Marianne, représentation féminine de la République en France

Courbet images (2)Liberté-Helvetia à l’étoile, par Gustave Courbet, 1875. Un exemplaire à croix fédérale helvétique en est érigé comme République française en 1889 à Meudon

La Marianne, cri patriotique
« Elle est aimable et sans façon,
Elle est forte, elle est héroïque ;
Marianne est son petit nom
Mais elle signe : la République ! »
(Refrain d’une chanson d’Abel Vouret, juillet 1880)

Marianne, un vignoble d'Afrique du Sud

Marianne, un vignoble d’Afrique du Sud

Collection républicaine

Collection républicaine                                                                                                                    D’entrée de jeu, soulignons que le présent développement doit évidemment tout ou presque à  Maurice Agulhon, incontournable dans le domaine de la « mariannologie » dont il a créé le mot et l’objet ; aller au-delà, le plus souvent c’est poursuivre les chantiers qu’il a ouverts, les pistes qu’il a tracées.

Marianne est d’abord un nom, un prénom, un surnom que l’on donne, dans le langage familier, à la République en France, ou à la personnification de ce régime figuré en femme ou en buste de femme. Donner un prénom à la République, c’est aller plus loin dans la voie de la  personnification de l’effigie ; et aller dans cette voie, n’est-ce pas un peu paradoxal, dans la mesure où, précisément, une allégorie est une figuration impersonnelle, en l’occurrence ici la figuration impersonnelle d’un modèle politique idéal, la République.

Nous pouvons rapprocher la République, ainsi baptisée Marianne, des cloches des églises, elles aussi « baptisées », dotées de prénoms et ainsi anthropomorphisées, transformées en autre chose que de simples objets inanimés. On s’adresse à une cloche ou à Marianne, ou encore, dans la Marseillaise, à la « Liberté chérie », comme à une personne vivante et réelle. Représenter une abstraction ou une institution par une forme humaine, ici féminine comme le genre grammatical de la Liberté ou de la République, n’est pas une invention de la première République ; cela procède de l’Antiquité gréco-romaine. Il reste que, malgré l’attribution d’un  prénom familier, la représentation du régime est une allégorie anthropomorphique impersonnelle ou du moins immortelle, intemporelle ; elle  trouve en partie ses racines  dans le refus de la personnalisation du pouvoir, dans le refus d’un monarque, individu identifié, qui est né et mourra. Ce phénomène, né sous la Révolution, se poursuit face à un roi ou à un empereur, voire un président, sous les Républiques ultérieures. Le rejet du portrait du chef d’État s’est naturellement renforcé avec l’expérience, bien fâcheuse pour les républicains, de Napoléon III puis du président Mac-Mahon, nous y reviendrons. La République, la troisième, s’est expressément construite et définie contre le bonapartisme de Napoléon III, contre le pouvoir personnel et personnifié du chef de l’État. Marianne incarne la République, sans pour autant être une personne charnelle, à la différence des monarques.

Marianne est une appellation familière, populaire et un peu naïve même, appartenant aussi au registre exalté, fervent ou polémique. Seule la France donne ainsi ce genre d’appellation à son régime politique, à sa République, plus souvent et plus affectueusement personnifiée donc que dans tout  autre pays à régime  républicain. Un seul pays nous semble s’approcher un peu de cette situation, sans la rejoindre, c’est l’Argentine, où la République et sa représentation en femme-Liberté sont souvent appelées Libertad, c’est-à-dire Liberté. Libertad  est d’ailleurs en même temps, en espagnol et surtout en Argentine, d’une part une valeur politique et institutionnelle, d’autre part un prénom féminin, même s’il n’existe pas de sainte Liberté dans le calendrier liturgique chrétien (mais nous verrons que, au moins depuis 1972, il n’existe plus de  sainte Marianne, le Vatican, dans un souci de vérité historique, ayant ôté celle-ci du calendrier des saints) ; Libertad est donc là un prénom républicain, comme existent en France des Floréal, Brutus, Kléber, Marat, Marceau et autres.

Marianne étant l’association des noms de Marie et de sa mère Anne (outre une bien plus rare Mariamne, héroïne biblique), c’est un prénom composé doublement chrétien, très  populaire et souvent donné en France. Comme l’exprime bien Maurice Agulhon, « c’est la banalité même de ce prénom féminin qui le rendait, surtout dans un environnement culturel catholique, d’autant plus plausible pour un usage archétypique ».

Comme figure de la République en France, Marianne est aujourd’hui immédiatement reconnaissable à son bonnet phrygien, avec ou sans cocarde. Ce n’était pas encore le cas vers 1848, quand ce bonnet effarouchait, car cet emblème pris comme symbole de la Liberté et de la République, une fois rouge surtout, s’était chargé de toute la violence de la Révolution française : pour beaucoup, il évoquait, autant ou plus que la Liberté, les événements violents de 1793-94, avec sans-culottes, guillotine, Terreur et Tribunal révolutionnaire.

Grâce aux travaux de Maurice Agulhon, il est possible aujourd’hui de suivre dans ses tours et détours l’évolution historique de Marianne, personnage, personnification,  des origines à nos jours : une somme en trois ouvrages échelonnés de 1979 à 2001 et sous-titrés chaque fois L’imagerie et la symbolique républicaines, décrit cette histoire ; son apport est condensé dans un petit livre de la collection Découvertes/Gallimard, Marianne, les visages de la République, pour lequel l’auteur s’est associé cette fois au  journaliste, écrivain et collectionneur Pierre Bonte ; l’ouvrage fut publié en 1992, à l’occasion du bicentenaire de la Première République. S’y ajoutent de multiples communications et articles figurant dans des publications savantes, des revues d’histoire ou d’ethnologie, dans des catalogues d’exposition. Les travaux de nombreux collègues et disciples de Maurice Agulhon, suivant les pistes tracées, ont encore élargi le corpus de la « mariannologie »…

La naissance de Marianne en 1792 

Nous nous attachons d’abord à l’emploi de l’appellation « Marianne » pour désigner le nouveau régime qui succède en France à la monarchie, à partir de septembre 1792.

La « Marianne » de Guillaume Lavabre, cordonnier-chansonnier de Puylaurens (Tarn)
Marianne, pour désigner et personnifier la République ou la France en révolution, apparaît très tôt, dès novembre 1792 sans doute, alors que la France n’est en république que depuis le 22 septembre 1792, le lendemain du jour où la Convention a décrété que « la royauté est abolie en France » ; ce 22 septembre, elle décide de dater tous les actes publics de « l’an un de la République » (ce 22 septembre 1792 sera le 1er Vendémiaire an I quand, le 22 novembre 1793, 4 frimaire an II, sera adopté et mis en pratique le calendrier républicain). Sans éclat, sans proclamation solennelle est ainsi instauré un nouveau régime rompant avec des siècles de monarchie. C’est ce même jour qu’est adopté par la Convention le décret proposé par l’abbé Grégoire et fixant le sceau officiel qui représente la République française par une femme-Liberté. Ainsi la République française ne sera-t-elle pas un État sans corps ni visage pour le représenter. Vers novembre 1792, ou peu après (entre novembre 92 et, au plus tard, mars 93, comme nous verrons), apparaît dans le Tarn la chanson occitane d’un certain Guillaume Lavabre, La Garisou de Marianno («  La Guérison de Marianne ») qui appelle « Marianne » la figure allégorique de la République ou de la France en révolution. La chanson n’est pas tombée dans l’oubli. En 1862, dans un recueil consacré aux Chants populaires du pays castrais, Anacharsis Combes, érudit local du canton, en parle et en cite de mémoire quelques vers. En 1877 , un érudit toulousain, le docteur Noulet, la cite à nouveau, dans un Essai sur l’histoire littéraire des patois du Midi de la France au XVIIIe siècle, en disant : «  Après l’arrestation du roi, le 10 août [1792], on chantait dans tout le Midi une détestable chanson [nous soulignons] : la Guérison de Marianne – la Garisou de Marianno – que je trouve dans plusieurs recueils de cette époque ». Enfin plus tard  Frédéric Mistral, qui avait lu cet Essai et le citait, l’évoque à deux reprises, d’abord dans son Trésor du Félibrige (dont la publication s’étala de 1878 à 1886) puis dans ses Mémoires  et Récits (publiés en provençal en 1905) où il cite intégralement le troisième couplet relatif, comme nous le verrons, à « la saignée favorable qui eut lieu le dix août », une expression qui peut choquer les Suisses.
En voici le texte complet conservé d’ailleurs à la Bibliothèque nationale de France (ici dans la traduction française faite en 1976 par le groupe occitan de la Maison des jeunes et de la culture de Puylaurens, le village natal de son auteur) :

La Guérison de Marianne, chanson patriotique, sur l’air des petits Savoyards (qu’on appelait aussi depuis 1789 l’air d’Il était une fillette ou d’Une petite fillette)

« Marianne, trop attaquée d’une grosse maladie,
Etait toujours maltraitée et mourait de misère.
Le Médecin, sans la guérir, jour et nuit la faisait souffrir :
Le nouveau Pouvoir exécutif vient de lui faire prendre un vomitif
Pour lui dégager le poumon :
Marianne se trouve mieux (bis).

Un grain de liste civile est un remède fatal
Qui dans le corps retient la bile, augmente toujours le mal ;
Et les remèdes de Louis ne sont pas bons : jamais l’on  ne la guérit.
Mais une once d’Égalité et deux drachmes de Liberté
Lui ont bien dégagé le poumon :
Marianne, etc.

La saignée favorable qui eut lieu le dix août,
A Marianne si aimable, a fait retrouver le goût :
Le mal maudit s’enfuit  vite, quand on peut retrouver l’appétit :
Un peu d’huile de Servan, un peu de sirop de Roland,
Lui ont bien dégagé le poumon :
Marianne, etc.

Dillon, Kellermann, Custine ont commencé de chasser
La trop méchante vermine qui a  failli l’étouffer ;
Et le dedans des intestins sera bientôt sans les vers si malins ;
Et l’élixir de Dumouriez, frotté à la plante des pieds,
Lui a bien dégagé le poumon :
Marianne, etc.
Il faut une prise de Nice, deux pincées d’Émigrants,
Pour dissiper la malice de ce mal  qui était si grand ;
Et soigneusement, à l’alambic, passa la soumission de Brunswick :
Le matin, au lever du lit, l’évaporation de Clairfayt
Lui a bien dégagé le poumon :
Marianne, etc.

Montesquiou, bon patriote, de Marianne médecin,
Veut avec de la graisse de marmotte, totalement la guérir :
Anselme, enfin, chassa le venin, au sang bas il fit prendre un autre train ;
Alors, son corps épuré, du mauvais levain dégagé,
Marianne, en pleine guérison, de la santé sera la fleur.
Marianne, etc. »

Les paroles décrivent une médecine à la Molière (la saignée bénéfique, métaphore ici du massacre des Suisses, le 10 août 92) mais surtout témoignent chez son auteur d’une connaissance précise des événements politiques et militaires d’août-novembre 1792.

Indiquons qu’en provençal, la finale « o » (par ailleurs presque muette, ce qui donne la prononciation « Mariann’ ») est la marque du féminin, que l’on écrit donc « Marianno » pour Marianne, comme « Mirèio » pour Mireille ou « Républico » pour République ; la marque du masculin est soit une consonne finale, soit un « e » prononcé « é » : joli, « galant », jolie, « galanto ».

Grâce aux personnages cités (les ministres Servan et Roland, à la guerre et à l’intérieur depuis septembre, ainsi que différents généraux de la République) et aux événements évoqués (du 10 août 92 à début novembre 92), la date de la composition de l’œuvre  peut ainsi être fixée dans une fourchette allant de novembre 1792 (la victoire de Jemmapes, du 6 novembre, est évoquée par le nom de son vainqueur Dumouriez : « l’élixir de Dumouriez », et par celui du vaincu, l’Autrichien Clairfayt : « l’évaporation de Clairfayt ») à fin mars 1793 au plus tard (date de la trahison de Dumouriez qui passe alors aux Autrichiens, trahison dont la connaissance aurait amené l’auteur à supprimer tout éloge de ce général) ; ajoutons que c’est bien évidemment grâce à la prise de Chambéry la savoyarde, en septembre 1792, que le général de Montesquiou peut utiliser de la graisse de marmotte pour guérir totalement Marianne.

Dans cette chanson, le premier en date des textes qu’à ce jour on ait découvert personnifiant la République française sous le nom de Marianne, la jeune fille bénéficie de toute la sympathie d’un auteur qui se félicite de sa guérison, obtenue grâce aux victoires intérieures et extérieures de la France révolutionnaire.

L’auteur, Guillaume Lavabre, est protestant ; c’est un cordonnier-chansonnier bientôt instituteur ; né à Puylaurens, dans l’arrondissement de Castres (Tarn) en 1755, il finira plutôt mal, en pauvre vagabond ;  sa famille est décrite dans un registre municipal de 1801 comme étant « dans la misère la plus extrême » et un rapport du  maire de Puylaurens en 1820 montre que sa situation n’est pas meilleure par la suite : « On serait porté à croire qu’il a l’esprit aliéné et qu’il ne possède pas tout son bon sens. Ajoutez à cela qu’il est très adonné au vin » ; pour survivre, il écrivit après 1814 des poèmes à la gloire de la monarchie restaurée : Le Lys et l’Olivier, célébrant la paix retrouvée grâce à Louis XVIII, Couplets sur l’arrivée de S.A.R. Madame, Duchesse de Berri (à Toulouse en septembre 1828). On sait que les poètes tentent de vivre de leur plume, qu’ils doivent répondre aux demandes de leur public et que Rouget de L’Isle et d’autres firent de même, pour les mêmes raisons. Il mourut finalement dans la misère en 1845, hébergé dans un hospice de Toulouse.

Aujourd’hui le bourg de Puylaurens est bien sûr très fier d’être le lieu de naissance de « l’inventeur de Marianne » : fierté nationale et fierté locale cumulées. C’est, au début des années 1980, l’historien local Christian Laux, aidé par Maurice Agulhon pour le contexte général, qui a retracé l’histoire de Guillaume Lavabre, cet « inventeur de Marianne ».

Avec Maurice Agulhon (dans Les mots de la République), qui en fait la remarque par esprit très sûr d’observation ethnologique plutôt que par moquerie, on peut même dire que « le nom a d’abord été employé, semble-t-il, dans les milieux  populaires de la France du Midi dans un sens de quasi incarnation, comme si les gens pensaient que c’était une nouvelle personne qui avait succédé au roi ». L’hypothèse est plausible, d’autant qu’en outre c’est le profil féminin d’une tête de Liberté au bonnet phrygien qui apparaît bientôt sur les pièces de monnaie divisionnaires pour remplacer le portrait du roi.

On retrouve en 1793 la même appellation de Marianne dans deux rapports de police pour désigner la France révolutionnaire, le nouveau régime, la République. En mai 1793, encore dans le Tarn, à Gaillac (toujours un pays viticole), un citoyen dénonce aux autorités municipales « Puislaurens de Senouillac qui a tenu des propos incendiaires contre l’Assemblée Constituante [en fait la Convention] et en outre contre tous les corps constitués, disant qu’au printemps Marianne aurait besoin d’un bon bouillon », c’est-à-dire d’un bon remontant, car elle va mal et, par le contexte, on comprend que ce ci-devant, avec cette autre métaphore médicale, se  réjouit des difficultés de la République.

La seconde occurrence vient de Narbonne, dans l’Aude, en novembre 1793 (24 brumaire an II) : là il s’agit de la dénonciation par les autorités de la conduite de quelques « béguines » qui semblent être parmi les rares à fréquenter encore l’église à Narbonne, en ces temps de déchristianisation ; le texte dit :

« Elles sont surtout plaisantes à voir lorsqu’elles se rencontrent et qu’elles se demandent des nouvelles de la Révolution. Elles prennent un ton d’élégie, tournent pieusement les yeux et la bouche – Comment se porte Marianne ? – Ah, elle est mal, elle n’ira pas loin, ou bien – Elle a  repris des forces, elle est convalescente » (cité dans Marianne au combat de M. Agulhon, sur une référence procurée par Mona Ozouf).

