Saint-Sulpice et Voltaire : le bronze pendant l’Occupation, 1940-44

Le n° 77, sept.-déc. 2014 de Patrimoine campanaire rendait compte amplement du succès de la Rencontre du Conservatoire Européen des Cloches et Horloges organisé avec la SFC en  mai dernier. A cette occasion une visite s’était déroulée en particulier dans les clochers de Saint-Sulpice.

Il est bon de souligner le rôle actif joué par le curé – et la crypte – de cette église sous l’Occupation dans la sauvegarde de bronzes parisiens.  Christel Sniter l’évoque dans son article sur « La fonte des grands hommes. Destructions et recyclages des statues parisiennes sous l’occupation »[1]. Elle rappelle en particulier que le Voltaire de Houdon, un bronze abrité par la Comédie Française, était menacé  par l’Etat français de Vichy à la demande des occupants avides de métaux non ferreux pour leur industrie d’armement ; mais il  fut caché sous les voûtes profondes de la crypte de l’église Saint-Sulpice. Il y demeura clandestinement jusqu’à la Libération, en compagnie de statues d’anges et de saints de diverses églises parisiennes, statues fuyant elles aussi l’appétit vorace d’occupants insatiables. Au total 144 statues furent enlevées à Paris de novembre 1941 à 1944 par les autorités civiles et militaires vichystes et/ou allemandes  et envoyées à la fonte : par exemple 65 statues de grands hommes fondues (dont un autre Voltaire) face à seulement 41 préservées.

Avant d’être caché par le curé patriote, Voltaire avait d’ailleurs été dénoncé  au maréchal Pétain, dans une lettre datée du 13 février 1942, par un habitant de Lourdes. Ce « saint homme » y soulignait « l’intérêt qu’il y aurait pour la France, et Paris particulièrement, à faire enlever la statue de Voltaire, depuis si longtemps intronisé dans la capitale » ; bien dans l’air du temps, il avait ajouté : « Quels que soient les mérites de Voltaire, c’est l’ennemi personnel, l’insulteur du Christ, Roi des Francs »[2].

 Merci donc à ce curé de Saint-Sulpice qui n’avait pas hésité à placer « l’impie au  malin sourire »[3] sous la protection d’anges et de saints et grâce auquel, à la Libération, ce bronze put regagner la Comédie française.

Bernard RICHARD (qui publie « Vendanges de bronze dans l’Yonne sous l’Occupation » dans le Bulletin de la société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, volume 150, à propos des statues de bronze détruites dans l’Yonne de 1941 à 1944).


[1] Christel Sniter, « La fonte des grands hommes. Destructions et recyclages des statues parisiennes sous l’occupation », Revue terrains et Travaux, 2007-2,  n° 13, Editeur ENS de Cachan (sur internet, www.cairn.info/revue-terrains-et-travaux-2007-2-p-99).
[2] La dénonciation de février 1942 attaquait aussi bien le Voltaire en bronze de Houdon que celui dû au sculpteur Joseph-Michel Caillé placé sur le quai Malaquais près de l’Institut en 1885 et effectivement détruit sous l’Occupation.
[3] Expression reprise d’Yves Bizardel, Sous l’Occupation. Souvenir d’un conservateur de musée (1940-1944), Paris, Calmann-Lévy, 1964.

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