. Chailley brûle en 1707, 1816 et 1840. En 1846, par un été très sec, quarante-sept incendies importants surviennent dans le département, avec la destruction presque totale de Quincerot, dans le Tonnerrois. Déjà en 1844, dans le même arrondissement, le village de Villon était littéralement parti en fumée[28].

Le tocsin lance aussi l’alarme quand l’ordre est menacé ou qu’on tente de le troubler, qu’on veuille rameuter la population pour défendre l’ordre ou pour lancer une révolte.

À Champvallon, le curé Christophe Piat raconte, dans le registre de sa paroisse après le 28 juillet 1789, comment le tocsin répand de village en village l’annonce de l’arrivée de brigands ; c’est la Grande Peur : « Bientôt plus de vingt paroisses sonne [sic] le tocsin, les femmes fuient avec leurs enfans dans les vignes, dans les champs… »[29].

En décembre 1851, ce sont des centaines de paysans, dressés pour la défense de la République contre le coup d’État du Prince-Président Louis-Napoléon Bonaparte, qui obligent les curés à sonner le tocsin dans la Puisaye (comme dans le Morvan à partir de Clamecy aux mains de ses flotteurs) pour appeler au soulèvement. Ces paysans poyaudins tentent, grâce au tocsin, de rameuter tous les villages avoisinants, pour lancer une marche sur Toucy et Auxerre. Cette marche échouera devant les troupes du 9e Dragons et du 1er Lanciers, venues du quartier Delapierre de Joigny sur ordre du lieutenant-colonel de Penfenténio,  commandant de l’état de siège de l’Yonne (état de siège décrété dès le 2 décembre dans les onze départements de la première division militaire dont fait partie l’Yonne).

L’abbé Louis Noël Cazes, curé de Leugny près de Toucy, s’adressant alors à son confrère de Cézy, livre un récit dramatique, voire tragi-comique, des événements et illustre ainsi la grande peur des curés de campagne face à ce mouvement de paysans démocrates socialistes dressés contre le coup d’État du Prince-Président : « …D’abord ils [les brigands, dit-il plus haut] ont sonné le tocsin dans toutes ou à peu près toutes les communes du canton, dans Saint-Sauveur et quatre des cantons [autour] de Toucy. Le samedi 10 [en fait le 6] décembre, ils arrivent à Leugny. Je résolus de mourir plutôt que de livrer les clés ». Mais, sur les conseils avisés du maire tout aussi effrayé que lui, il livre les clefs au sonneur. « J’allai me déguiser et me cacher sur les bords de la route pour les voir passer. Là, seul au milieu des silences de la nuit, j’ai éprouvé les sentiments les plus pénibles que j’ai éprouvés de ma vie. J’entendais sonner le tocsin dans cinq ou six paroisses, au loin le son du tambour battant la générale [peut-être déjà les Lanciers et Dragons arrivant de Joigny ou d’Auxerre], tout cela mêlé de cris et de coups de fusil [ce sont simplement les paysans qui tirent en l’air avec leurs fusils de chasse pour essayer la poudre] ».

Les mêmes événements ont fait l’objet d’autres récits, mais cette fois du côté des paysans soulevés contre le coup d’État, qui ne sont en rien des « brigands ». On y voit que ces révoltés étaient en fait presque plus désemparés et incertains sur la conduite à tenir que leurs adversaires locaux ; qu’ils sont rapidement mis en fuite puis capturés par les gendarmes ou l’armée pour être enfin lourdement condamnés[30]. Par ailleurs en 1881, un auteur anonyme, faisant parler les militants de la Marianne, société secrète de défense républicaine [pour la « République démocratique et sociale »] active dans le Morvan et la Puisaye dès mi-1848 (comme dans le Cher, le Rhône, Paris, etc.), a raconté comment et pourquoi des chantres de paroisse et des bedeaux avaient été approchés par cette société : « Il y avait même [dans la Marianne] des chantres de paroisse et des bedeaux. -Des bedeaux ! va-t-on s’écrier, et pourquoi faire ? -Vous ne devinez pas ? Marianne était prévoyante, elle voulait éviter à ses enfants la peine de briser la porte des clochers pour sonner le tocsin en cas d’alarme. En décembre 1851, ces bedeaux-là, clé en main, étaient à leur poste ». L’auteur est Alexandre Lacour, riche propriétaire terrien de Saint-Fargeau (terres et bois), descendant du régisseur de l’ancien seigneur du lieu Louis Le Peletier de Saint-Fargeau ; il a eu une jeunesse démocrate-socialiste, se tient tranquille pendant le Second Empire et est républicain opportuniste ensuite[31].

Avec le tocsin, les sonneurs de cloches exercent un vrai service public : rameuter les villageois contre l’incendie, contre l’enlèvement de leur instrument sous la Révolution, contre le coup d’État en décembre 1851, contre les Prussiens en 1870-1871.

Communautaires, civiles, les cloches rythment donc la vie profane, laïque, de leur ville ou village. Elles ont par là un rôle fédérateur, unificateur pour le groupe humain auquel elles appartiennent.