Une troisième occurrence apparaît, en avril 1794, après les trois antérieures déjà citée sur l’appellation de Marianne donnée à la République, et nous sommes toujours dans le Midi languedocien :

« En donnant des renseignements sur un suspect détenu dans la maison d’arrêt du district – Jean de Vinas, ancien secrétaire du roi –, le comité de surveillance de Lodève (Hérault) déclare, le 26 germinal an II (15 avril 1794) note :  » Lorsque nous (les révolutionnaires) avions quelques mauvaises nouvelles de la Vendée, Vinas se réjouissait et disait que Marianne allait bien mal, terme de son intervention et dont il se servait avec toute sa clique « . (Arch. De l’Hérault, Q 673, dossier Vinas). Il résulte donc de ce document que, dès cette époque, le terme de Marianne était employé par les adversaires de la République, dans un sens péjoratif. (Emile Appolis, Annales historiques de la Révolution française, 25, 1953, p. 269).

Là ce sont donc des contre-révolutionnaires qui, en 1793 et 1794, par trois fois seulement dans notre documentation, désignent la Révolution, la République, par le surnom populaire de Marianne : dans leur bouche, c’est un sobriquet méprisant, dépréciatif.

Remarquons que si Marianne est une création apparue dans le Tarn – Marianne pris en bonne part dans La Guérison de Marianne – puis l’Aude et l’Hérault, en mauvaise part, elle a été précédée dans une zone assez proche par un autre symbole, l’arbre de la liberté. Celui-ci serait né en 1790 un peu plus à l’ouest, dans des villages de la Vienne et de la Dordogne, selon le mémoire de l’abbé Grégoire datant de 1794, mais aussi au même moment en Corrèze, Lot, Tarn-et-Garonne, comme le corrige une étude d’Érik Fechner de 1987 : apparition, dans des zones proches, méridionales, de symboles visuels pour figurer les attributs et les valeurs du  nouveau régime.

Marianne, pourquoi ce nom, ce prénom, plutôt qu’un autre ? Maurice Agulhon fait d’abord remarquer qu’il existe une bourrée auvergnate, dans le Cantal, chanson transcrite au XIXe siècle et dans laquelle Marianne représente la jeune fille aimée, désirée (la bouelo la Marianno, la bouelo e mai l’aurai, c’est-à-dire « je la veux la Marianne, je la veux et je l’aurai »), et que cette bourrée existait peut-être déjà au XVIIIe, ce qui aurait pu inspirer à Guillaume Lavabre le prénom adopté pour personnifier la France révolutionnaire, la toute nouvelle République. Il ne s’agit là encore que d’une hypothèse, plausible, mais sans preuve documentée.

De façon plus assurée, il indique aussi que Marianne (de Marie-Anne), comme prénom composé, est très répandu en France au XVIIIe siècle, selon les études menées par une équipe de démographes du CNRS, le second prénom composé le plus usité alors après Marie-Louise, plus « royal », et même le plus utilisé dans le sud du Massif Central et en Languedoc. Il est sans lien aucun avec le prénom rare et précieux de Mariamne – déformé en Marianne –  une héroïne biblique, épouse sacrifiée d’Hérode le Grand, puis héroïne de tragédies au XVIIe (Alexandre Hardy, Tristan Lhermite) et au XVIIIe (Voltaire).

Ensuite, toujours sous la forme Marianne ou Marie-Anne, il s’agit d’un prénom populaire, souvent choisi par exemple dans la littérature – romans et pièces de théâtre – pour nommer une fille du peuple, à la ville ou à la campagne, de même qu’un garçon sera appelé Jeannot, ou Jacquot, ou encore Jacques Bonhomme si c’est à la campagne. Ainsi en est-il dans La vie de Marianne de Marivaux en 1741 et dans bien d’autres œuvres du XVIIIe siècle. Si bien que lorsqu’il s’agit de nommer la République, un régime qui s’appuie sur le peuple, il n’est pas étonnant qu’on aille choisir un tel prénom populaire, qu’on le fasse en bonne ou en mauvaise part, par affection, attachement (comme dans la chanson de Guillaume Lavabre ou la bourrée auvergnate évoquée) ou par dérision, avec le mépris qu’on peut avoir pour les gens simples. On retrouvera ces deux connotations sous la Seconde République et au-delà.

Il faut remarquer que cette appellation de Marianne pour désigner la République, dès l’apparition de celle-ci, relève du registre familier, populaire. Plutôt qu’un prénom, c’est un surnom, un pseudonyme, un sobriquet dit-on quand on l’utilise en mauvaise part. D’ailleurs pendant longtemps, elle ne sera pas employée dans la grande littérature, comme celle de Victor Hugo ou de Balzac, ni dans les discours politiques de style soutenu, pour n’apparaître que dans le parler populaire, dans une presse au ton familier ou dans les vers de mirliton de petits poètes et de chansonniers.

En suivant pour l’essentiel Maurice Agulhon, nous avons ainsi présenté les premières et rares attestations de l’emploi du prénom Marianne (Marianno dans le Tarn) pour désigner la France en révolution, la République. Cependant, de même qu’on ne dispose pas de preuve documentée contemporaine pour expliquer la transformation au cours du XVIIIe siècle du bonnet phrygien, bonnet de l’oriental, en symbole de la Liberté, de la même façon quelques éléments échappent toujours à propos de Marianne. Tout d’abord, une preuve documentée, plutôt que des arguments logiques, pour justifier l’attribution de ce prénom plutôt qu’un autre. Ensuite et surtout de traces de la circulation souterraine de ce prénom entre la Première et la Seconde République. Aucune attestation n’apparaît entre 1793 et  1848, certes dans une période de forte chasse aux écrits des républicains : rien par exemple dans les chansons de Béranger, rien non plus dans les légendes d’œuvres de dessinateurs d’esprit républicain sous Louis-Philippe, quand la censure de la presse a été allégée.

Le portrait de Marianne sous la Révolution
Nous ne faisons qu’esquisser l’approche des multiples représentations de la Liberté, de la République-Liberté, sous la Révolution, en tableaux, gravures, vignettes officielles, images diverses, statues éphémères ou, plus rarement,  permanentes, effigies vivantes, etc.

Sceau de la Première République, celle de septembre 1792

Sceau de la République, septembre 1892, allégorie féminine tenant le bonnet de la Liberté

Dans La Vérité amène la République et l’Abondance, par Nicolas de Courteille, 1793, tableau conservé au musée de la Révolution française de Vizille, une République-Liberté tient un faisceau de licteur surmonté d’un bonnet phrygien, rouge.

La Vérité amène la République et l’Abondance

La Vérité amène la République et l’Abondance

Parfois la République mobile n’a d’autre attribut qu’une robe blanche et le char sur lequel elle avance ; dans ce cas, bien souvent, elle est entourée des allégories de la Liberté et de l’Égalité, auxquelles s’ajoute parfois la Fraternité, en mère entourée d’enfants. C’est le cas dans l’esquisse proposée pour le concours de l’an II par Jean-Marie Vien sous le titre du Triomphe de la République, appellation que l’on retrouvera un siècle plus tard pour la statue de Dalou,  place de la Nation à Paris. D’autres tableaux des mêmes années 1793-1799 représentent une République-Liberté, comme Le Triomphe de la Liberté, du peintre provençal Jacques Réattu, thème présenté pour le même concours dit de l’an II. La République figurée en Liberté reste également la plus fréquente sur d’autres supports, par exemple sur des pièces de monnaie du graveur Augustin Dupré, le même qui avait gravé un Hercule Peuple français, ou un Génie ailé de la République, en un temps où on hésitait pour la figure devant remplacer le profil du roi : un Peuple français, une Liberté, une République…

Pour la période allant de l’an II à 1804, à partir d’un corpus de 365 en-têtes étudié par Élisabeth Liris, statisticienne patentée de ce type de documents, existent 300 occurrences du mot « Liberté », 298 pour « Égalité » (et 13 seulement pour « Fraternité »). Souvent d’ailleurs ces deux valeurs largement  dominantes précisent leur date d’apparition : l’« ère de la Liberté », datée du 14 juillet 1789, ou de l’année 1789 ; celle de l’Égalité au 21 ou 22 septembre 1792, voire du 10 août 1792.

L’étude des vignettes figurant sur ces en-têtes révèle que 77% des personnages allégoriques figurés (283 sur 365) représentent la Liberté-République. Celle-ci est debout, stable ou en marche (sous la Convention), ou bientôt assise, assurée (avec le Directoire). Un sein dénudé ou pas, les cheveux au vent ou coiffés, elle est accompagnée d’attributs plutôt masculins tels que le bonnet phrygien, le faisceau ou la pique. La République est bien figurée, le plus généralement, par une Liberté, ne serait-ce que parce que les répertoires iconologiques disponibles ne fournissaient aucune allégorie de la République, cette « chose publique » des Romains, et que dans l’urgence de septembre 92 et comme prise au dépourvu, la Convention dut décider d’un  sceau officiel qui soit identifiable et compréhensible. On retrouve en Italie, dans les années 1796-1799, la même profusion de vignettes et en-têtes illustrés où figure en Liberté telle ou telle République-sœur.

En effigies vivantes, souvent brocardées plus tard par les auteurs hostiles à l’œuvre de la Révolution, les figures de la déesse de la Liberté, ou de la Raison, sont présentes dans maintes fêtes civiques. Le poète Pierre Jean de Béranger consacre en 1823 une tendre chanson, pleine de ferveur et de nostalgie, à La Déesse, sur une personne que l’auteur a vue représenter la Liberté dans une des fêtes de la Révolution :

« Est-ce bien vous, vous que je vis si belle
Quand tout un peuple, entourant votre char,
Vous saluait du nom de l’immortelle ?
De nos respects, de nos cris d’allégresse,
De votre gloire et de votre beauté,
Vous marchiez fière : oui, vous étiez déesse,
Déesse de la Liberté. »

Dans les années 1793-1794, en l’an II, les statues de plâtre de la République-Liberté, œuvres de série, entrent dans les salles des clubs et sociétés populaires, dans les lieux de réunion des municipalités, etc. Un tel buste de la Liberté est installé dans la Maison commune de Saint-Julien-du-Sault (Yonne) en pluviôse an II (20 janvier-18 février 1794), buste offert par un ancien vicaire de la paroisse, défroqué et entré en politique.

Un tel événement est rapporté dans Vérien-la-Boussole, sa vie et son temps ou un siècle de l’histoire de Saint-Julien-du-Sault, Joigny, 1875, de Jean-Emmanuel Crédé (un érudit local, Saint-Julien, 1828 – Saint-Julien, 1901). Cet ouvrage utilise largement le journal tenu fin XVIIIe-début XIXe par le vigneron Julien-Martin Vérien, partie prenante des événements relatés et ancêtre de l’auteur. Il est complété par des données tirées des archives municipales, ecclésiastiques, notariales, etc. On y découvre donc qu’un ancien vicaire de Saint-Julien entré en révolution, le « citoyen Bruguière », natif de Sommières dans le Gard, offrit en pluviôse an II à la municipalité trois bustes représentant la Liberté (en allégorie féminine) et deux « martyrs de la Révolution », Le Peletier de Saint-Fargeau et Marat (assassinés respectivement les 20 janvier et 13 juillet 1793 et aussitôt objets d’un culte civique) et que ces bustes furent mis en place d’honneur dans la Maison commune, cas intéressant, mais pas unique, d’installation dans une mairie d’un buste de « Marianne » (mais le mot n’est ici pas donné à l’époque), effigie de la République en Liberté. Cette installation solennelle dans un lieu officiel, temple de la Raison ou Maison commune, se fait dans de nombreuses communes de France au cours de l’hiver 93-94, avec un cortège qui évoque l’entrée de reliques dans une église lors de la cérémonie de consécration d’un autel : des bustes en plâtre de ces deux « martyrs de la Liberté » (comme on les nomme plus souvent), au besoin accompagnés d’un troisième, Chalier, victime du soulèvement fédéraliste de Lyon, ou bien des tables de la Loi de la Constitution, ou encore d’un buste de la Liberté comme ici. On acquiert aisément ces bustes au chef-lieu du département, où ils sont donc fabriqués en série. C’est à Auxerre qu’au même moment la Société Populaire du village de Ligny-le-Châtel envoie un de ses membres en acheter. Voici une démarche qui annonce et préfigure l’entrée tout aussi solennelle du buste de la République dans la plupart des mairies  entre septembre 1870 et la fin du siècle.

Certes la Restauration puis le régime de Juillet, parfois présenté par ses défenseurs comme la « meilleure des républiques », ne tolèrent pas les républicains dont les  propagandistes sont passibles au moins d’amendes et d’incarcération. Pourtant, sous Louis-Philippe, les images de l’allégorie féminine de la Liberté à bonnet phrygien abondent dans les journaux illustrés, dans la caricature qui fleurit alors. Étudiant les numéros de La Caricature publiés entre le 4 août 1830 et le 27 août 1835, Annie Duprat, spécialiste de l’image du XIXe siècle, a dénombré quelque cinq cents planches dans lesquelles figurent de telles « femmes-Liberté ». Cette « femme-Liberté », appelée par le dessinateur Descamps dans Le Charivari  « Françoise », ou même « Françoise-Désirée-Liberté », est bien sûr une image polysémique, qui défie ainsi la censure. Comment la monarchie de Juillet, issue d’une révolution libérale, pourrait-elle interdire les images de la « Liberté » ? Pourtant ce personnage ambigu est tout à la fois « Liberté », « Liberté de la presse », « France » mais aussi « République », sans que jamais la légende des images vienne apporter une réponse univoque… Ces nombreuses images des années 1830, qui n’invoquent jamais le nom de « Marianne », ont certainement contribué à familiariser les lecteurs avec l’image bonne fille de la « Liberté-République », sinon avec son surnom. D’ailleurs nous savons que La Liberté guidant le peuple, coiffée du bonnet rouge, a dès son apparition été considérée par une partie du public comme une République sur les barricades, ce qui a valu au tableau d’être vite remisé dans des réserves. 

La seconde naissance de Marianne, de 1848 au Second Empire 

La Marianne, société secrète et République idéale
Marianne, comme surnom familier ou crypté donné à la France en révolution, à la République, ne laisse plus après fin 1793 de traces écrites documentées, mais elle dut avoir dès lors une longue vie cachée, une circulation souterraine, et c’est dans sa région d’origine, dans le Midi, surtout entre Toulouse et la Méditerranée, qu’elle ressurgit à partir de 1848. Maurice Agulhon a suivi le détail de cette résurgence de 1848-1851 à la fois dans les écrits du moment et dans les récits ultérieurs de témoins de la réapparition.  Sinon, pourquoi à nouveau le même surnom ?

La première occurrence indiquée par Maurice Agulhon pour 1848 est une chanson politique en occitan intitulée L’arbre de la Liberté  ou  Nous avons marié la Marianne et cette chanson est née à Castres, encore dans le Tarn. Elle annonce, en mars ou avril 1848 les premières élections générales, d’avril 1848, et fait de « Marianne » la personnification de la République, ou de la victoire électorale des républicains sur les nobles, les « blancs » ; en voici la traduction en français :

« Maintenant nous allons voter
Nous ne voterons pas pour les nobles
Nous les ferons labourer
À coup de pelles sur les os.
Nous avons marié la Marianne
Républicains chantons tous.
Elle est belle, elle est grande,
Et tous les Blancs n’arrêtent pas de pleurer. »

Toujours en 1848, mais sans plus de précision de lieu ni de date (mars, avril ?), on trouve une autre chanson, type de support attendu pour une appellation familière de la République, qui concerne encore la plantation d’un arbre de la Liberté, fête civique par excellence des débuts de la Seconde République ; elle exalte « Marianne, gaillarde qui se défend bien » et celle-ci, par le contexte, représente bien la République.

À Marseille cette fois, le chansonnier Victor Gélu raconte, dans ses Mémoires certes postérieurs, que le conseil municipal avait dressé en avril 1848 sur une place publique une grande statue de la République que la population, « assez irrévérencieusement » dit-il, appelait « la grosse Marianne ».