En ce sens, leur maître doit être celui qui s’affirme de plus en plus au cours du XIXe siècle comme le représentant et le chef, civil, de cette communauté, c’est-à-dire le maire.

Celui-ci prend peu à peu de l’importance, surtout à partir du moment où il est choisi au sein du conseil municipal (et donc élu par des conseillers municipaux eux-mêmes issus du suffrage universel) et non plus nommé par le gouvernement ou le préfet : c’est chose faite dans les communes de moins de six mille habitants (1848) ou vingt mille, car il y a des avancées (loi du 14 avril 1871) et des reculs (1855 avec Napoléon III et 1874 avec l’ordre moral de Mac Mahon) ; il est définitivement élu au sein du conseil municipal lui-même élu au suffrage universel (hors régime de Vichy), sauf à Paris (souvenir de la Commune) en 1882, mesure confirmée et renforcée par la loi municipale d’avril 1884.

Sortons un peu du département pour souligner, grâce à quelques repères, l’importance du vocabulaire et de la symbolique des cloches dans la rhétorique des discours et dans la métaphore civique. Dans la séance de la Convention du 27 juin 1793, Barère prononce un long discours pour présenter la Constitution de l’an I, discours où l’on peut relever ces termes : « Le jour du 10 août [1792], la liberté sonna le tocsin ; le trône fut frappé par la foudre populaire, et l’égalité ne fut plus une chimère ». Et quand, dans son beau discours, André Malraux solennise l’entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon, le 19 décembre 1964, et s’adresse à la jeunesse de France, voici encore une évocation du rôle civique des cloches : « Commémorant l’anniversaire de la Libération de Paris, je disais :  » Écoute ce soir, jeunesse de mon pays, les cloches d’anniversaire qui sonneront comme celles d’il y a quatorze ans. Puisses-tu cette fois les entendre : elles vont sonner pour toi » ».

Fonctions familiales

Les cloches annoncent et scandent depuis toujours les événements marquants, les joies et les peines de chaque famille : baptêmes, mariages, obsèques des êtres aimés. Guy Thuillier souligne que, dans la Nièvre au XIXe siècle, mariages et baptêmes sont carillonnés « à toute branle », ce qui, à l’occasion du baptême, ouvrirait l’esprit de l’enfant et le protégerait de la surdité. Le même processus est appliqué dans l’Yonne, sans doute pour les mêmes raisons[32].

En célébrant les principaux événements de la vie privée, les cloches, ne serait-ce que par leur puissante sonorité, contribuent fortement à rendre ceux-ci publics, associant la communauté villageoise à la joie ou à l’affliction familiale. Elles sont, quand elles tintent pour un événement familial, comme un faire-part amplement réparti dans le village, le quartier, les sentiments familiaux s’auréolant du regard social porté ainsi sur eux ; elles sont aussi un signe de reconnaissance sociale, un hommage rendu à l’honneur de cette famille pour laquelle elles sonnent. Là encore, par la ratification, l’approbation publique qu’elles apportent à un événement privé, familial, leur son, leur sceau, apparaît comme nécessaire à la respectabilité de la famille concernée, hors de toute considération d’ordre religieux, ce que le droit canon peut ne pas comprendre. Ajoutons que, au moins pour les églises dotées de plusieurs cloches pouvant être mise en carillon, le sonneur joue un air spécifique pour chaque type de cérémonie, voire un air différent selon que le nouveau-né baptisé est un garçon ou une fille. Ces jeux de cloches permettent à tous les habitants de la commune de participer à la réjouissance familiale.

À Neuilly, pour le remariage d’un divorcé dans les années 1920, le secrétaire de mairie, après avoir procédé avec le maire à la célébration du seul mariage civil, fait sonner joyeusement, en volée, la cloche de l’église lors du passage de la noce devant celle-ci ; en effet le maire dispose statutairement d’une clef du clocher, depuis la loi municipale d’avril 1884. Le curé, acceptant ce rôle de reconnaissance, d’approbation sociale joué par la cloche comme une coutume voulue par un long usage, ne proteste pas[33]. Cependant les réactions du clergé sont souvent différentes, pour un mariage ou un enterrement purement civil, comme le montreront plus loin des exemples pris à Charmoy et ailleurs. Il y a évidemment conflit potentiel entre l’application de l’usage traditionnel, immémorial, et la rigueur du droit canon, pour les mariages comme pour les enterrements.

Les cloches font bien partie de la famille et relient celle-ci à ses ancêtres. Elles sont comme un bien de famille qui unit entre elles les générations actuelles et passées, en même temps qu’elles manifestent et ratifient l’appartenance de cette famille à la communauté villageoise, au « pays ».

Cette pluralité de sens et d’usage, religieux, communautaire et  familial, justifie tant le vif attachement aux cloches chez beaucoup – et la douleur suscitée par leur absence – que les rivalités et conflits qui peuvent surgir entre les deux maîtres potentiels de cette « voix », le curé et le maire.

La cloche du souvenir

Maintenir, rappeler le souvenir, souvenir d’un événement ou d’une personne à remémorer, est encore une fonction impartie aux cloches.

À Courlon-sur-Yonne, on fait sonner les cloches de l’église chaque année les 23 et 24 novembre depuis 1564, pour annoncer le service funèbre qui commémore le massacre de pratiquement tous les catholiques du bourg par les huguenots les 23 et 24 novembre 1563 ; on observe la même pratique, les mêmes sonneries de déploration mémorielle, et pour les mêmes raisons, à Pont-sur-Yonne chaque 25 novembre[34].

À Tonnerre, chaque 4 septembre, l’hôpital Notre-Dame des Fontenilles fait sonner sa cloche pour le service de Requiem célébré en l’honneur de sa fondatrice décédée le 4 septembre 1308, Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre, veuve de Charles d’Anjou, ce frère de saint Louis qui fut roi de Jérusalem, de Naples et de Sicile (aucun rapport avec le 4 septembre 1870, bien sûr)[35].

Souvent, on sonne les cloches à date fixe, par exemple pour l’anniversaire d’un décès, à la demande de la famille du défunt, ou par volonté testamentaire de ce dernier : le paiement de ce service vient s’intégrer au casuel  de l’église concernée.

Après la Grande Guerre, dans certains clochers sont inscrit les noms des morts au champ d’honneur et ces cloches sonnent pour le décès de chacun d’entre eux.

On pourrait multiplier les exemples illustrant ainsi le rôle commémoratif, mémoriel des cloches qui maintiennent vivant le souvenir de morts anciens, entretenant la mémoire vive du passé, reliant le présent au passé, même lointain, privé (baptême, mariage, décès…) ou public[36].

Fabriquer les cloches

On appelle les fondeurs de cloches itinérants des saintiers ou sainctiers, parce qu’ils fabriquent le signum [le signal], nom de la cloche en latin médiéval, puis sans doute parce que cette cloche est installée dans un lieu saint, sanctifié ; ces saintiers sont progressivement remplacés au XIXe par des fondeurs sédentaires qui, après concentration, ne sont plus aujourd’hui que quatre ou cinq en France, près d’Annecy (fonderie Paccard, à Sévrier), près d’Orléans (fonderie Bollée à Saint-Jean-de-Braye), à Villedieu-les-Poêles, Manche (fonderie Cornille-Havard) ou à Hérépian, Hérault (fonderie Granier)… Cette évolution est due surtout à l’essor des chemins de fer qui facilitent le transport des cloches du lieu de fabrication au lieu d’installation. C’est en 1840 qu’on trouve un contrat passé entre la municipalité de Saint-Privé et Pierre-François Cochois-Liébaux, maître-fondeur récemment installé à Auxerre. Ce contrat prévoit la fonte d’une cloche nouvelle à Auxerre, dans les ateliers du fondeur, et le transport à la charge dudit fondeur jusqu’au village. Nous avons là un premier exemple de sédentarisation dans l’Yonne d’un fondeur originaire de Lorraine : « la fonte de la ditte cloche sera faite dans mes fourneaux aux Capucins d’Auxerre et tous les frais de transport de la cloche cassée et de la nouvelle fondue seront à ma charge » (7 mai 1840)[37].

Dans les pays de l’Yonne, comme dans bien d’autres régions, ces saintiers, ces maîtres-fondeurs, venaient le plus souvent des marges occidentales de la Lorraine, des confins champenois, en particulier de la haute vallée de la Meuse, à l’est de Langres (depuis le Bassigny au sud, en Haute-Marne, jusqu’à Neufchâteau et Vaucouleurs au nord, dans les Vosges et la Meuse), et ceci au moins depuis le XVIe siècle (c’est-à-dire depuis que les saintiers commencèrent à signer leurs œuvres et donc à être plus sûrement identifiables). Charles Porée, archiviste du département de l’Yonne de 1900 à 1932, a repéré du  XVIe au XVIIIe siècle plus de cent fondeurs, venant en grande majorité de cette région. On a souligné la forte concentration des fondeurs de cloches dans certains cantons comme ceux de Clefmont et de Bourmont (Haute-Marne) ainsi que de Lamarche (Vosges) qui ont fourni à eux trois plus de mille saintiers essaimant à travers toute l’Europe occidentale. Certains villages fournissent de gros contingents de fondeurs, comme Breuvannes, dans l’est de la Haute-Marne, ou Robécourt, dans l’ouest des Vosges, qui dispose aujourd’hui d’un musée et d’un centre régional d’études campanaires dit « Association pour la Fonderie des cloches »[38].