C’est encore sous le nom de Marianne qu’on trouve la République, dès fin février ou début mars 1848, dans les Mémoires et Récits du poète Frédéric Mistral, certes écrits bien après les événements contés (ouvrage publié en 1905 en provençal et en 1906 en français). Mistral évoque le souvenir d’une vieille « dame Riquelle » devant laquelle il passait à l’âge de sept à huit ans en allant à l’école : « …le lendemain du jour où l’on connut dans nos campagnes les journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil, requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle me dit : « Les pomme rouges sont donc mûres cette fois ! on dit qu’on va planter des arbres de la liberté ?  […] Ô sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir ! Frédéric, mon enfant, fais-toi républicain ! » (Mémoires et Récits). On trouve là une vénération, une ferveur religieuse pour la République ainsi personnifiée, ferveur et personnification bien caractéristiques des sentiments et manières des méridionaux. Voici encore une chanson, non datée (entre 1848 et 1851) et nivernaise cette fois car la ferveur républicaine n’est pas que méridionale, La Charlotte républicaine :

« Fille d’un montagnard
Pour frapper dans l’arène
Je porte dans sa gaine
Un terrible poignard
Chacun me nomme avec orgueil
La Marianne ».

En 1850, un poète occitan, Hercule Birat, par ailleurs assez conservateur, publie à Narbonne, dans l’Aude, un long poème récit intitulé La Coumplainto de la Marianno. Ce poème raconte comment des républicains promenaient en ville, comme en procession religieuse, un buste en carton-pâte de la Marianne, objet d’un respect sacré, puis comment un violent orage a trempé et détruit le buste, et dispersé la procession ; pour l’auteur, antirépublicain, c’est une pluie providentielle, manifestation évidente de l’action de Dieu, de la justice immanente.

Le droit d’association et de réunion a été limité (cela commence dès juillet-août 1848) ; le décret du 11 août 1848 est pris contre les « emblèmes séditieux », emblèmes d’ailleurs non énumérés ni décrits dans ce décret qui se limitait à « proscrire tout signe ou symbole propre à propager l’esprit de rébellion ou à troubler la paix publique » ; en mars 1849 on interdit  les « emblèmes séditieux », cette fois explicitement énumérés : drapeau rouge, bonnet phrygien, buste de la République au bonnet phrygien ; alors ce sont les archives du ministère de l’Intérieur et de celui de la Justice qui livrent des traces de Marianne.

En effet les républicains avancés, démocrates socialistes, regroupés sous l’appellation générique de  la Montagne, vont multiplier les sociétés secrètes devant l’interdiction des  associations politiques ou mutualistes et clubs considérés comme des organisations menaçant  l’ordre politique et social existant. Les membres de ces sociétés aussitôt interdites et pourchassées utilisent, pour leurs contacts clandestins, leurs réunions, des mots de reconnaissance, des mots de passe, des expressions codées. À côté de la Socialela MontagneSuffrage universel et autres dénominations au sens trop transparent, on trouve bientôt, en Languedoc et dans la vallée du Rhône, Marianne ou la Marianne. Ce terme désigne trois objets : un mot de passe codé, le nom de diverses sociétés secrètes républicaines et enfin la République selon leur idéal, leurs vœux, c’est-à-dire « démocratique et sociale ».

La Marianne comme société secrète apparaît dans le Midi puis, par la vallée du Rhône et Lyon rayonne un peu partout car ses chefs envoient les consignes dans divers départements. Bien que secrète, la Marianne est un nom bientôt familier à partir de fin 1848 aussi bien des républicains avancés, les démocrates-socialistes, les  « démoc-socs », que des commissaires de police, préfets, procureurs, juges de paix et autres agents chargés de maintenir l’ordre.

Comme mot de passe, signe de reconnaissance entre affiliés appartenant à une même société secrète ou à deux sociétés alliées, on trouve le terme dans l’interrogatoire de justice d’un militant qui est arrêté à Montpellier en octobre 1851 et qui révèle le mot de passe. Cet exemple et les suivants sont tirés de l’ouvrage de Iouda Tchernoff, Associations et sociétés secrètes sous la Deuxième République, 1848-1851 :

À la question « Connaissez-vous la mère Marianne ? », le partenaire doit répondre : « Oui, elle a du bon vin ».

Ailleurs, c’est un militant arrêté au Havre, militant sur lequel on a trouvé la lettre d’un complice, de Lyon,  et qui est interrogé par le juge sur le sens de cette lettre, en août 1851 :

Question : « Que signifie ces mots : boire à la santé de la Marianne ? »

Réponse : «  Depuis que Lyon est en état de siège, il est défendu de boire à la santé de la République ; je crois que dans le Midi [nous soulignons], on a substitué les mots Marie-Anne [sic] à celui de la République ». Ce texte  se retrouve pratiquement chez  Pierre Larousse, dans le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle, tome X de 1873.

La lettre d’un commissaire de police au procureur de la République de Grenoble à propos du sceau d’une société secrète de Valence, en date du 9 décembre 1850, un an avant le coup d’État, stigmatise quant à elle, entre autres emblèmes séditieux, le bonnet phrygien, coiffe de la Marianne : « Ce sceau était de forme oblongue et portait les emblèmes d’égalité et de terreur : l’équerre, le niveau, le compas (nous sommes là dans la symbolique maçonnique, car plusieurs loges sont investies [subverties ?], par les démoc-socs), la hache et le faisceau des licteurs surmonté du bonnet phrygien » ; le bonnet phrygien est donc qualifié ici, avec d’autres, d’« emblème de terreur ». Par ailleurs l’auteur signale qu’un sceau semblable, celui du cercle des Travailleurs de Nîmes, a été trouvé sur des lettres saisies dans cette dernière ville et destinées à des associations secrètes de sept villages environnants. Ainsi Marianne apparaît-elle bien comme une expression du Midi qui, grâce aux réseaux clandestins de sociétés démocrates socialistes, gagne le Nord, les divers textes judiciaires cités par I. Tchernoff émanant aussi bien de la cour de Montpellier que de celles de Rouen, de Bourges, de Grenoble, etc.

On retrouve de nombreux témoignages de l’appellation « Marianne » pour des sociétés secrètes des années 1849-1851 par exemple dans le Cher, l’Yonne, l’Hérault, le Loiret, le Maine-et-Loire, la Nièvre, le Rhône et la Saône-et-Loire.

Prenons le cas des mouvements qui agitent à partir de 1835 dans la Nièvre  les flotteurs de bois de Clamecy, sur l’Yonne, pour l’approvisionnement de Paris, grâce à l’ouvrage de Jean-Claude Martinet, Clamecy et ses flotteurs de la monarchie de Juillet à l’insurrection des « Marianne », 1830-1851.

Il s’agit d’une population misérable qui commence à former des associations solidaires pour maintenir les salaires face aux entrepreneurs, les « faiseurs de flottage ». Grève en 1835, émeute en avril 1837 avec prise de l’hôtel de ville au son de la Marseillaise, chant de protestation, et première manifestation de sentiments républicains : le sous-préfet signale que « le jour de la fête du roi, on n’a point osé illuminer, dans la crainte que les flotteurs ne voient en cela une réjouissance contre eux » ; nouvelle grande grève en mars 1841, avec formation d’une « coalition » des flotteurs. Dès mars 1848 se forme, à côté du « Comité démocratique » animé par des notables républicains (un pharmacien, un médecin, un banquier), un « Comité révolutionnaire » qui prend pour devise « la devise inscrite sur les drapeaux de la République : Liberté, Égalité, Fraternité ». Ce comité rayonne dans les villages des alentours et, fin 1848 apparaissent des sociétés secrètes prenant le nom de Marianne car affiliées à la société lyonnaise du même nom qui a envoyé un délégué ; à Clamecy, la Marianne a « ses cadres, ses signes de ralliement, et même parfois ses armes ». Elle est formée surtout d’artisans et d’ouvriers, dont des flotteurs et des bûcherons. Mais, sous la monarchie de Juillet et jusqu’à la mi 48, dans la presse comme dans d’autres forme d’écrits, aucune mention n’a été découverte d’une « Marianne », comme société secrète républicaine ou comme dénomination pour la République. Dans le même département, dans le Haut Morvan bien étudié par Marcel  Vigreux (Les Démocrates Socialistes dans le Haut Morvan sous la seconde république, 1849-1852, étude fondée sur les dossiers judiciaires des militants arrêtés, membres eux aussi de « la Marianne »), c’est également fin 1848-début 1849 qu’apparaissent des sociétés secrètes républicaines portant cette appellation. L’auteur trouve même une chanson titrée La Marianne en 1851, saisie chez un avocat à Montsauche, dans une région du Morvan central où en 1848 se sont multipliés les conflits entre petits exploitants et grands propriétaires forestiers :

« À l’appel des tocsins vibrants,
Frères, soyons tous à nos rangs,
Ouvrons une rouge journée.
Ne cessons que victorieux
De toute engeance monarchique
Ou mourons pour la République
S’il le faut, en cinquante-deux ».

Dans l’Yonne, département voisin, ce sont les écrits, certes postérieurs, d’un républicain anonyme (sans doute un grand propriétaire terrien de Saint-Fargeau, « démoc-soc » entre 1848 et 1851) qui publie à Auxerre en 1881 ses souvenirs de la Seconde République par une série d’articles intitulée  La Marianne dans les campagnes, dans le grand journal radical d’Auxerre, L’Yonne. Ce témoignage apporte beaucoup sur le mouvement démocrate-socialiste en Puisaye, dans l’ouest du département : il raconte surtout les temps difficiles de l’automne 1851, quand les autorités et le parti de l’Ordre pourchassaient les républicains démocrates socialistes dans des communes de l’Yonne (Joigny, Saint-Florentin, Bléneau, Rogny, Saint-Fargeau, Toucy, etc.) et que les jeunes militants républicains de la Puisaye s’intitulaient eux-mêmes les « enfants de la Marianne » : Marianne était à la fois le nom de la société secrète et celui que les membres de cette société donnaient à leur République rêvée. On retrouve bien plus tard le terme dans un rapport du commissaire de police de Bléneau, toujours en Puisaye, pour dénoncer le 21 août 1860 le succès du « parti démagogique » aux élections municipales : « …Le parti démagogique qui paraissait calme a relevé la tête ; a dressé une liste de candidats en opposition et a présenté des hommes tous membres de la « Marie-Anne » [sic] ».

Dans la Nièvre comme dans l’Yonne et ailleurs, « la Marianne » apparaît, au vu des rapports de police et des dossiers judiciaires, comme une fédération souple et tentaculaire de sociétés secrètes, irradiant dans le Nord à partir de Lyon et de Paris, fédération dont l’image d’omniprésence, de force et les visées destructrices étaient en partie tracées par la propagande des autorités publiques pour justifier et « absoudre » le coup d’État  préparé puis exécuté.

En tout état de cause, de 1848 à 1851, avant le coup d’État du 2 Décembre, le terme de « Marianne », dans ses diverses acceptions, circule dans les milieux républicains avancés et chez les hommes d’ordre ; l’appellation n’est cependant pas encore connue du grand public.

Buste de la République, mairie de Joigny, Yonne, en 1848. Une « Marianne » à la fois sérieuse et hardie

Buste de la République, mairie de Joigny, Yonne, en 1848. Une « Marianne » à la fois sérieuse et hardie

 La Marianne découverte à Trélazé
C’est en 1854-55 seulement qu’elle va accéder à la notoriété, à cause d’une insurrection républicaine, tardive donc  folle,  lancée près d’Angers par les ardoisiers de Trélazé organisés en une société secrète appelée précisément « Marianne ». Arrêtés en mars 1854 puis jugés à partir de 1855, les ardoisiers de Trélazé, ces « fous de la République », font les grands titres de la presse parisienne. Désormais chacun sait bien que Marianne a été à la fois le nom d’une société secrète républicaine et une appellation utilisée pour désigner, à mots couverts, la République. L’expression est désormais reprise, tant avec affection, par les républicains, qu’avec mépris par d’autres.

Peu après, en 1856, deux longs poèmes sont publiés, utilisant eux aussi le nom de Marianne : La Marianne ou la Jacquerie de toutes les époques, par un auteur anonyme qui indique dans la préface avoir découvert le nom de Marianne par le procès des ardoisiers, et Lettre à Marianne de Félix Pyat, représentant du peuple démocrate-socialiste exilé à Londres, avec Ledru-Rollin et d’autres, et très actif dans les milieux d’opposition à l’Empire, avant de l’être dans la Commune de 1871. Cette lettre-poème de 1856 est symboliquement datée du 24 février, anniversaire de la Révolution de 1848 ; c’est un pamphlet contre Napoléon III qui comprend une parodie un peu sacrilège du Je vous salue Marie, à une époque où l’Église de France encense l’Empire après avoir accepté de saluer le coup d’État du 2 décembre 1851 par un Te-Deum à Notre-Dame de Paris et dans pratiquement tous les diocèses de France en janvier 1852 :

« Salut Marianne pleine de force,
Le peuple est avec toi
Le fruit de tes entrailles, la République, est béni
Saint Marianne mère du droit, aies pitié de nous !
Délivre-nous…
Vierge de la Liberté, délivre-nous des rois et des papes !
Vierge de l’Égalité, délivre-nous des aristocrates !
Vierge de la Fraternité, délivre-nous des soldats !
Vierge de la Justice, délivre-nous des juges !
Vive la République démocratique et sociale universelle !
Ainsi soit-il ! ».

Désormais Marianne est bien entrée dans le vocabulaire politique national, comme appellation familière et un peu provocante, ou méprisante, de la République ou de la République française.

Pour désigner le régime républicain, la République, on la trouvera fréquemment employée dans les journaux sous la Troisième République, journaux dont le ton est facilement vif et familier. La voici, le 10 mai 1882, dans un article de La Bourgogne, journal royaliste de l’Yonne tonnant contre le projet de loi Alfred Naquet sur le rétablissement du divorce : «  La République continue son œuvre : c’est le gouvernement de la bête. L’enfant est pris au berceau […] pour que, plus tard, il devienne un digne valet de l’illustre Marianne. Et plus tard, quand le vieillard inquiet voudrait regarder le ciel quand ses forces sont usées et que le dernier soupir s’envole, Marianne est encore là avec sa pioche et la boue qu’elle traîne constamment avec elle ». C’est encore Marianne que campe le très radical Georges  Clemenceau en 1897, dans un projet d’article de presse intitulé « République ou monarchie ». Il y critique, avec l’ironie de la dérision, le gouvernement Méline et ses soutiens, « ces fameux ralliés  qui se chargent de préparer pour le roi le lit de la République […] et les curés qui promettent d’être bien sages, si on leur donne seulement Marianne à garder ». C’est une charge, développée par les radicaux, contre le ralliement présenté comme le cheval de Troie des antirépublicains.

Surtout quand on est dans le registre de la polémique ou de la familiarité, Marianne est bien entrée dans le vocabulaire convenu, habituel, des hommes politiques comme des journalistes et de leurs lecteurs. En revanche dans le registre noble, soutenu, on s’adresse  toujours de la République, comme l’illustrent deux extraits de poèmes engagés d’anciens communards, Eugène Pottier, l’auteur de l’Internationale, et  Louise Michel :

La Commune n’est pas morte, E. Pottier, mai 1886

« Bref, tout ça prouve aux combattants
Qu’Marianne a la peau brune,
Du chien dans l’ventre et qu’il est temps
D’crier : vive la Commune !
Et ça prouve à tous les Judas
Qu’si ça marche de la sorte,
Ils sentiront dans peu,
Nom de Dieu,
Qu’la Commune n’est pas morte. »

La Révolution vaincue, Louise Michel, prison de Versailles, 1871

« O mes amours ! O République
Pour toi comme on donnait son sang !
Avec l’hymne patriotique
Comme on tombait joyeusement. »

Représentations de la République au XIXe siècle, symboles officiels ou bannis

Après l’appellation « Marianne » redécouverte sous la Seconde République, abordons les représentations figurées, allégoriques de la République. 