C’est là aussi, cette fois grâce à un minerai de fer superficiel à haute teneur aux bords de la Meuse, de la Marne, du Rognon, que s’épanouissent au XIXe siècle la coutellerie de Nogent-en-Bassigny et la fonte d’art (au Val d’Osne, à Sommevoire, à Vaucouleurs…) qui fournit la France en Vierges de fonte de fer érigées en haut des villages, puis en Mariannes (mairies et espaces publics), enfin, après la Grande Guerre, en poilus, Frances victorieuses ou endeuillées, veuves et coqs gaulois pour les monuments aux morts, sans oublier les fontaines, les réverbères et autres objets en fonte du mobilier urbain. Ce rôle important tenu par les confins de la Lorraine et de la Champagne en matière de métallurgie est un peu oublié aujourd’hui.

Les fondeurs de cloches sont parfois aussi armuriers, fondeurs de canons, chaudronniers etc. Par ailleurs le travail ne manque pas parce que le bronze (pour les cloches, souvent 78 % de cuivre rouge et 22 % d’étain, parfois 76 % et 24 %) est un alliage cassant, tout comme la fonte de fer. Il s’ébrèche, se fêle, se fend aisément au choc du battant ou du marteau, en fer doux, qui frappe toujours au même endroit, certes le plus épais de la cloche.

Parmi les fondeurs de cloches lorrains, qui ont leurs secrets de fabrication transmis de père en fils et qui reviennent chaque année dans la région, voici deux familles caractéristiques : les Cochois et les Dormoy. Des Cochois, de Chaumont-la-Ville et de Champigneule (Bassigny haut-marnais), entre 1781 à 1789 fondent des cloches pour une quarantaine d’églises des pays de l’Yonne ; il s’agit d’une famille aux nombreuses ramifications, avec souvent les mêmes prénom et nom pour de simples cousins, éventuellement pour des parents plus éloignés. Le travail est si fructueux et assuré pour eux qu’un Cochois, Pierre-François, s’installe à Auxerre [39], sous le nom de Pierre-François Cochois-Liébaux, dans les années 1820 (c’est peut-être le Cochois que l’on trouve à Champlost en 1824, voir infra) ou les années 1830, quand les saintiers itinérants commencent à se sédentariser en créant des ateliers fixes ; nous trouvons encore des Cochois à l’œuvre en 1791 à Saint-Julien du Sault, pour couler la nouvelle grosse cloche de l’église, à Flogny en 1792, à Saint-Florentin en 1816, à Champlost en 1824, à Festigny en 1838, à Saint-Privé en 1840, à Tannerre en 1851, etc. (voir plus loin). Des Dormoy, de Robécourt dans le Bassigny vosgien (là encore il s’agit sans doute de plusieurs familles apparentées), fondent la cloche d’Irancy en 1762, payée par les vignerons, refondent deux cloches fêlées à Leugny en 1765 (celles qui sonnent le tocsin en décembre 1851) et une à Villeneuve-le-Roi (Villeneuve-sur-Yonne) en 1766. Les saintiers lorrains se répandent partout : on en trouve en Normandie à l’ouest, dans la région de Carcassonne au sud, mais aussi ailleurs, en Italie, en Allemagne, etc.

Ces Lorrains réalisent souvent de véritables prouesses techniques. Ainsi à Sens, avec leur son si puissant et si grave, les deux bourdons de la cathédrale Saint-Étienne, la Savinienne (plus de quinze tonnes) et la Potentienne (douze tonnes), datent de 1560 et sont toujours en place. Ces deux bourdons  sont l’œuvre du saintier Gaspard Mongin-Viard, résidant à Auxerre mais sans doute originaire du Bassigny. Sous la Révolution, le très grand poids de ces bourdons leur évita, tout comme à d’autres (Paris, Chartres, etc.), d’être enlevés et fondus en canons. Savinien et Potentien sont les deux apôtres des Sénons et les fondateurs de l’Église de Sens. Ces deux saints seraient morts en martyrs, chacun un 31 décembre, à un an de distance selon la tradition. Ils sont fêtés le 19 octobre, qui correspond à Sens à la fin des vendanges. Les reliques de saint Potentien à Châtel-Censoir, après Poilly-sur-Serein, seraient plus efficaces que des rogations pour faire, miraculeusement, la pluie ou le beau temps [40]. La Savinienne s’approche du poids de la Savoyarde (18 835 kg), cloche beaucoup plus récente coulée pour la basilique du Sacré-Cœur en 1895. Cette dernière cloche, baptisée Françoise Marguerite, fut vite surnommée la Savoyarde car offerte par les quatre diocèses de Savoie et dotée comme parrain de l’archevêque de Chambéry : ce bourdon du Sacré-Cœur de Montmartre, réalisé par les Frères Paccard, fameux fondeurs de cloches d’Annecy (100.000 cloches coulées de 1796 à 2002 pour le monde entier), est désormais la plus grosse cloche de France. Baptisée en 1895 en présence de son parrain, l’archevêque de Chambéry, et de sa marraine, la comtesse Ernest de Boigne née de Sabran-Pontevès, des parrains sans surprise, elle est installée en 1907 dans son campanile. Elle a une sonorité assourdissante qui, alors, irrite fortement les anticléricaux parisiens : « un vacarme ! » disent-ils, car ils perçoivent (ou présentent) ses sons mélodieux comme des bruits, c’est-à-dire comme un ensemble de sons sans harmonie (« Maudit sois-tu, carillonneur… »). Déjà Rabelais faisait dire à Gargantua, à propos des sonneurs de Notre-Dame de Paris : « Il est vrai qu’ils assomment tout leur voisinage à force de brimbaler [balancer] leurs cloches » et dans L’Émile, Jean-Jacques Rousseau écrivait « qu’elle est bien sotte la musique des cloches » !

La Savinienne fut la plus grosse cloche de France, entre la disparition de la Georges d’Amboise de Rouen (18 tonnes, née en 1501, disparue en 1793) et l’apparition de la Savoyarde (1895). Elle a, en outre, pris la relève de la première cloche de l’Église de Sens, la Marie. Celle-ci fut mise en volée début VIIe siècle par l’évêque saint Loup pour effrayer, par ses sons inconnus et inquiétants, et faire fuir l’armée du roi Clotaire II de Neustrie, mort en 628 et père du roi Dagobert. C’est du moins ce que content les Vitae Sanctorum (1570-75) de Laurent Surius. Il s’agit là de la première intervention documentée de cloches d’église dans un domaine profane en France. Et la belle histoire n’est pas terminée. Revenue de sa frayeur, l’armée de Clotaire II, roi de Neustrie, retourne à Sens, prend la ville, enlève la cloche pour l’emporter à Paris. Mais saint Loup (aidé de saint Etienne, saint Savinien et saint Potentien) ne laisse pas commettre impunément un tel forfait : dès que la cloche a franchi les murs de la ville, la voilà muette et Clotaire, comprenant le sens divin d’un tel prodige, la rapporte à Sens où, aussitôt franchi le pont sur l’Yonne, elle retrouve sa voix mélodieuse[41]. Le même  chroniqueur, peu avare de miracles et autres merveilles, rapporte que dans plusieurs monastères, la cloche résonnait d’elle-même quand un religieux rendait le dernier soupir[42].

Tous ces éléments soulignent la force du rôle tenu par les cloches dans la société traditionnelle, l’importance de leur triple rôle religieux, social et familial. C’est de plein fouet que ces cloches vont être frappées par les transformations des usages et de la société sous la Révolution, ainsi bien sûr que par les besoins en métaux suscités par l’interminable guerre.