Sous la Première République
C’est très discrètement que la République, comme régime politique, apparaît en septembre 1792. La Convention, réunie le 21 septembre, décrète l’abolition de la royauté mais elle ne proclame  pas solennellement, explicitement, la République, en partie parce que beaucoup de ses membres estiment que ce serait le rôle non pas d’elle-même mais du peuple qu’il faudrait consulter. Notons d’ailleurs que, selon les auteurs, cette naissance discrète de la Première République, qui aurait pu devenir une date sacro-sainte, comme le 14 juillet, est datée soit du 21, abolition de la royauté, soit du 22 septembre 92, décrété premier jour de l’an I de l’Égalité. Dans la mesure où se multiplient les représentations allégoriques de la Liberté, au bonnet, de l’Égalité, au niveau ou au triangle équilatéral, voire de la Fraternité, souvent entourée d’enfants, il n’y avait guère de place pour figurer en allégorie la République elle-même ; elle est représentée en tant que telle sur quelques images ou peintures, mais est  le plus souvent confondue avec la Liberté et ne s’incarne donc pas, à ses débuts, dans une image spécifique. Plutôt que de représenter la République, on a commencé par multiplier les signes, les symboles qui l’accompagnaient : les allégories de valeurs comme la Liberté, l’Égalité ou la Justice, le bonnet phrygien, le coq de la vigilance, le peuple en Hercule ou en lion, le faisceau « républicain » rappelant la République romaine, la cocarde, le drapeau tricolore et toutes les devises qui fleurissent pour caractériser la République. Il s’agit donc d’une accumulation de symboles, d’une ornementation cumulative et éclectique. Ce sont d’ailleurs ces multiples signes que le Premier Empire, la Restauration, le second Empire se sont employés à effacer du paysage symbolique des Français pour, précisément, effacer le souvenir de la République.

Figurée comme allégorie féminine, celle-ci n’apparaît vraiment que sous la Convention thermidorienne, voire sous le Directoire, quand plusieurs des signes l’accompagnant sont dépréciés ou qu’ils rappellent trop la Terreur. C’est alors aussi que, raidie, elle peut tout aussi bien abandonner le bonnet « phrygien », qu’elle avait emprunté à la Liberté, pour se coiffer d’un casque grec, à la Minerve. Cette évolution est bien décrite par Annie Jourdan dans un article de 1995 (revue XVIIIème siècle, n° 27). Cependant après la disparition effective du régime républicain, l’allégorie de la République restera toujours, dans la mémoire fervente de ses partisans, coiffée du bonnet phrygien, et pas du casque antique. Mais le bonnet phrygien, avec et après la Révolution, a acquis une vigueur qui effarouche aisément.

Sous la Seconde République
Une France au drapeau, le prince président élu fin fin1848 et une République-Liberté au bonnet phrygien vert, pour ne pas effrayer. 

La représentation de la République pose un  certain problème aux républicains, surtout  quand ceux-ci veulent surtout rassurer, séduire et  ne pas effaroucher, sous la Seconde puis dans les deux  premières décennies de la Troisième République.

Nous avons vu, à propos du bonnet phrygien, comment la représentation officielle de la  Seconde République sur le sceau de l’État n’était pas coiffée de ce bonnet, celui-ci évoquant encore bien trop la période violente et conflictuelle de la Révolution française. Il est donc remplacé par une couronne solaire ou végétale sur les images officielles (Marie-Claude Chaudonneret, La Figure de la République. Le concours de 1848).

Il existe peu de créations officielles originales sous la courte Seconde République, alors même que c’est alors que ressurgit le nom de Marianne pour désigner, secrètement, la République idéale, démocratique et sociale, celle dont précisément ne veut pas le  gouvernement issu d’élections qui ont donné, dès avril 1848, une majorité conservatrice.

Ce que souhaitaient surtout les autorités, c’était éviter le bonnet rouge, que nous avons vu classer parmi les emblèmes séditieux en mars 1849 par circulaire du ministère de l’Intérieur. Bien sûr, toute représentation de la République sera effacée par  Napoléon III, que sa coiffe soit végétale, solaire ou qu’elle soit un bonnet phrygien. Il en est de même de tous les signes complémentaires qui connotaient la République comme un régime démocratique. L’effacement intervient d’ailleurs à partir de juin 1848, quand tous ces  attributs sont peu à peu définis comme séditieux, quand donc la République est dépossédée  de ses signes, qui sont recueillis par les démocrates-socialistes, les « rouges » qui sont amenés par la répression à créer des sociétés secrètes, vite appelées par eux « la Marianne ». Dès le coup d’État du 2 décembre 51, on considèrera comme emblèmes séditieux non seulement le  bonnet phrygien et les bustes le coiffant mais encore les arbres de la liberté et la devise républicaine.

Elu au suffrage universel, voici Louis-Napoléon Bonaparte entre une France au drapeau et une Liberté au bonnet phrygien vert sur une affiche de propagande

Elu au suffrage universel, voici Louis-Napoléon Bonaparte entre une France au drapeau et une Liberté au bonnet phrygien vert sur une affiche de propagande

C’est alors que le régime (du Prince Président puis Empereur) se lance dans un programme d’allocation systématique du portrait du chef de l’État (bustes en plâtre ou marbre, tableaux, estampes coloriées, impressions diverses coloriées ou non…) aux principales administrations et incite les municipalités à suivre, par exemple en prenant en charge lui-même au moins les frais d’envoi. Nous y reviendrons au chapitre X.

Sous le Second Empire, lorsque le gouvernement ou ses partisans font figurer le bonnet phrygien, le bonnet rouge, c’est uniquement pour effaroucher l’opinion publique, pour dénigrer la  personne dont on l’affuble : par exemple, en 1868 à l’occasion d’une élection partielle dans le Jura où s’est porté candidat l’opposant républicain modéré Jules Grévy, la presse locale bonapartiste  représente ce digne et austère avocat coiffé du bonnet rouge, comme un sans-culotte, pour effrayer les électeurs ; en fait Jules Grévy est élu triomphalement, la manœuvre a donc échoué, mais elle a bien été tentée pour effrayer  l’électorat, l’écarter de ce candidat républicain. Mais déjà en 1866, selon Émile Olivier dans ses Mémoires, Adolphe Thiers prédisait le changement ;  en lui  montrant la statue ornant la salle d’entrée du Corps législatif, il lui aurait dit : « Voyez cette statue, j’en ai vu une autre, une troisième lui succédera. Ce sera une femme au profil grec, avec le mot de République au-dessous ».

À Paris sous la Commune
De mars à mai 1871 Paris, révolté contre l’Assemblée nationale conservatrice qui siège désormais à Versailles et rêve d’une restauration monarchique, se couvre de drapeaux rouges, de bonnets rouges, d’effigies de la femme-République vêtue et coiffée de rouge, femme à la démarche vive, tout en mouvement, les cheveux au vent et souvent la poitrine totalement ou partiellement dénudée, dans une posture héroïque de combattante ; d’ailleurs on l’appelle alors souvent non pas la Marianne mais la Marianne rouge, la Sociale ou la Commune, pour la distinguer de la « blanche » République des Versaillais. La Commune réactive, rajeunit puissamment toute la charge révolutionnaire du rouge, drapeau, bonnet et habits tant de Marianne que de l’Ouvrier. Elle associe fortement la couleur aux emblèmes. Le résultat au niveau des symboles, après l’écrasement de la Commune, fin mai 1871 dans la Semaine sanglante, c’est que le bonnet phrygien évoque désormais non seulement les violences de la Révolution française mais en plus – et plus encore – celles de la Commune ; il est considéré comme un symbole, un signal insurrectionnel, un appel au soulèvement contre l’autorité gouvernementale (Bertrand Tillier, La Commune de Paris : Révolution sans images ? Politique et représentations dans la France républicaine, 1871-1914). Le monde ouvrier, après 1871, reste longtemps fidèle aux images exaltées par la Commune. On représente au besoin de la même façon Marianne et le chant L’Internationale. Internationale, image 3Seuls les anarchistes dénigrent à l’occasion le personnage de Marianne, tandis que les courants socialistes respectent quant à eux l’emblème, tout en l’appelant volontiers  la Marianne rouge, la Marianne sociale, l’Émancipatrice, celle qui crie « Vive la sociale ! » (Le monde ouvrier s’affiche de Frédéric Cépède et autres, 2008)

L'Internationale, une Marianne rouge de haut en bas

L’Internationale, une Marianne rouge de haut en bas

L’Internationale, une Marianne rouge de haut en bas, et violente.

Cette nouvelle connotation, communarde, s’ajoutant à celles déjà acquises avec la Révolution française, amène à écarter le bonnet phrygien, au moins à Paris, comme coiffure possible des représentations officielles de la République, d’autant que les républicains modérés, dans leur lutte contre les monarchistes pour gagner l’électorat et s’emparer du pouvoir, cherchent surtout à rassurer l’électorat, à lui plaire par leur modération en se présentant comme les tenants de l’ordre légal, de l’ordre établi, face à des monarchistes présentés comme des partisans de l’aventure, de l’inconnu, comme de dangereux boutefeux prêts à risquer une guerre civile pour imposer un roi et à lancer la France dans une guerre extérieure pour rétablir à Rome le pouvoir temporel de Pie IX, l’auteur du Syllabus. Alors les gouvernants français ne vont pas coiffer Marianne d’un symbole tant la Terreur que la Commune et qui serait contreproductif et inopportun.

La période est complexe, avec d’abord le gouvernement de Défense nationale, de septembre 1870 à janvier 1871, avec bientôt comme principal animateur Gambetta, qui  cherche surtout à rallier tout le monde, gauche et droite, républicains et monarchistes dans la défense patriotique du territoire face aux envahisseurs prussiens ; ensuite, avec la défaite reconnue et assumée en février 1871, Thiers, ancien ministre de Louis-Philippe rallié bientôt à une république conservatrice, devient chef du pouvoir exécutif de la République puis, en août, président de la République (parce que, aurait-il dit, « chef, cela fait cuisinier ») ; cependant il est chassé le 24 mai 1873, remplacé par le royaliste maréchal de Mac-Mahon et par la République des ducs (Broglie, Audiffret-Pasquier, Harcourt, Decazes…), un régime se voulant provisoire et préparant une restauration monarchique mais qui est affaibli néanmoins quand  des élections locales ou partielles offrent aux républicains des succès électoraux répétés, dès juin 1871 et plus encore à partir de février-mars 1876 avec la forte majorité de républicains dans la Chambre des députés, celle qui remplace l’Assemblée nationale élue en février 1871. Quand la restauration s’avère impossible avec le comte de Chambord et son drapeau blanc, la « loi du Septennat » fixe à sept ans la durée du mandat présidentiel, en novembre 1873, le laps de temps estimé suffisant pour voir disparaître le prétendant Bourbon  à la santé fragile.

Comment représenter la République, cette république encore incertaine, considérée en 1871 par la majorité conservatrice et monarchiste de l’Assemblée nationale comme un régime en sursis, une sorte de régence provisoire d’où devrait sortir une restauration de la monarchie ? Il s’agit d’être très prudent, face aux pratiques antérieures de l’Empereur, puis de  la Commune, surtout quand on est républicain modéré et qu’on souhaite conquérir progressivement l’électorat rural en le rassurant ! C’est que la République reste généralement récusée par les masses rurales, majoritaires dans le pays.

Pour les signes officiels du pouvoir, ce sont les symboles sages de la Seconde République qui sont rétablis dès septembre 1870 par la Troisième, comme si l’Empire n’avait été qu’une parenthèse nulle et non avenue, un régime de fait à gommer de l’Histoire de France. Les types monétaires et postaux de la Seconde République sont rétablis (dès le 7 septembre 70 pour les pièces de monnaie, du type Oudiné). Cependant une pièce reprenant une Liberté à bonnet phrygien d’Augustin Dupré, provenant des pièces de la Révolution et déjà réutilisée par la Seconde République pour des centimes est à nouveau frappée après septembre 1870.

Les monarchistes se moquent certes volontiers de Marianne, qu’elle porte ou non le bonnet phrygien, comme l’illustre une caricature fameuse publiée en 1872 dans Le Grelot, journal satirique monarchiste : la « République honnête » à couronne végétale et lorgnons à la Thiers y est tout autant ridiculisée que la « République rouge » à bonnet phrygien protubérant, gros pistolet à la ceinture et air farouche d’une « pétroleuse », de « Vierge rouge ».

En 1871-72, tout en acceptant peu à peu la République et ses représentations allégoriques en femme-Liberté, Adolphe Thiers, encore sous le coup de la guerre civile qu’a été la lutte entre les Versaillais et la Commune de Paris, récuse le bonnet phrygien comme coiffe de l’allégorie de la République. Il  fait interdire ce bonnet par ses préfets, en application du lointain décret du 11 août 1848 pris contre les « emblèmes séditieux », emblèmes d’ailleurs non précisés, et de la circulaire de mars 1849 qui définissait explicitement comme tels le drapeau rouge, le bonnet phrygien et le buste de la République à bonnet phrygien.

On a souvent raconté l’affaire du buste de la République à bonnet phrygien installé en octobre 1871 dans la salle du conseil général de l’Hérault, avec l’accord de son récent président, Eugène Lisbonne, élu début octobre, un « fou de la République », homme du cru et ancien préfet du gouvernement de Défense nationale remercié par Thiers fin avril 71, un fervent républicain qui proclama la République en septembre 70 devant une foule considérable accourue pour écouter cet envoyé de Gambetta. Le nouveau préfet, nommé par Adolphe Thiers, demande à E. Lisbonne,  par courrier du 30 octobre 1871, d’enlever ce buste à cause de son bonnet phrygien, emblème « plutôt de la Commune que celui de la République […] celui de la démagogie  […] de la sédition qui rappelle les plus mauvais jours de 1793 […] et qui peut écarter beaucoup de bons citoyens ». Thiers, informé, confirme à son préfet qu’il doit faire enlever ce buste : « Le bonnet phrygien n’est pas l’emblème de la République de 1871 et doit disparaître ». Ensuite il réitère sa consigne  par lettre privée : « J’ai ordonné de jeter par la fenêtre la République en bonnet phrygien et de mettre bon ordre à ces espiègleries qui ne sont pas admissibles par des gens de bon sens ». Le président du conseil général, avocat habile, se défend en jouant sur les couleurs et répond directement à Thiers le 3 novembre 1871 : « Des électeurs de Montpellier ayant offert au conseil général un buste en plâtre blanc [nous soulignons] de la République, conforme Dupré [Augustin Dupré, graveur de la Première République dont un modèle de pièce de monnaie avec une Liberté au bonnet phrygien a été frappée à nouveau en 1848 et reprise fin 1870], avec bonnet phrygien également blanc, le conseil a accepté avec remerciements à une très grande majorité. Injonction du préfet de le faire enlever comme emblème démagogique. Cette mesure provoquerait de la part du conseil et de la population qui vous sont dévoués une protestation très regrettable dans un moment où règne le calme le plus parfait. » (Marcel Blancard, dans la Revue historique de 1924, repris par Maurice Agulhon dans sa Marianne au pouvoir ainsi que par Pierre Birnbaum dans Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d’État de Gambetta à Vichy). Le bonnet phrygien reste alors encore considéré comme un emblème « démagogique ».

Le portrait du président
Un rival potentiel, ou un complément, du buste de la République pourrait être l’effigie du chef de l’État en exercice. Ce serait la poursuite, encore peu fréquente sous Thiers ou Mac-Mahon, de  pratiques du Second Empire, l’administration impériale ayant alors diffusé à profusion des bustes (en plâtre), des gravures, des copies de tableaux représentant Napoléon III. Ces procédés avaient suscité des réserves aux débuts de la Troisième République, par refus du « pouvoir personnel », aussi bien d’ailleurs chez les orléanistes que, évidemment, chez les républicains qui voulaient abolir jusqu’au souvenir du souverain déchu. Ces réserves étaient renforcées, de 1871 à 1875 ou 79, par la volonté de retour à une représentation allégorique donc non personnalisées du régime, retour à la pratique adoptée par la Seconde République (alors par rejet de la figure de  Louis-Philippe, le roi déchu) ; en outre en 1871-75 les fonctions de président restaient mal définies, président éphémère d’un régime encore provisoire, président engagé à ne pas intervenir dans la définition des futures institutions (Thiers, avec le « pacte de Bordeaux » de février 1871) ou président oeuvrant à la restauration monarchique (Mac-Mahon, à partir du 24 mai 1873) ; enfin il n’existait aucun texte législatif ou administratif préconisant la  diffusion du portrait présidentiel.

D’ailleurs quand, peu à peu, la pratique du portrait aura été réinstaurée, le président et Marianne, au moins dans la chanson et le dessin de presse qui jouent sur un ton familier tout démocratique, seront souvent présentés comme mari et femme, le président apparaissant alors un peu comme le « prince consort » de la  reine  ou souveraine Marianne.

Ainsi, quand en février 1906 le président Émile Loubet choisit à la fin de son  septennat de se retirer dans son village de la Drôme, le chansonnier montmartrois Dominique Bonnaud met ce départ en vers :

« Je t’écris ces mots, ma chère Marianne
Pour te dire adieu, prends un autre époux
N-i, ni, fini, je pars pour Marsanne
Comme Cincinnatus y planter mes choux ».

Les problèmes suscités par le portrait, l’image du chef de l’État, de la Seconde République à la Cinquième, seront développés au chapitre X.

La menue monnaie de la République
Les choix effectués par la Seconde ont été repris dès septembre 70 pour la monnaie et le timbre postal.

Il s’agissait pour l’essentiel de « Cérès », d’une République à couronne végétale. Cependant on frappe aussi, pour les monnaies divisionnaires d’un à dix centimes, d’un type provenant de la Première République et repris sous la Seconde : dès l’automne 1870 est frappé pour des monnaies de bronze, le profil de la République-Liberté à bonnet phrygien du graveur Augustin Dupré (1748-1833), rappel discret des « chaînes du passé » républicain. Assurément, on ne reproduit jamais le portait du chef de l’État, pratique quant à elle considérée comme monarchique.

Quand l’Assemblée nationale lance en août 1875 un concours pour le timbre destiné à remplacer le timbre « à la Cérès » de Jacques-Jean Barre, timbre qui avait été  repris donc peu après le 4 septembre 1870, elle précise que les figures ne devront pas avoir de caractère politique : le résultat est le timbre dit « Sage », du nom – prédestiné – de son graveur Joseph Sage, qui représente les allégories du Commerce et de la Paix se donnant la main sur un globe terrestre, timbre anodin qui sera conservé par les républicains jusqu’à la fin du siècle, presque jusqu’au timbre à la « Semeuse ». Ceci montre en l’occurrence des gouvernants bien peu propagandistes, bien peu proclamateurs de leurs valeurs et symboles et très prudents dans les effigies officielles, même si l’image philatélique n’est pas le seul vecteur utilisé pour diffuser une figure du régime.

Un culte, souvent contesté,  de la République : vénération ou adoration ?
Cependant il existe un certain contraste entre Paris, qui a vécu une guerre civile, et la province, surtout la France du Midi, celle dont les républicains, méridionaux, aiment  démontrer leurs sentiments par des objets concrets, des gestes ostentatoires ; par exemple ils extériorisent bruyamment leur amour pour Marianne, la Déesse, la Bonne, la Belle, la Sainte. Ces républicains démonstratifs, qui n’ont pas été témoins directs de la guerre civile franco-parisienne, utilisent sans hésiter le bonnet rouge comme signe de ralliement républicain, bonnet qu’ils considèrent comme la coiffure évidente, indispensable, de la femme-République-Liberté.

Aussi est-ce  très tôt que s’engage en province une lutte autour des symboles de la République qui oppose les autorités nommées par le gouvernement  aux  républicains locaux.

C’est qu’à ce moment les initiatives proclamatrices, propagandistes, se multiplient en province, et d’abord dans ce Midi que l’on commence à appeler le Midi rouge, de la Provence au Roussillon en passant par le Languedoc où est née Marianne fin 1792, et en remontant la vallée du Rhône vers Lyon.

Il y a plusieurs types d’utilisation de la femme au bonnet phrygien.

Tout d’abord des effigies vivantes, des jeunes femmes habillées en blanc et coiffées d’un bonnet rouge sont placées en tête d’un cortège qui se forme pour une fête locale, pour un mariage civil, pour les résultats d’une élection. Il suffit d’ôter le bonnet pour que le cortège paraisse anodin si surviennent les gendarmes.

Un autre type de démonstration est formé par une « procession » arborant une effigie de la République  en plâtre, en bois ou en terre cuite; c’est ce que Maurice Agulhon appelle une « Marianne mobile » et d’ailleurs le nom de Marianne est donné spécifiquement à ces bustes dans un ouvrage de 1873 intitulé  Voyage aux pays rouges par un conservateur  ; ce voyageur au regard d’ethnologue, François Beslay, observe avec un certain étonnement les coutumes exotiques de ces  méridionaux dont il donne plusieurs descriptions en ajoutant la définition locale de « Marianne » : « On appelle Marianne dans ce pays de petites statuettes de la République coiffées d’un bonnet phrygien peint en rouge ». Il indique que les marchands de poterie ou les épiciers vendent ces  Mariannes, qu’ils placent soit en devanture, soit dans leur arrière-boutique, et que les préfets font la guerre à ces statuettes. Et de répéter clairement plus loin : « Quand on ne trouve pas une Marianne vivante qui se laisse promener et acclamer, on promène une petite statue de la République avec le bonnet phrygien peint en rouge ».

On voit bien comment ces Mariannes de quarante à soixante centimètres de hauteur peuvent être remisées chez des particuliers, dans l’arrière salle de cafés ou de cercles pour être ressorties et exhibées soudainement en public à l’occasion d’une fête, d’un mariage civil, d’un défilé, un 14 juillet, un 24 février ou un 4 septembre par exemple, avant d’être vite  escamotées à l’approche de la maréchaussée.

Ce qui étonne les Parisiens, souvent critiques et narquois, c’est qu’on  promène ces Mariannes ainsi avec un cérémonial presque religieux, en faisant preuve d’une vraie ferveur à leur égard : on se découvre devant elles, on incline les drapeaux, on les décore de rubans tricolores, on les entoure d’un halo de sacralité, on dresse pour elles des reposoirs fleuris ; elles font l’objet d’une véritable dévotion, comme des Madones de procession. Un journaliste parisien écrit que « le peuple fête la République en catholique » et Jules Ferry parle  d’« un peuple qui fait des reposoirs » : processions, ostentations, adoration, expressivité démonstrative dans la dévotion à…  Marianne.

Le troisième type d’utilisation, dérivé du précédent, et toujours d’initiative locale, c’est l’entrée de la Marianne dans la mairie, là où le conseil municipal est républicain : Marianne vient tout naturellement remplacer le buste en plâtre ou le portrait lithographique ou photographique de l’Empereur déchu. Et il faut alors souvent affronter les  refus de préfets qui ont été choisis par Thiers puis par  Mac-Mahon et ses ministres et qui ont reçu l’ordre de pourchasser les Mariannes à bonnet phrygien des mairies tout comme celles des « processions » en espace public.

Par exemple en 1872, à Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales, le sous-préfet fait saisir et enterrer la Marianne ; quand, après 1879, le maire vient la réclamer, il est trop tard, elle a été trop abîmée par son séjour sous terre ; alors le maire en demande une nouvelle à l’État, sans qu’on ait le résultat de sa démarche. Ailleurs, dans le Gard, en pays protestant et très tôt républicain, le préfet exige en 1874 que la Marianne soit remplacée par un buste de Mac-Mahon : il en existe mais, dans le Midi républicain, il est bien difficile de s’en procurer et surtout le conseil municipal n’a aucune envie de remplacer le buste de Napoléon III, très  présent sous le Second Empire dans les lieux officiels, par celui d’un maréchal qui a auparavant servi l’empereur auquel il doit son titre de duc de Magenta, qui a commandé l’armée de Versailles contre Paris et qui souhaite, semble-t-il, procéder à la restauration monarchique.

Déjà à Saint-Jean-du-Gard, en territoire de tradition huguenote, la mairie est décorée, à une date incertaine, après 1871 (elle ne figure pas sur l’inventaire municipal de 1871) par une belle mosaïque encadrée représentant une Marianne, Liberté énergique et sereine à la fois, au fier regard avec son bonnet phrygien et  un sein dénudé, assez maternel ; elle est accompagnée de la branche de laurier de la victoire, victoire de la République, avec l’inscription « Lte  », pour Liberté, et la date 1870, pour le 4 septembre 70 (mosaïque reproduite dans La France démocratique, 1998 et information du Musée des Vallées Cévenoles). Elle semble dire : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains » !

Ces Mariannes mobiles ou de mairie sont donc le produit d’initiatives locales dans ces premières années de la Troisième République ; elles sont installées en mairies par des élus locaux, puisqu’il s’agit d’un décor municipal, appuyés par des instituteurs, des associations républicaines, voire des mécènes fervents républicains.

Les préfets luttent donc contre ce phénomène, d’abord sur ordre du gouvernement, dans une République française considérée par la majorité parlementaire, conservatrice, comme régime provisoire et antichambre d’une monarchie à restaurer dès que possible.

Mais d’autres facteurs ont pu jouer chez les autorités gouvernementales : d’abord, nous l’avons évoqué, le contrecoup du traumatisme causé par la Commune de 1871 qui entraîne un rejet du bonnet phrygien, symbole révolutionnaire, sanguinaire ; ensuite une méfiance de Parisiens à l’égard des usages quasi religieux que l’on fait dans le Midi de ces Mariannes vénérées comme des Madones ; cette aura sacrée ou sacrilège, en tout cas irrationnelle, qui entoure les bustes de la République dans le Midi rural inquiète et dérange les élites instruites, qu’elles soient conservatrices ou républicaines. Les républicains de Paris ont été traumatisés par l’union du trône et de l’autel sous le Second Empire ; ils sont généralement rationalistes et anticléricaux ; aussi sont-ils un peu effarés, agacés ou au moins gênés par ces démonstrations de ferveur quasi religieuse autour de Marianne, par ces célébrations comparables aux processions catholiques qui se multiplient à la même époque autour de Sainte Madeleine (Vézelay), du Sacré-Cœur avec l’exaltation des révélations de sainte Marguerite-Marie en 1689 à Paray-le-Monial et des apparitions de la Vierge à Lourdes, à la Salette, etc. D’ailleurs les ralliements à la République, d’une élection à l’autre, sont aussi le fait de catholiques modérés (voire modérément catholiques) qui n’apprécient guère le caractère ostentatoire des manifestations religieuses.

Nous avons vu, en contraste avec cet air du temps, comment en décembre 1871 Thiers, originaire de Marseille mais parisien d’adoption, qualifiait d’« espiègleries » l’installation d’un buste d’une République à bonnet phrygien par le conseil général à Montpellier.

Ces réticences sont souvent celles de républicains rationalistes, réticents face à la  « mariannolâtrie » tout comme hostiles à la « mariolâtrie », ou celles de républicains protestants héritiers de la tradition iconoclaste des huguenots du XVIe siècle, voire celles de « juifs fous de la République », les uns et les autres hostiles à ce qu’ils considèrent comme une nouvelle idolâtrie.

Le rejet politique du bonnet phrygien se manifeste à l’occasion de projets de statues d’allégories féminines en espace public. Nous y reviendrons pour les périodes ultérieures mais dès 1873-75, une statue dite À la Défense de Dijon [contre les Prussiens] est détruite en octobre 1875, sur ordre du gouvernement d’ordre moral, parce qu’elle est coiffée du bonnet phrygien ; la municipalité, républicaine, avait obtenu l’accord du gouvernement, accord donné au vu de la maquette préparatoire ; ce monument aurait dû être composé d’une haute tourelle défendue par un mobile de Bourgogne et surmontée par une statue féminine, allégorie de la ville de Dijon coiffée d’une simple couronne murale, crénelée ; cependant il apparaît, dès l’inauguration, qu’à cette couronne s’ajoute un bonnet phrygien, mal dissimulé par les créneaux, les merlons ; l’allégorie féminine fut  aussitôt interprétée par le général de la place de Dijon et par le gouvernement de Broglie comme une statue à la gloire de la République, de la Révolution, voire de la Commune ; aussi ordre fut-il donné de détruire la statue, « une Marianne » écrit Le Figaro du 28 octobre 1875 dans son compte-rendu de cette destruction ; mais les morceaux en sont pieusement conservés, ce qui permet au conseil municipal, toujours républicain, de procéder en 1878 à la remise en état, et en place, du monument, cette fois-ci sans opposition du pouvoir central, les élections d’octobre 1877 ayant conforté la majorité républicaine à la Chambre des députés.

Pendant l’année 1875, des bustes de la République sont déjà installés dans les mairies de plusieurs villes  comme Besançon, Épernay, Dijon, Narbonne, Nevers, Paris, Toulon ou Valence, et beaucoup de communes plus modestes font la même démarche ; il s’agit là généralement de bustes sans bonnet phrygien.

À Épernay, le maire, républicain, justifie sa demande auprès de ses conseillers municipaux par le souhait de se conformer aux usages : « Le 25 février [1875], un vote de l’Assemblée nationale a déclaré définitif le gouvernement de la République et jeté les bases d’une Constitution républicaine qu’elle va bientôt compléter [déjà l’amendement Wallon est intégré à la loi constitutionnelle du 25 février 1875]. Il a été jusqu’ici d’usage de placer, dans la salle de vos délibérations, soit le buste du souverain, soit une image emblématique du gouvernement de la France. Conformément à cet usage, je viens vous demander de voter les fonds nécessaires à l’acquisition d’un buste de la République. » Et l’achat, approuvé, est inscrit au budget municipal.

On trouve un cas analogue avec le vote par le conseil général de l’Yonne, le 8 avril 1875, de l’installation dans la salle des séances de ce conseil d’un buste de la République, buste d’ailleurs offert par les quatorze conseillers généraux ayant présenté ce vœu accepté après discussion et vote (17 pour, 4 contre et 11 abstentions). Au cours de la discussion, sans que ce soit vraiment explicité, on saisit bien la crainte pour certains d’une Marianne à bonnet phrygien. Un des opposants, le baron Brincart [bonapartiste] se préoccupe des emblèmes choisis pour ce buste de la République « car – dit-il – on sait qu’il y a plusieurs républiques et je voudrais savoir si celle qui est préconisée par M. Javal [républicain modéré] est la même que celle de M. le docteur Bert [républicain plus avancé] ». La majorité républicaine à Auxerre installe le buste de la République plus tôt que ne le fait l’Etat lui-même dans ses palais et à l’Assemblée nationale.

Pour l’exposition universelle de 1878, à Paris, il faut bien une effigie de la République pour accueillir les visiteurs étrangers, nombreux, mais la statue choisie est une femme-République assise, très raide et solennelle, revêtue d’une cuirasse et coiffée d’un casque à cimier de type grec (des journaux le  moqueront en le qualifiant de « casque de pompier »), donc le bonnet phrygien est évité en ce lieu stratégique. C’est l’œuvre du sculpteur Clésinger qui est retenue, un sculpteur qui avait créé des allégories de la République en 1848-51 avant de se mettre prudemment aux sujets religieux, aux « saintetés » écrivait sa parente George Sand.

Toujours en 1878, quand le président Mac-Mahon a fixé au 30 juin la fête nationale (une date qui, ne rappelant aucun événement de l’histoire nationale, doit être acceptable par tous), une circulaire du Préfet de Police de Paris enjoint la saisie des bonnets phrygiens. Ceux qui décoraient les hampes des drapeaux de la façade du fameux journal radical  La Lanterne, d’Henri Rochefort, sont ainsi saisis et un procès est lancé contre le gérant du journal qui est condamné à verser une amende de cinq cents francs, condamnation confirmée en appel, et ceci toujours en application du décret du 11 août 1848. Les attendus de la condamnation se réfèrent d’ailleurs explicitement à la Commune : « … il est constant qu’aujourd’hui, par les souvenirs contemporains qu’il rappelle et la signification qui n’a cessé d’y être attachée pendant la Commune ou depuis la Commune, il [le bonnet phrygien] tombe sous l’application du décret précité ; que Genay [le gérant] savait, tout aussi bien que personne, que le bonnet est aujourd’hui le symbole de l’anarchie révolutionnaire comme le drapeau rouge est celui de l’insurrection et de la guerre civile » (dans un article d’Élie Wermelinger, « Le bonnet phrygien est-il – toujours –  un emblème séditieux ? »). Le bonnet phrygien, évoquant la Commune, est assimilé à la subversion sociale. Nous savons que les décrets du 28 décembre 1871 et du 25 novembre 1872 interdisaient la diffusion des emblèmes liés à la Commune, dont le bonnet phrygien, réactivation d’un décret d’août 48 contre les « emblèmes séditieux ».