[1] Charles Porée, Cloches et fondeurs de cloches. Enquête campanaire dans l’Yonne, Paris, Imprimerie nationale, 1911 (tiré à part du Bulletin archéologique, 1911).
[2] Aubin Denis, Contribution à la connaissance de l’Histoire de Précy-sur-Vrin, manuscrit de 1966, et observations in situ. L’auteur fut maire de Précy de 1956 à 1965. Les Barry ont été étudiés par Edmond Franjou (« Les bois communaux de Précy-sur-Vrin », BSSY, n° 108, 1976, p. 73-99, et « Les Tribulations d’un séquestre pendant et après la Révolution », BSSY, n° 99, 1961-1962) et par Jean-Pierre Rocher (Casimir Perier, Joigny et le Jovinien, Actes du colloque de l’Association Bourguignonne des Sociétés Savantes de 1996, éd. ABSS, Dijon, 1997). François Barry, maire de Précy de 1812 à 1815 puis à nouveau à partir de 1824, y fit construire le nouveau château, de style Empire (restauré après un incendie en 1824) et acheta des dizaines d’hectares de terres et de bois à La Celle Saint-Cyr (60 ha en 1825), Précy-sur-Vrin, Villiers-sur-Tholon etc. Son frère Claude, disposant selon le recensement de 1811 du plus fort revenu annuel de Joigny (30 000 livres), avait acheté des biens à Champlay, Cudot, Joigny, Précy-sur-Vrin, Saint-Romain-le-Preux et se fit construire à Joigny un bel hôtel particulier, place de l’Hôtel de Ville (aujourd’hui place du Général Valet). Le duc de Chartres, fils aîné du futur Louis-Philippe et colonel du Ier Hussards y résida quelque temps en 1830 (Bernard Fleury, « En juillet 1830, " Chartres " et Joigny face à la Révolution », ÉJ, n° 67, Joigny, 2008).
[3] Ces éléments nous ont été fournis par Josiane Maxel, de Mailly-le-Château.
[4] Voir Jean-Luc Dauphin, L’église Saint-Louis de Chaumot, Les Amis du Vieux Villeneuve, collection Terre d’Histoire, 1998, p. 7.
[5] Abbé Pierre Vignot, Discours pour la bénédiction des cloches prononcé en l’église Saint-Jean de Joigny le 24 mai 1887, imprimerie de A. Tissier, Joigny, 1887, 28 pages (document  communiqué par Bernard Fleury).
[6] Gervais Macaisne, « Jules Louis BolÉ, marquis de Champlay », dans ÉJ, n° 55, Joigny, 1998, p. 5-14, et Jean-Philippe CÉnat, « Le marquis de Chamlay, conseiller militaire de Louis XIV, ses terres, son château, ses amis », dans ÉJ, n° 65, août  2007. De J.-Ph. Cénat, sur le marquis, Le roi stratège. Louis XIV et la direction de la guerre, 1661-1715, Presse Universitaire de Rennes, 2010. Pour Marguerite Bachelier, voir Gervais Macaisne, « Les notables joviniens à la veille de la Révolution », dans Les hommes de la Révolution dans l’Yonne, t. I, Actes du colloque du Bicentenaire publiés par le Comité des sociétés savantes de l’Yonne pour le Bicentenaire de la Révolution, Auxerre, 1991, p. 145 à 152, et surtout Edmond Franjou,  La querelle janséniste à Joigny et dans le Jovinien au XVIIIe siècle, Auxerre, 1970, étude poursuivie pour une ville voisine par Jean-Luc Dauphin, « Scènes de la querelle janséniste à Villeneuve-sur-Yonne au XVIIIe siècle, ÉJ, n° 14, 17 et 18 de 1974, 1975 et 1976.
[7] Les données du Mercure de France sont reprises dans Charles Demay, Histoire généalogique des La Bruslerie-Piochard de La Bruslerie, Auxerre, 1880, rééd. 1962, p. 122. Références diverses fournies par l’artiste Madé pour  l’église de Champlay et par Guy de Haut de Sigy, descendant des Régnier de Guerchy par les femmes  et auteur de l’Album de famille des Seigneurs de Guerchy, 1393-1873 (éd. Association des Amis du Patrimoine de Guerchy, Guerchy, 2007) sur les Régnier de Guerchy et sur Fleury-la-Vallée. Aux XVIIe-XVIIIe siècles, on écrivait tant Champlay que Chamlay ou encore Chanlay, pour le village comme pour la seigneurie.
[8] Pour les seigneurs de Villiers-sur-Tholon, voir Xavier François-Leclanché, « L’affaiblissement du pouvoir seigneurial aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’exemple du seigneur de la Ferté-Loupière [et aussi de La Celle-Saint-Cyr, Cézy et Villiers-sur-Tholon] », ÉJ,  n° 64, Joigny, 2007, p. 72 à 76, ainsi que, du même auteur, Les Gens de Villiers-sur-Tholon, 1650-1789, édition Perform, Villiers-sur-Tholon, 2006.
[9] Suzanne et René Pélissier, « Cloches du canton de Bléneau, suite », BAEVT , n° 48, 1983.
[10] Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, I, Notes écrites un dimanche dans la campagne française, 1958, et l’Essai sur le symbolisme de la Cloche dans ses rapports et ses harmonies avec la Religion par un « prêtre [anonyme] du clergé paroissial », éd. Henri Oudin, Poitiers, 1859 (dans sa réédition de 1883, cet ouvrage apologétique, apprécié des campanologues, est signé abbé Sauveterre, nom ou pseudonyme de l’auteur) ou encore La voix des cloches, de Paul Seymard, Auxerre, 1904 (cet ouvrage d’un ancien magistrat auxerrois, stigmatisant le « peuple déicide », se teinte, conformément à un penchant de l’époque, d’un fort antisémitisme).