En ce même 30 juin, c’est la Marseillaise que le public exige comme hymne d’ouverture. Nous sommes donc là tout prêt du  basculement vers  la « République des républicains » : le gouvernement, tout en tolérant la reconstruction de la statue À la Défense de Dijon qui est coiffée d’un bonnet phrygien, fait saisir les mêmes bonnets à Paris, contradiction que dénonce, en vain, l’avocat de La Lanterne.

Le bonnet phrygien reste donc un emblème au caractère subversif très présent, tant pour la droite monarchiste que pour les républicains modérés, à cause du souvenir toujours prégnant de  la Commune de Paris qui l’a associé au drapeau rouge et à la « Marianne rouge » dite aussi la « Commune »  ou la « Sociale ».

Maurice Agulhon a souligné que dans la mesure où la République n’existe que comme institution ou comme modèle politique idéal, et non pas comme personne physique réelle, elle manque, à la différence des empereurs ou des rois, d’un « référent réel clairement identifiable » pour la représenter. On doit donc user du procédé classique utilisé depuis des siècles pour figurer une valeur ou une réalité (ici un régime politique) : en créer l’allégorie, en s’appuyant en l’occurrence sur les précédents de la Révolution française, voire de l’Antiquité.

La République, valeur et institution, finira par être incarnée, par  prendre corps dans  une représentation féminine, ce dont n’avait pas vraiment besoin une monarchie, figurée naturellement par le portrait du souverain  régnant ou par les armoiries dynastiques. L’effigie du souverain ne réapparaît pour représenter l’État que lorsque la France abandonne la République pour un prince, un roi ou un empereur, voire encore pour un  maréchal non républicain, Mac-Mahon ou surtout Pétain…

Bustes et statues de la « République au pouvoir », 1879-1914 

Les bustes de mairies
La mairie est, avec l’école, un lieu hautement symbolique de l’implantation locale de la République. C’est assurément le bâtiment républicain le plus répandu, puisque bientôt chacune de 36 000 communes en a une. Beaucoup de mairies de villes existent déjà en 1870, mais la loi municipale d’avril 1884 fait obligation à chaque commune d’avoir son propre bâtiment spécifiquement affecté au travail du maire et des conseillers municipaux. Cette loi  lance un grand essor de construction des mairies rurales, bâtiments nouveaux avec souvent, sur leurs ailes droite et gauche, l’école des filles et celle des garçons. Plus le conseil municipal est républicain, plus la mairie est de belle taille, plus aussi elle aura une décoration soignée. Cette décoration commence par une inscription en façade : les initiales RF ou République Française en toutes lettres, la devise républicaine Liberté, Égalité, Fraternité ou parfois l’orgueilleuse inscription Hôtel de ville sur la façade de la mairie d’un simple village, mairie elle-même parfois surdimensionnée. Mais elle se marque aussi par l’installation du buste de la République en façade ou, plus souvent, dans la salle du conseil.

L’entrée du buste dans la mairie est une façon de proclamer l’attachement au nouveau régime, désormais bien établi institutionnellement à partir de 1879. Le buste de la République exprime la ferveur républicaine, l’engagement politique du conseil municipal et donc de la majorité de la population de la commune.

Nous venons de voir que, dès avant 1879, le mouvement était lancé, mouvement municipal spontané, venu de la base, à un moment où le gouvernement et ses représentants  restaient hostiles ou réservés face à de telles proclamations militantes. Le Midi rouge, radical,  affiche volontiers le triomphe électoral de la République dans les communes. À partir de 1879, ce mouvement n’est plus entravé par le gouvernement, sans être pour autant franchement encouragé par lui, ni financé, ni a fortiori imposé par une quelconque loi ou circulaire ministérielle. Chaque mairie est libre désormais d’en avoir ou pas, et c’est toujours le cas aujourd’hui.

De ce point de vue, il faut bien distinguer l’attitude des républicains radicaux, propagandistes actifs, volontaristes, soucieux d’absolu et d’immédiat dans la réalisation de l’idéal républicain et cherchant la pureté doctrinale, de celle des républicains de gouvernement, les « opportunistes » dit-on en mauvaise part, prudents et réservés, qui veulent rallier progressivement l’électorat à la République, sans brusquer ni effaroucher, et qui réussissent ainsi à inscrire pour la première fois la République dans la durée : d’un côté le  premier Clemenceau, radical flamboyant, de l’autre le « nouveau » Gambetta façon 1874-1877, se rapprochant de Thiers pour enraciner la République. Certes le terme opportunisme est péjoratif dans le vocabulaire politique, mais c’est surtout à l’intransigeance, à l’intégrisme du radicalisme qu’il s’oppose, donc à des termes eux aussi  dépréciatifs.

Le résultat, souligné par Maurice Agulhon, est bien évidemment une installation plus précoce et abondante des bustes en terres radicales, en particulier en région parisienne et dans le vaste « Midi rouge », de Lyon à Nice, à  Perpignan et Toulouse, et une installation plus lente dans le reste des régions électoralement républicaines, plus lente en partie parce que l’habitat n’est pas ici groupé en gros villages presque urbains (Cher, Nièvre, Yonne, Limousin, etc.) Autre contraste, le type de Marianne adopté : à bonnet phrygien en terre radicale, « rouge », mais à couronne végétale ou solaire en terre plus modérée. Avec le bonnet phrygien, on a généralement une « Marianne combattante » (comme on parlera plus tard de la « France Combattante » à Londres), énergique, véhémente, les cheveux au vent, en bataille, et souvent un sein dénudé ou bien marqué, signe libertaire et d’héroïsme à l’antique ; ailleurs c’est la  « Marianne sage », plus sereine, en posture placide et assurée, les cheveux bien coiffés (pas une « femme en cheveux ») ceints d’une couronne végétale ou d’un diadème étoilé, la poitrine rarement libérée et plutôt couverte d’une cuirasse à l’antique ou d’un corsage de paysanne soigneusement lacé, donc une effigie dépouillée de tout attribut révolutionnaire, c’est la Marianne « au pouvoir » et non pas « au combat » pour reprendre les termes consacrés de Maurice Agulhon.

Dans le mouvement d’installation des bustes en mairies, on constate certaines phases d’accélération : d’abord 1879-80, quand les entraves gouvernementales disparaissent ; ensuite les deux grands centenaires : 1889 et 1892 ; enfin le début du XXe siècle, quand les gouvernements radicaux succèdent aux héritiers des opportunistes, à la faveur du succès des dreyfusards. Souvent c’est le succès électoral d’une nouvelle majorité, républicaine, qui suscite l’installation du buste, ailleurs c’est l’achèvement de la construction de la mairie, achèvement symbolisé par l’installation d’un décor républicain.

En 1914, grâce à ces vagues successives, le buste de Marianne est en place dans pratiquement toutes les mairies, il est devenu banal, en raison de la multiplication des  ralliements à la République au fil des ans, quand la République est en même temps devenue la Nation, la France.

Ce buste, qui était encore rare en 1871-75, signe partisan de républicains militants et fervents, est devenu coutumier, ordinaire ; sa présence est considérée comme l’application  d’une « tradition républicaine » , aucun texte législatif ni administratif ne l’ayant rendue  obligatoire ;  à partir du début du XXe siècle, c’est l’absence du buste qui étonne, pose problème et apparaît comme une marque de rejet ou de défiance à l’égard du régime ; en outre cette Marianne, quand on l’installe à partir de 1889, est bien plus souvent  coiffée du bonnet phrygien, emblème considéré comme signe conventionnel, normal, attendu, et non plus comme signe militant, subversif ou pour le moins inquiétant. On a dit que, paradoxalement, le bonnet phrygien s’était généralisé quand les républicains s’étaient assagis.

La conquête des mairies par Marianne a été lente car ni soutenue ni dictée par des mesures officielles, même si certains élus et préfets activistes l’encouragèrent à partir des années 1880 ou 1890, la facilitant en apportant un fort soutien aux demandes des maires républicains ; d’ailleurs on doit souligner qu’il n’existe pas de modèle officiel de Marianne, de modèle unique et imposé, en dehors bien sûr de types monétaires et postaux… dont les figurations de la République, certes officielles, varient avec le temps.

De cette conquête, donnons quelques exemples pris dans l’Yonne.
Là le député d’Auxerre puis ministre Paul Bert, républicain opportuniste mais de la gauche de l’opportunisme politique, a joué un rôle certain, en promouvant les Mariannes du  sculpteur républicain Edme Cadoux, natif de Blacy près d’Avallon et résidant à Thizy, village voisin. L’artiste vendit ainsi au moins vingt-six bustes dans le département. Paul Bert avait été fin 1870 un des animateurs de la Défense nationale à Auxerre ; il reste député  dans l’Yonne de 1872 jusqu’à sa mort, en 1886. Edme Cadoux est issu d’une famille républicaine de carriers et de  tailleurs de pierres. La correspondance des deux hommes a été en partie présentée à l’occasion d’une exposition consacrée au sculpteur à Auxerre en 1983 : prospectus publicitaires, brèves notes de Paul Bert…

Edme-Marie-Cadoux âgéEdme Cadoux âgé

Dans les correspondances échangées entre des maires de l’Yonne, Paul Bert et Edme Cadoux, on voit que ces maires cherchent à se faire offrir un buste par l’État (disons familièrement « aux frais de la princesse », celle-ci étant la République…), grâce à une intervention de Paul Bert, député ou ministre ; mais ce dernier, agissant comme un « placier », les renvoie régulièrement sur Edme Cadoux pour une commande commerciale, aux frais de la municipalité. C’est ainsi que le sculpteur reçoit commande en septembre 1878 des municipalités de Saint-Fargeau ou Merry-la-Vallée (radicale), à bonnet phrygien, et de Mézilles ou Joigny (modérée), à couronne végétale, tandis que celle de Champigny-sur-Yonne en commande une à bonnet et une autre sans.

Marianne de Blacy, plâtre préparatoire

Marianne de Blacy, plâtre préparatoire

Peu après, en 1881, c’est la municipalité d’Auxerre qui passe commande de dix Mariannes pour les écoles publiques de la ville, sans qu’on en connaisse le type (ni le sort actuel), car l’artiste propose les deux types, avec ou sans bonnet, pour conserver le soutien de Paul Bert et répondre aux sensibilités variées des acquéreurs potentiels. En effet les bustes de Marianne gagnent non seulement les mairies pour remplacer le cas échéant un buste ou un portrait de Napoléon III, mais aussi les conseils généraux (un buste acquis par celui de l’Yonne dès avril 1875, sans bonnet pour ne pas froisser l’opposition conservatrice, nous y reviendront), préfectures et sous-préfectures et, dans une moindre mesure, les écoles publiques, les hôpitaux, les palais de justice, ici bientôt pour remplacer un signe religieux, un crucifix, en fonction de circulaires, d’ailleurs d’application assez souple, qui interviennent dans les années 1880 et qui demandent l’enlèvement des signes religieux au nom de la neutralité à respecter dans les lieux publics.

Toujours dans l’Yonne, en 1884 à Champvallon, les Mariannes des écoles provoquent un incident grave, grave pour le village. La Société pour la propagation de l’instruction populaire du département de l’Yonne offre deux bustes de Marianne aux écoles publiques, de filles et de garçons. Le maire, un noble conservateur, s’y oppose avec vigueur. L’affaire est portée devant le sous-préfet de Joigny, puis gagne le préfet de l’Yonne, pour remonter jusqu’au Ministre de l’intérieur et des cultes, un républicain modéré, opportuniste, qui donne raison au maire récalcitrant. Faire entrer la République au village, à l’école, certes, mais avec toute la prudence nécessaire, en saisissant le moment opportun (c’est la définition littérale de « l’opportunisme » politique) ; il reste que, sur les illustrations et « chromos » de l’époque, la salle de classe « idéale » comporte bien souvent  le buste de Marianne, ainsi que la carte de France avec l’Alsace-Lorraine en grisé, en signe de deuil

Salle de classe avec buste de Marianne

Salle de classe avec buste de Marianne

Nous voyons par là qu’en 1884 Marianne n’est pas encore un emblème coutumier de l’État : elle reste pour nombre de gens un symbole militant très marqué, « politique » plutôt que civique, surtout quand, en outre, elle est coiffée le bonnet phrygien et dévoile sa poitrine.

Très peu de bustes sont offerts par l’État, par l’administration des Beaux-Arts : selon Maurice Agulhon, quelques dizaines  seulement pour des écoles entre 1879 et 1914 et moins de cinq cents pour plus de 36 000 mairies de France. Pourtant les conseils municipaux sont très demandeurs, auprès des préfets et de l’administration des Beaux-Arts, surtout après des élections municipales ayant entraîné le remplacement d’une majorité monarchiste par une majorité républicaine, ou bien lorsqu’une belle mairie, bien républicaine,  a été construite mais que tout l’argent a été englouti dans la construction et qu’il n’en reste plus pour la décoration.

Cependant, à condition de payer,  les communes peuvent en acquérir facilement, pour une somme modique, soit en  commandant une œuvre originale ou multiple auprès d’un sculpteur de la région, comme Edme Cadoux dans l’Yonne, soit plutôt en s’adressant à l’une des nombreuses entreprises industrielles ou commerciales qui, en contrat avec un sculpteur de réputation nationale, en  produisent en grande série, en plâtre, en pierre reconstituée ou en fonte plutôt qu’en bronze ou en marbre. Ces modèles de série sont proposés par des prospectus envoyés systématiquement aux mairies par les entreprises productrices ou des distributeurs avisés, ou encore grâce aux annonces insérées dans les revues destinées aux municipalités.

Dans les années 1871-79, les modèles les plus diffusés sont à couronne végétale, avec souvent une étoile du progrès, comme ceux de Théodore Doriot, élève de Rude (novembre 1871), ou d’Angelo Francia (1875) ; ils sont souvent présentés chacun, bien abusivement, comme le modèle officiel, sous prétexte qu’un exemplaire, offert au président de la République, trône  à l’Élysée ou qu’il ait été acquis pour un ministère ou  un hôtel de ville important : prétention mensongère quant au caractère officiel, mais qui aide développer les ventes. Parfois, de manière plus vague, on parle de modèle agréé, sans dire par quelle autorité…

Le buste de la République à couronne végétale – blés, feuilles de chêne, lauriers – serait-il agreste, rural,  parce que les républicains,  pour s’imposer, auraient habilement courtisé et rassuré le monde rural ? Il s’agissait bien  plutôt une forme d’héroïsation à l’antique, une couronne végétale  d’imperator romain, Marianne étant faite aussi pour remplacer cette figure de Napoléon III à couronne de lauriers qui avait été diffusée abondamment dans des mairies ou autres bâtiments publics et qui ornait surtout les pièces de monnaie, les  timbres postaux, les décorations, les médailles honorifiques et autres vignettes officielles, donc pour bannir cette figure abhorrée d’un régime installé par la violence et déchu à cause d’une lourde défaite extérieure.

À partir de 1879, quand les républicains s’affirment vraiment au pouvoir, ce sont aussi des bustes à bonnet phrygien qui commencent à être proposés. Angelo  Francia en offre une telle version dès 1879 et d’autres apparaissent, comme ceux d’Hippolyte  Moulin, de Jean-Antoine Injalbert, au profil altier,  de Jean Gautherin ou de Jacques France, beau pseudonyme choisi par le sculpteur Paul Lecreux comme pour rivaliser avec Angelo Francia, concurrent en « bustes officiels ». Le buste créé par ce Jacques France connaît d’ailleurs deux versions : celle destinée aux loges maçonniques (modèle avec, en décoration sur l’écharpe pectorale, des équerres et compas) et celle des  mairies (grandes dates de l’histoire républicaine inscrites sur l’écharpe, de 1789 à 1870). La liste des modèles serait interminable. Certains sculpteurs offrent désormais le choix entre une version sans bonnet et une avec : Théodore Doriot, Francia, le bourguignon Edme Cadoux, et des dizaines  d’autres à l’opportunisme commercial avisé.