[11] Eugène BÉrillon, Quelques côtés de la vie publique à Guerchy à la fin du XVIIIe siècle, Imprimerie Albert Gallot, Auxerre, 1887. Pour La Chapelle-Vieille-Forêt, voir Pierre Zlatoff, Histoire de Flogny- La Chapelle, anciennement Flogny et La Chapelle-Vieille-Forêt, Tonnerre, 1990, éditions de la Société d’Archéologie et d’Histoire du Tonnerrois.
[12] Observations sur place.
[13] Eugène BÉrillon, id., ib., repris partiellement par Charles Moiset, Les usages, croyances, traditions, superstitions de l’Yonne (reprise de l’article publié dans le BSSY, p. 5 à 158, 1888), p. 119 et suiv., Auxerre, 1888, rééd. Jeanne Laffitte Reprints, Marseille, 1982.
[14] Chanoine Paul Mégnien, Notre-Dame chez nous, Imp. J. Peyronnet et Cie, Joigny, 1958, p. 29.
[15] Texte de 1835  publié dans le BAEVT, n° 34, 1973. Nous utilisons à diverses reprises cette revue dans laquelle Suzanne et René Pélissier ont publié une série d’articles sur les cloches de la Puisaye. Entretiens de village, par Cormenin, 8e édition, 1847. Sur l’auteur, Paul Bastid, Un juriste pamphlétaire : Cormenin, précurseur et constituant de 1848, Paris, 1948, et Paul Marq, Louis-Marie de La Haye de Cormenin. Juriste, pamphlétaire, bâtisseur de la démocratie en France et bienfaiteur du Gâtinais, éd. Société d’Émulation de l’Arrondissement de Montargis et diffusion Éditions de l’Écluse, 2010.
[16] Suzanne et René Pélissier, « Cloches du canton de Bléneau, suite », BAEVT,  n° 46, 198, pour Champignelles et  Charles Moiset, Les usages, croyances, traditions, superstitions de l’Yonne, op. cit. en note 16, pour les trois autres villages.
[17] Charles Demay, La Sonnerie pour les vignerons et les laboureurs à Auxerre, dans le BSSY., 41e volume, 1887, p. 129-147.  Voir aussi de façon générale Alain Corbin, Les cloches de la terre, op. cit. en bibliographie, p. 175.
[18] Pierre Zlatoff, Histoire de Flogny-La Chapelle, op. cit, note 16.
[19] Bernard Fleury, La vie publique à Joigny de la Révolution à la Belle Epoque, Joigny, éd. ACEJ, coll. Mémoire et Patrimoine, Joigny, 2005, p. 28, et L’Yonne pendant la Révolution, dossier n° 14 du Service éducatif des Archives départementales de l’Yonne établi par Claude Delasselle, Auxerre, 1987, fiche 25, doc. 1. Pour les flotteurs de Clamecy, voir le BSSY, Auxerre, 1912, « Correspondance du Marquis de Langeron », p. 302-303.
[20] Jacqueline Lalouette, La libre pensée en France, 1848-1940, op. cit. en bibliographie, p. 326. L’auteur utilise ici les Souvenirs du grand historien Ernest Lavisse, 1902, réédition à Paris en 1988 avec une préface de Jacques et Mona Ozouf.
[21] Paul Meunier, Anecdotes asquinoises, Éditions de Civry, Avallon, 1977.
[22] Diego Mens, « Petite histoire du plan de sauvegarde des objets d’art en Morbihan de 1939 à 1945 », communication dans un colloque campanaire d’Angers, avril 2009, à publier dans l’ouvrage collectif Regards sur le paysage sonore. Le  patrimoine campanaire, sous la direction de Thierry Buron, éd. Actes Sud. Pour le bronze parisien, la situation est étudiée par Christel Sniter, « La fonte des Grands Hommes. Destruction et recyclage des statues parisienne sous l’occupation », revue Terrains et Travaux, n° 13, février 2007, E.N.S. de Cachan. À Paris, l’auteur compte 65 statues de grands hommes  et 8 allégories républicaines enlevées, mais elle ne décompte pas les pertes de cloches. Déjà en 1946 Jean Cocteau et le photographe Pierre Jahan avaient publié une approche de ces disparitions dans La Mort et les statues, Éditions du Compas, 1946, rééd. Seghers, 1977. Pendant la première guerre mondiale, beaucoup de clochers près du front furent volontairement bombardés par l’artillerie allemande, car considérés comme des points d’observation potentiels pour les artilleurs français, mais alors le département de l’Yonne fut bien sûr épargné. Pour la France entière, Kirrily Freeman, Bronzes to Bullets, …, Stanford University Press, 2009, ouvrage capital dont les conclusions diffèrent un peu de celles de Christel Sniter et qui mets bien en série l’attitude de défense farouche de la statue de paul Bert par le « maire » Jean Moreau, même si la pieuse et ultérieurement utile légende de l’affrontement direct du maire et du chef militaire allemand d’Auxerre est détruite par un dossier des archives départementales.
[23] Hervé Gouriou, L’art campanaire en Occident, op. cit., en bibliographie, p. 156 et suiv., souligne cependant que les cloches de France en réchappèrent tout de même mieux que celles des églises d’Allemagne, de Tchécoslovaquie (12 000 cloches fondues en un an !), des Pays-Bas ou de Pologne.
[24] Jean-Paul Delor, L’industrie de la tuile et de la brique au  nord de l’Yonne, éd. Association Bourguignonne  de Recherches Céramiques, Dijon, 2005.
[25] Neuilly sur Ravillon, brochure éditée en 1993, sans nom d’auteur, par la municipalité de cette commune.
[26] Bernard Richard, « Petit fait, grands effets : la bataille de Champlay (21 octobre 1615) », AB, tome 77, fasc. 3, juillet - septembre 2005.
[27] Alain Bourdillon et Mélanie Perrault, Histoire de Charny, éd. Office de Tourisme de Charny, 2005, et renseignements complémentaires fournis par Thérèse Ponthot.
[28]  A.-J. Noirot, La Vallée d’Aillant, t.  II, p. 159-160, op. cit. en bibliographie ; J-P. Delor, op. cit., note 28.
[29] Document plusieurs fois publié, en particulier par les Cahiers généalogiques de l’Yonne, fasc. n° 6, 1989, et dans l’ouvrage collectif Les Paysans de l’Yonne pendant la Révolution, de Christiane Bouat, François Genreau et autres, édité par la société « Paysans 89 », Auxerre, 1989.
[30] A.-J. Noirot, Le Département de l’Yonne comme diocèse, t. II, p. 71-74 et 156-157, d’après les registres de la paroisse d’Aillant-sur-Tholon (1851-1854) livre le récit de ce curé de Leugny (dont le frère, également prêtre, fit l’objet d’un charivari mémorable en 1883 à Merry-la-Vallée) sur le soulèvement de décembre 1851 en Puisaye. Dans R. Cherbuy, un récit contraire : « Souvenirs du coup d’État de 1851 à Leugny », BAEVT, n° 37, p. 36 à 43, 1974, Ce mouvement a été souvent étudié, depuis La Province en décembre 1851. Etude historique sur le coup d’État, par le journaliste républicain Eugène Ténot, Paris, 1865 (extraits repris dans le Bulletin de la Société scientifique et artistique de Clamecy, numéro spécial sur « L’insurrection de 1851 », Clamecy, 1997) jusqu’au colloque ADIAMOS 89 de 2001, Le coup d’État du 2 décembre 1851 dans l’Yonne, publié sous la dir. de Michel Cordillot  éd. S.S.H.N.Y., Auxerre, 2002, en passant par Claude Lévy, « À  propos du coup d’État de 1851 dans l’Yonne », A B, 1953, p. 195 et suivantes. Enfin voir Pierre et Jean Bertiaux,  Joigny ville de garnison, Joigny, chez les auteurs, 1991, pour identifier des troupes de Joigny envoyées en Puisaye.
[31] « La Marianne dans les campagnes », dans l’Almanach administratif, historique et statistique de l’Yonne de 1881, récit postérieur aux événements mais qui éclaire bien le mouvement démocrate-socialiste en Puisaye en 1848-1852. Pour ces mêmes années, le Haut Morvan, dans la Nièvre, a fait l’objet d’une étude portant sur la Marianne (la même société secrète que celle de la Puisaye) par Marcel Vigreux, Les Démocrates Socialistes dans le Haut Morvan sous la seconde république, 1849-1852, dans  les Actes de l’Association Bourguignonne des Sociétés Savantes, Nevers, 5, 6 et 7 mai 1978. Voir aussi, pour le Cher, Guy FavraT, Au temps du fer et des Républicains rouges, éd. AàZ Patrimoine, 18300 Sury-en-Vaux, 2008.
[32] Guy Thuillier, Pour une histoire du quotidien au XIXe en Nivernais, Paris, éd. EHESS - Mouton, 1977, p. 231 et 237.
[33] Récit recueilli auprès d’un descendant de cette famille de Neuilly.
[34] André Segaud, Une ville, une histoire. Chroniques des pays de l’Yonne, p. 17-19, éd. L’Yonne Républicaine,   Auxerre 1989 (reprise de chroniques  hebdomadaires de L’Yonne Républicaine faites par ce professeur du lycée Joseph Fourier d’Auxerre).
[35]  Noël Quénée, L’Hôpital Notre-Dame des Fontenilles à Tonnerre, Tonnerre, s. d. (vers 1950).
[36] A. Corbin, Les cloches de la terre, p. 313-314, et Hervé Gouriou, L’art campanaire en Occident, passim, op. cit. en bibliographie.
[37] Art. 9 du contrat, publié par S. et R. Pélissier en annexe à leur article « Cloches du canton de Bléneau (suite), cloches de Saint-Privé », BAEVT, n° 50, 1984.
[38] Charles Porée, Cloches et fondeurs de cloches, op. cit. en note 6 (en particulier les notes 12 et 38 de cet ouvrage), et, plus récemment, Jean Salmon, Cloches et saintiers du Bassigny, Langres, éd. D. Guéniot, 1985.
[39] Pierre Pinsseau, Les Vieilles Rues d’Auxerre, Auxerre, 1944.  Il existe une rue Cochois à Auxerre, cependant il s’agit là non pas d’un fondeur de cloches mais d’un Parisien originaire d’Auxerre et bienfaiteur du Bureau de bienfaisance de ce chef-lieu, au XIXe siècle. Sur les Cochois en Puisaye, Suzanne et René Pélissier, « Les Cloches de Puisaye », BAEVT, n° 45, 46, 48, 50 et 53 de 1982, 1983, 1984 et 1985, et plus particulièrement dans le n° 50 de 1984.
[40] Abbé Blondel,  Vie des saints du diocèse de Sens et Auxerre, Sens et Auxerre, 1885. Quant à la Savoyarde, son histoire est amplement décrite par Hervé Gouriou, L’art campanaire en Occident, op. cit. en bibliographie.
[41] Récit du miracle dans l’Essai sur le symbolisme de la Cloche dans ses rapports et ses harmonies avec la Religion, p. 24 et suivantes, op. cit. en note 15, ou encore dans Charles Moiset, Les usages, croyances, traditions, superstitions de l’Yonne, op. cit. en note 17, p. 102-103, à partir des Vitae Sanctorum  du religieux Laurent Surius (1522-1578), ouvrage moins accessible.
[42] Ernest Soulange, Inventions et découvertes ou les curieuses origines, p. 62, Éd. Mame, Tours, 1859, ouvrage de vulgarisation à l’usage des enfants des écoles.

Les cloches en France sous la seconde guerre mondiale

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