Dans la mesure où désormais le gouvernement, sans proposer ni imposer de « modèle  officiel », accepte volontiers l’installation des bustes, toujours facultative et militante, ceux-ci sont parfois placés en extérieur, en façade de mairie, surtout quand celle-ci fait face en place publique à une église, à une statue de la Vierge ou à une croix de mission installée sous la Restauration, le Second Empire ou pendant les gouvernements d’ordre moral. Pour les mairies, des architectes la proposent en cariatide, entre porte principale et balcon du premier étage, comme à la mairie d’Arcueil (Seine, aujourd’hui Val-de-Marne) construite dans ces années.

Ajoutons que le Centenaire de 1789, largement célébré, a joué un rôle important dans l’acceptation définitive du buste à bonnet phrygien par les républicains modérés, ce bonnet apparaissant à nouveau comme le bonnet convenu, conventionnel, issu d’une Révolution française largement fêtée comme mère de cette Troisième République bien installée et bien calme et non plus comme un emblème à connotations insurrectionnelles d’une Commune dont le traumatisme et le souvenir s’estompent un peu près de vingt ans après l’événement.

Une marianne

Un buste de mairie, d’un sculpteur anonyme, naïf

Les statues en lieu public
La Troisième République a vu dresser beaucoup de monuments à sa propre gloire et à celle de ses « grands hommes », parce qu’elle a bénéficié de la durée, et ce dans un moment où la statuaire civique a beaucoup plus de présence que de nos jours. Nous sommes  bien dans la grande époque de ce qu’on a appelé alors, certes par dérision, la « statuomanie » (on dit aussi parfois à l’époque « statumanie », dans le même sens). Maurice Agulhon utilise le mot et le concept dans un article fondateur des années 1970, article repris en 1988 dans son Histoire vagabonde I traduite en plusieurs langues ; désormais le concept est entré, grâce à  lui, dans le vocabulaire des historiens de la statuaire publique, en France et dans le monde pourrait-on dire (les universitaires latino-américains l’utilisent abondamment, en se référant à l’Histoire Vagabonde publiée en espagnol à Mexico et très diffusé. En fait le mot avait été créé au XIXe siècle pour moquer la manie, apparue sous la monarchie de Juillet et développée ensuite, de statufier de bien petits « grands hommes ». Statuomanie était le titre, et le thème, d’un poème d’Auguste Barbier en 1846 :

« Comme aux jours déclinants de l’empire de Rome,
La mode est aujourd’hui de jouer au grand homme,
De se donner, vivant, les airs d’un immortel,
Et d’avoir comme un saint sa niche et son autel ».

On retrouve le terme en 1856, en anglais, dans un ouvrage de l’historien Thomas Carlyle, On heroes, hero-worship, and the heroic in history, ouvrage qui fut traduit et souvent réédité au cours du XIXe siècle dans les principales langues européennes ;

Un second poème est écrit sous le même titre de Statuomanie par un architecte versificateur  antirépublicain, L. Bessières, en 1902 :

« Ce désastreux état mental,
Qu’on peut dire monumental,
Cette épidémique manie,
S’appelle statuomanie ».

Enfin vers 1880, le terme entre  dans le Grand Larousse du XIXe siècle.
La fécondité proclamatrice du régime en matière de statuaire civique en espace public, et de statuomanie, est d’abord un signe de l’élan et du besoin d’enracinement d’une République enfin établie dans la durée ; les buts sont ici politiques et éducatifs. C’est aussi, conjoncturellement, une réponse à la « mariolâtrie » qui, sous le Second Empire et sous les gouvernements d’ordre moral, avec l’appui de ces régimes, avait multiplié les statues de la Vierge Marie érigées en sites dominants. C’est en outre une réponse à un besoin urbanistique, avec le développement des villes, la création de nouveaux quartiers, de jardins publics, de nouvelles places et de boulevards créés par la disparition d’enceintes fortifiées désormais inutiles et l’essor urbain. Places et statues répondent aussi à un autre besoin esthétique, celui de rompre la monotonie enfantée par le tracé fréquemment  rectiligne des nouvelles voies publiques. Les espaces publics appellent donc l’installation de monuments et statues. On ne conçoit guère en ces temps de « statuomanie » un espace dégagé en ville qui ne soit décoré d’une fontaine ou d’une statue, quand ces deux éléments ne sont pas combinés, comme il arrive souvent quand les édiles joignent décoration, célébration et utilité publique. La ferveur républicaine, là encore, se manifeste par les initiatives de municipalités, d’associations républicaines, de collectivités locales. Nous développerons ce point  à propos de la   « républicanisation de l’espace ».

À ces statues définitives, en matériaux nobles, s’ajoutent des statues éphémères, en carton-pâte ou plâtre, érigées aux carrefours par exemple à l’occasion des premiers 14 Juillet des années 1880 ou des commémorations de la Révolution.

La République installée figure encore dans maintes fêtes locales à l’organisation desquelles participent les municipalités. Ainsi à en juin 1901, pour la Saint-Jean, la fête votive, sous une municipalité radicale, parmi les nefs décorées qui paradent sur la rivière  selon une tradition qui remonte à plusieurs décennies, à côté d’une Fée de l’Yonne, d’une Gondole vénitienne ou d’un Triomphe des Arts, voici un Triomphe de la République, sans doute une reproduction en matériau éphémère du monument du même nom inauguré à Paris place de la Nation en  novembre1899.

La répartition régionale des quelque cinq cents statues de la République repérées par Maurice Agulhon et érigées entre 1871 et 1914 est très inégale. Il y a certes une statue dans chaque grande ville, Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Dijon etc. Par ailleurs on relève quelques zones de plus forte concentration : la région parisienne, la Provence, le Languedoc, l’Auvergne et la Franche Comté. Dans l’Yonne une seule, et provisoire, à Thizy par  l’enfant du pays, Edme Cadoux, et par ailleurs un monument républicain plus complexe à Bléneau, bourg de forte tradition républicaine depuis 1848, la fontaine Chataigner offerte en 1884 par Louis-Olivier Chataigner,  notable républicain longtemps maire de la commune ; il s’agit là encore d’une œuvre de Cadoux qui représente les deux fils prématurément disparus du donateur, avec sur l’autre face le monogramme RF en gros caractères et une tête de Marianne au bonnet phrygien. Lier la République à des travaux d’utilité publique, d’hygiène et d’agrément comme l’adduction d’eau et la construction de fontaines pour remplacer les puits, donne d’ailleurs un type de monument associant la statue de Marianne à la fontaine qui est plus fréquent dans le Midi, de la Provence au Languedoc et au Roussillon, car là-bas l’eau pose un problème plus important que dans le Nord.  La fontaine, comme la source, a souvent été associée à une divinité ou une vertu féminine dans l’Antiquité, plus tard à la Vierge, ici à la République.

Statue éphémère de 1892, Thizy

Statue éphémère de 1892 par Edme Cadoux, Thizy

Marianne de Peynot expo u de 89, étoile    Projet d’Emile Peynot pour l’exposition universelle de 1889, puis                  pour la ville de Lyon (1892), en partie à cause du lion

Les statues de la république sont, pour un tiers d’entre elles, des œuvres originales et uniques d’artistes, comme par exemple deux statues importantes par Émile Peynot à Lyon et à Enghien-les-Bains ; ce sculpteur, originaire de Villeneuve-sur-Yonne, a également créé en 1910 à Buenos Aires une Marianne française associée à une Libertad argentine sur laquelle nous revenons plus loin.
VO_PL626                                Bustes industriels en fonte

Pour les deux-tiers restant, il s’agit de statues de série, surtout en fonte peinte ou  à patine pour supporter les intempéries ; elles coûteent moins cher que les œuvres en marbre ou en bronze ; les fonderies d’art spécialisées, qui font d’ailleurs aussi des Vierge Marie de série, des lampadaires, des fontaines et autre mobilier urbain, sont une dizaine, dont quatre principales implantées à Paris (Susse frères), en Haute-Marne (Val d’Osne, à Osne-le-Val, et Durenne  à Sommevoire) et dans la Meuse (fonderies Gasne puis de Tusey, près de Vaucouleurs). Par exemple dans l’Hérault, selon les données reprises par Dominique Perchet, sur cinquante statues de Marianne en place publique, dix-sept sont dues à Durenne, treize à Gasne-Tusey et huit à Val d’Osne : un vrai oligopole. Ces entreprises s’adaptent très bien à la demande et aux possibilités financières des communes, proposant des modèles de tailles et de prix variés (avec ou sans colonne piédestal, statue en pied ou simple buste, base avec ou sans lions…). On les retrouvera d’ailleurs après la Grande Guerre proposant des poilus, des coqs gaulois, des victoires et des veuves pour les monuments aux morts.

Dans l’installation de ces statues, le Centenaire de la Révolution française joue là encore un rôle particulier : sur les 231 statues dont la date d’inauguration est connue, 53 ont été inaugurées en 1889, soit un cinquième de l’ensemble, alors que la moyenne annuelle de 1879 à 1914 est de cinq statues de la République en place publique par an. Ces statues, là encore, répondent aux croix et statues de la Vierge qui avaient marqué le territoire dans le cadre d’un catholicisme proclamatoire longtemps soutenu par Napoléon III et poursuivi avec ferveur et entrain sous Mac-Mahon.

Trois statues parisiennes ont joué un rôle particulier parmi cet ensemble de statues en extérieur : le Monument à la Défense de Paris, érigé à Courbevoie en 1879 pour rappeler l’héroïque défense de la capitale assiégée et affamée par les Prussiens d’octobre 1870 à fin janvier 1871 ; la Statue de la République inaugurée le 14 juillet 1883 place du Château d’Eau, place rebaptisée « de la République » le même jour ; le Triomphe de la République inauguré en novembre 1899 place du Trône bientôt rebaptisée place de la Nation, après qu’une maquette en plâtre à patine façon bronze y ait été érigée provisoirement dès  décembre 1889, pour célébrer le Centenaire de 89. Ces deux dernières statues deviennent vite, avec la colonne de Juillet, des points de ralliement pour les manifestations de gauche comme pour les défilés du 1er Mai et les manifestations syndicales. Cela dure toujours. Elles sont des bornes symboliques dans l’Est populaire parisien, des pivots dans les manifestations politiques de la gauche.

Les trois statues évoquées sont des œuvres originales dont les auteurs ont été sélectionnés sur  concours, selon la procédure démocratique inaugurée en mars 1848 pour la figure de la République en peinture et en sculpture : ce fut désormais le procédé considéré comme la voie démocratique normale, retenue aussi pour la construction et la décoration des mairies et autres bâtiments publics.

La première n’est pas une République mais aurait pu l’être si le projet proposé par Auguste Rodin, alors jeune sculpteur peu connu, avait été primé et non pas écarté. La Défense de Paris, œuvre de Louis-Ernest Barrias, a été installée sur la colline de Courbevoie qui est dans le prolongement de l’axe royal qui va de la Concorde à l’Étoile et de là au pont de Neuilly et à Saint-Germain-en-Laye ; le site étant vide et proéminent, on voyait alors la statue de très loin, depuis l’Étoile. C’est en 1878 que le conseil municipal de Paris lance le concours ; parmi les nombreux participants illustres ou appelés à le devenir figurent Bartholdi, Falguière, Rodin et donc l’artiste primé ; Rodin avait proposé, au-dessus d’un guerrier mourant, une gloire, une victoire ailée coiffée du bonnet phrygien, les bras tendus vers le ciel, les poings serrés, la bouche ouverte et criant vengeance, dans une attitude martiale un peu inspirée de La Marseillaise de Rude, sur l’Arc de triomphe, mais en plus véhément encore, plus énergique. Aux pieds de cette victoire violente, le cadavre nu d’un soldat amaigri par la faim ; ce projet est refusé par le jury et assez tôt appelé l’Appel aux armes ; en 1918-19, un exemplaire sera offert par une association hollandaise francophile à la ville héroïque de Verdun, devenant ainsi une Défense de Verdun. On l’appelle parfois « La Marseillaise de Rodin », et son image, associée à celle de la croix de Lorraine,  fut utilisée par le RPF en septembre 1948 pour la campagne dite du  « Timbre du Salut Public » que chacun était appelé à acheter et à adresser pour « aider [le général de Gaulle] à rassembler les Français pour le salut de la France », donc une image connue et ici récupérée. Dans l’immédiat de 1878, avec sa posture véhémente et son bonnet phrygien, la statue de Rodin peut représenter tout autant la Revanche sur l’Allemagne que la Commune, l’insurrection de la Commune contre l’armée versaillaise, ce qui explique le refus du jury.

Le monument de Barrias, primé et réalisé l’année suivante, est moins conflictuel : c’est un peu un monument aux morts, avec une femme-ville de Paris assez académique à tête crénelée, ayant à ses pieds un mobile blessé. Cette statue, légèrement déplacée, est toujours installée dans le quartier qui lui doit son nom, le quartier de la Défense, mais elle est largement occultée par les gratte-ciel et n’est plus du tout à l’échelle  de son nouvel environnement, un peu comme ces églises américaines de style néogothique noyées au milieu des tours de Manhattan. Qui donc la contemple ou même l’aperçoit ?

L’année suivante, le conseil municipal de Paris est déjà plus hardi : il lance en mars 1879, quand Mac-Mahon vient d’être remplacé par Jules Grévy, un concours pour une statue de la République qui doit être, selon les termes mêmes du concours, coiffée du bonnet phrygien. C’est un double défi au gouvernement, d’abord à cause du bonnet, ensuite parce que le conseil n’a pas consulté préalablement le représentant de l’État, le préfet de la Seine, donc n’a pas respecté une règle qui existe pourtant depuis Louis XVIII pour les statues de personnages en lieu public. Le concours attire autour de quatre-vingts artistes et le jury choisit finalement en 1880 le projet proposé par les frères Morice : Léopold, sculpteur, pour la statue et Charles, architecte, pour le piédestal et la mise en œuvre générale. Le monument doit donc être érigé au centre de la place du Château d’Eau, rebaptisée de la République, dans l’est parisien, les grandes places de l’ouest et du centre ayant généralement déjà été garnies de statues ou colonnes sous les régimes antérieurs (la dernière place libre au centre, celle des Pyramides, ayant reçu en 1874 la Jeanne d’Arc, statue équestre de Frémiet).

La statue primée est radicale par son bonnet phrygien, à la virulence un peu atténuée par une couronne de lauriers ; en même temps elle est un peu massive, en posture statique et non pas en mouvement, Marianne au pouvoir plutôt qu’au combat ; en outre elle tend de sa  main droite un pacifique rameau d’olivier et sa main gauche repose sur les tables de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dont certains articles sont gravés ; très haute sur son piédestal, elle domine des allégories féminines de la Liberté, de l’Égalité, et de la Fraternité ; la base du piédestal, à hauteur d’homme, est couverte de douze plaques de bronze qui illustrent très pédagogiquement, comme dans un livre d’histoire de l’époque, les grandes dates de la Révolution française et de la République ; c’est ainsi un monument à voir de loin mais aussi  à déchiffrer de près, dans la tradition des statues de la Troisième République à socle instructif : le Serment du jeu de paume, la Prise de la Bastille, la Nuit du 4 août, la bataille de Valmy etc., les plaques se terminant par une représentation du premier 14 Juillet fête nationale (1880) ; on est bien avec cette iconographie dans la ligne des manuels d’histoire contemporains. La statue est en bronze et son socle, comme les statues annexes, en pierre ; dès 1880, une version à l’échelle en plâtre bronzé est installée, pour le premier 14 Juillet, alors que l’inauguration du monument définitif, en bronze, n’aura lieu que  le 14 juillet 1883.

Parmi les quatre-vingts projets proposés au concours de 1879-80, se trouvait un envoi de Jules Dalou, ancien communard réfugié à Londres (et amnistié en juillet 1880) ; son projet, acheté par la ville de Paris, est réalisé en plâtre provisoire en 1889 et en métal en 1899 ; intitulé le Triomphe de la République, il représente une République en marche, avec bonnet phrygien, un sein dénudé, cheveux au vent ; cette République énergique se dresse sur un globe terrestre lui-même monté sur un char tiré par deux lions représentant le peuple ; le char est entouré d’un Génie de la Liberté qui tend un flambeau, d’un ouvrier-forgeron en costume d’ouvrier de l’époque, avec sa masse sur l’épaule, d’une Justice et d’une Paix ; le monument est disposé au centre de la place du Trône qui deviendra la place de la Nation ; elle est surtout placée au centre d’un bassin-fontaine qui ajoute ses jeux d’eau au mouvement général du monument ; en outre dans le bassin s’agitent et se battent des crocodiles figurant les ennemis vaincus par la République triomphante.

L’inauguration de 1899 draine une foule très nombreuse, mêlant des dreyfusards aux ouvriers des quartiers Est de la capitale. Le président de la République, Émile Loubet (1899-1906), et le président du conseil, Waldeck-Rousseau, chef du gouvernement de « défense républicaine » formé de radicaux et de socialistes indépendants à l’occasion de l’affaire Dreyfus, sont présents, un peu effarés par le déferlement de drapeaux rouges plus nombreux que les tricolores ; plus effaré encore s’il avait participé à l’inauguration aurait été le ministre de la Guerre, le général de Galiffet qui, en mai 1871, lors de la Semaine sanglante,  avait fait fusiller de façon expéditive tous les porteurs de drapeaux rouges. On a comparé cette foule immense qui défile à celle qui avait participé à l’enterrement « triomphal » de Victor Hugo en juin 1885. L’historien Daniel Halévy, témoin dans sa jeunesse de cette inauguration de 1899 , en garda un vif souvenir :

« Nous regardâmes passer pendant des heures cette foule ouvrière qui venait défiler place du Trône. Je doute que 1848, illustre par ses fêtes, je doute que 1790, au jour des Fédérations, ait mis en mouvement des foules plus puissamment habitées par l’esprit de la Révolution… ».

Les représentations de la France en République deviennent, au pays comme à l’étranger, chose  habituelle. Quand, en mai 1902, le président Émile Loubet se rend en visite officielle en Russie, la perspective Nevski, principale avenue de Saint-Pétersbourg, a été ornée d’un grand monument éphémère en plâtre représentant la Russie et la France se serrant la main ; pour figurer la France, une statue de femme de plus de quatre mètres de haut, vêtue à l’antique et coiffée d’un bonnet phrygien, une République française, une Marianne : c’est déjà la représentation générique de la France, représentation qui sera très utilisée pendant la Grande Guerre.

D’ailleurs quand en Europe on représente en image une allégorie féminine coiffée du bonnet phrygien, sous la Seconde ou la Troisième République française, c’est bien pour représenter la France, la République française qu’on l’utilise, d’autant que la France est alors le seul grand État européen vivant sous un tel régime. Cette allégorie peut d’ailleurs être prise en bonne ou mauvaise part dans les diverses monarchies, que celles-ci soient libérales ou autoritaires.

camembert14 Un modèle très populaire, la Semeuse d’Oscar Roty,

pour pièces de  monnaie, timbres et autresLa Semeuse Bières

Les  Mariannes de 14-18 

Comme nous l’avons vu, la personnification de la République en femme est désormais,  de façon courante et conventionnelle, coiffée du bonnet phrygien, selon un processus qui s’est amplifié à l’occasion du Centenaire de 1789 puis de 1792 et qui est achevé en 1914.

Pendant la Grande Guerre, une intense production d’écrits (en particulier ce qu’on appellera la presse « bleu-horizon »), d’objets et d’images matérialise la mobilisation des esprits dans le soutien du moral des combattants comme celui de l’arrière et les représentations figurées des pays belligérants font partie de cette production. Dans la mesure où il s’agit d’une guerre mondiale à multiples acteurs, il faut souvent représenter la France à côté de ses alliés ou face à ses adversaires, ceci dans des affiches, gravures, médailles, dessins de presse, cartes postales patriotiques. Plusieurs solutions s’offrent aux créateurs. Les artistes peuvent faire figurer les drapeaux, aux couleurs et formes bien connues. Ils peuvent utiliser les uniformes également connus des divers camps, casque à pointe, casque de poilu, casquette ou salade du soldat anglais, chapka du soldat russe, chapeau à plumet du bersaglier italien. Chaque nation peut encore être représentée par un animal symbolique : lion britannique (ou belge), aigle allemand, ours ou aigle bicéphale russe, louve romaine et coq gaulois (certes il s’agit là d’un animal de basse-cour, moins noble que les animaux symbolisant d’autres nations, mais il a aussi des vertus guerrières reconnues). Il arrive que l’on représente chaque pays par une femme en costume folklorique : c’est aisé pour l’Allemagne, l’Autriche, la Russie, l’Italie, voire l’Angleterre ou l’Alsace et la Lorraine, mais il n’existe pas de costume folklorique  identifiable comme français, alors on prend Marianne et son bonnet phrygien. Une autre solution consiste à représenter un État par son souverain, au visage aisément reconnaissable : Georges V du Royaume-Uni, Nicolas II de Russie, Albert Ier de Belgique, Victor-Emmanuel III d’Italie, Pierre Ier de Serbie ou, pour les adversaires, Guillaume II, François-Joseph et le sultan ottoman, mais là se pose déjà un problème pour la France dont le président de la République, Poincaré, n’a pas le prestige symbolique des souverains et le président du conseil français est un personnage trop éphémère, dans une démocratie parlementaire dont le fonctionnement régulier se maintient pendant toute la guerre, avec plusieurs crises ministérielles et changements du titulaire : c’est là encore qu’intervient Marianne, la représentation en femme de la République à bonnet phrygien bien mis en évidence : c’est elle qui figure souvent auprès des souverains alliés, à moins d’accompagner une Britannia à casque de Minerve, à l’antique, voire une Belgica à coiffe en créneaux urbains ou couronne royale, ou encore une Amérique en statue de la Liberté à couronne solaire, face à une Germania, en femme barbare germanique ou en casque à pointe et grosses nattes blondes.

La Marianne de 14-18 est parfois coiffée, en guerrière, d’un casque gaulois à ailettes, comme celui du paquet de Gauloises ; elle a aussi parfois un casque de poilu mais sa coiffure conventionnelle la plus fréquente reste, de loin, le bonnet phrygien, avec ou sans cocarde.

Si l’on interprète bien cette Marianne,  il apparaît qu’elle représente face à l’étranger plus la France-Patrie que la République française, ou plutôt que les deux concepts de France et de République, et la représentation de ceux-ci, ont fusionné. En fait, de plus en plus, Marianne coiffée du bonnet phrygien est une représentation figurée de la France, Maurice Agulhon souligne qu’elle est alors identitaire et dépolitisée, nationale, patriotique et non plus militante, représentative d’un idéal, de valeurs, encore que tout soit mêlé.

Sur telle carte postale de Théophile-Alexandre Steinlein, elle donne la main à un soldat blessé qui lui dit : « N’oublie jamais, Marianne, que c’est pour toi ! » et la voici redevenue République.

Carte postale de Théophile-Alexandre Steinlein

Carte postale de Théophile-Alexandre Steinlein

Avec les soldats alliés, russes, anglais…

Avec les soldats alliés, russes, anglais…

En tout état de cause, quand il existe une légende sous l’image de l’allégorie féminine au bonnet phrygien, on le nomme plus souvent « la France », ou « la République » que « Marianne », et en fait désormais elle est bien tout cela ensemble. En revanche l’appellation tout aussi familière de « Poilu » se trouvera fréquemment écrite sous les images ou même inscrite sur les monuments. Ainsi le grand monument commémoratif de la libération de Metz dressé après la Grande Guerre, sur l’Esplanade dominant la Moselle, porte en lettres gravées dans la pierre du piédestal l’inscription « Au Poilu Libérateur. Souvenir français de Moselle. 1918 ». Ce monument, dû pour les bronzes au sculpteur Henri Bouchard, représente un poilu surmontant une Victoire-Ville de Metz ; il sera, comme bien d’autres, fondu par l’Occupant  avant d’être remplacé en 1956 par un nouveau poilu de bronze sur bas piédestal cette fois, et toujours la même inscription rétablie. Le cas du « Poilu Libérateur » du monument aux morts de Metz est loin d’être unique en France : par exemple celui de Nogent-sur-Marne porte gravée dans la pierre l’inscription « À Nos Poilus », alors que l’appellation de «  Marianne » ne figure pas quant à elle sur la sculpture monumentale pour être réservée, le cas échéant, aux dessins de presse, aux cartes postales, à la chansonnette et, à titre officiel, à un certain type  de  monnaies, médailles ou timbres postaux. Alors qu’un terme familier va jusqu’à s’officialiser, grâce à l’exaltation du courage qu’il véhicule, le Poilu, l’autre se maintient dans le registre familier, Marianne.

En France, face à Britannia ou à Germania, Marianne est tout d’abord plus jeune, plus allante, plus gracieuse que les deux autres, un peu matrones. Gracieuse, féminine, séduisante, Marianne a un charme parfois sensuel, qui suscite le désir ; très souvent, elle dévoile joliment ses seins et la voila un peu érotisée ou même coquine, « sex symbol » dirait-on aujourd’hui, avec tous ses appâts ; on peut dire que, dans les tranchées et les casernes, elle occupe parfois pour les poilus le rôle joué plus tard par les photographies de pin-up et de stars pour les G. I. de la seconde guerre mondiale : « culte des seins » dirait-on. Ainsi telle mignonne Marianne du dessinateur mondain Paul Iribe, à jupe 1900 et seins nus, lutte contre un aigle tout en souriant gracieusement, ou telle autre aussi peu vêtue et mignonne, se battant également contre l’aigle germanique, mais cette fois nattée de blond et jambes couvertes de braies gauloises,  car c’est une Marianne gauloise…

Un gracieux monument aux morts, Marianne en mouvement à casque de Poilu de la Grande Guerre

Un gracieux monument aux morts, Marianne en mouvement à casque de Poilu de la Grande Guerre

Sceau de la Première République, celle de septembre 1792

« Mariane » pour « Marianne » ! et l’aigle allemand en cage

« Mariane » pour « Marianne » ! et l’aigle allemand en cage

La Marianne de 14-18 est polysémique : elle est encore République-Liberté, République française, mais aussi beaucoup  France, France combattante, Patrie. Et puis, très féminine et gracieuse, dévoilant ses charmes, la voilà femme de rêve, fantasme féminin du poilu. Comme France combattante, sa principale concurrente comme image reste La Marseillaise de Rude, un emblème visuel de l’hymne assez souvent reproduit. Avec son allant, ses ailes de Victoire, son bonnet phrygien et un coq gaulois planté sur son bras droit tendu, avec souvent en légende les paroles de l’hymne ou simplement l’inscription « Marseillaise », elle figure sur des affiches de propagande et des cartes postales patriotiques comme une Marianne de rechange. Elle est Victoire par ses ailes mais Liberté par son bonnet phrygien et, par là, déjà République française victorieuse. C’est encore La Marseillaise de Rude qui figure à partir d’août 1917 sur le timbre émis au profit des orphelins de la guerre, avec une surtaxe indiquée sur la valeur faciale (« 5f + 5f »).

Mais comme rêve du poilu, c’est la Madelon, petite sœur de l’hymne national, qui est la vraie rivale de Marianne dans le cœur des poilus. Cette Madelon, elle aussi, soutient le moral du poilu. Chantée sans guère de succès peu avant la guerre par Bach et par Polin (paroles de Louis Bousquet, à l’origine sous le titre de Quand Madelon, musique de Camille Robert), elle est popularisée pendant le conflit et ses interprètes multiplient les tournées aux armées. Se refusant à un seul pour se donner à tous les combattants, elle devient comme une seconde Marianne symbolique, plus proche des poilus.

Là nous n’avons abordé que les images françaises, parce que symétriquement dans les  images allemandes, et l’on doit dire que c’est de bonne guerre, Germania est bien sûr gracieuse et désirable, et Marianne est une mégère hommasse ou sanguinaire, une Furie. On retrouve ces luttes par l’image par exemple dans l’exposition Orages de papier / Papiergewittern présentée en 2008 successivement à Strasbourg, Stuttagart et à l’hôtel des Invalides à Paris.

La Grande Guerre et ses images ont bien contribué à consacrer Marianne comme image de la France, à en faire un symbole patriotique, autant  France que République, ce qui d’ailleurs accéléra ou rendit manifestes les ultimes ralliements à la République. Sur une carte postale patriotique, c’est montée sur un aéroplane qu’apparaît une République vêtue d’une toge blanche, coiffée d’un bonnet phrygien et brandissant le drapeau tricolore ; du fuselage de l’avion s’échappe  un texte en forme de phylactère qui flotte au vent et proclame : «  Gloire à notre France éternelle ! Gloire à ceux qui veillent sur elle ! ». C’est donc bien une Marianne, une République en femme coiffée du bonnet, qui représente la « France éternelle », la future  « Princesse des contes », « Madone aux fresques des murs » de De Gaulle. Quand, aux débuts des années vingt, la Belgique offre à la France un monument qui est érigé à Paris au bord de l’avenue Montaigne, près de la Seine, le statuaire a figuré une reine couronnée, la Belgique, et une allégorie féminine de la République coiffée du bonnet phrygien, la France si l’on en croit l’inscription gravée : À la France, la Belgique reconnaissante, 1914-1918… dates à la fois la Grande Guerre et de la mutation définitive de Marianne en  représentation figurée de la nation française.Bernard K

Hors de France et en particulier en Amérique latine,  dans un certain nombre de pays non encore entrés dans la guerre, les opinions publiques se divisent entre « aliadofilos », favorables à l’Entente, et « germanofilos ». Les premiers, plus nombreux et animés par les communautés d’immigrés français, anglais, serbes, etc., multiplient les actions de soutien, de promotion : fêtes de charité, quêtes, envois d’argent, de biens alimentaires, de vêtements en France… À l’occasion de ces manifestations, des affiches sont imprimées, des médailles frappées : Journée de la France à Buenos Aires, à Lima, à Mexico, à Montevideo, à Santiago du Chili, etc. Chaque fois, c’est une allégorie féminine coiffée du bonnet phrygien qui représente à la fois la France et sa République, Marianne désormais indissociable du bonnet phrygien, image générique définitivement fixée.

Vers aujourd’hui

Rappelons que le mouvement ouvrier, socialiste ou communiste, reste attaché à la figure de Marianne coiffée du bonnet phrygien, même s’il lui met plutôt une robe rouge et s’il l’accompagne d’un drapeau rouge plutôt que tricolore. Certes ce mouvement ouvrier dénonce souvent la République bourgeoise complice des capitalistes, des « gros » ; il construit aussi de nouvelles images, un nouveau répertoire symbolique avec l’ouvrier et son marteau, le paysan ou la paysanne avec faux ou faucille. Il n’abandonne cependant pas Marianne aux seuls bourgeois ; ceci est très visible dans les nombreuses affiches et images dessinées par exemple par Théodore Alexandre Steinlen, Jules Grandjouan, Maximilien Luce et d’autres pour le 1er Mai fin XIXe, ou par les dessinateurs du Parti communiste autour du Front Populaire. C’est en 1932 qu’un hebdomadaire de centre-gauche appelé Marianne est fondé par Gaston Gallimard pour répondre à Candide (1924) et à Gringoire (1928), hebdomadaires d’une droite de plus en plus extrême. Disparu en 1940, ce titre sera repris en 1997 par Jean-François Kahn,  avec une orientation politique proche de celui de 1932.

Mais Marianne n’est pas que la France de gauche, pour les gauches. Quand, en 1928, telle image anti-communiste est diffusée par le Centre de propagande des républicains nationaux (« Aux colonies les communistes travaillent à poignarder la France » indique la légende), pour représenter la France, c’est encore l’allégorie féminine à bonnet phrygien qui est convoquée.

Marianne sous Vichy et après
Le régime de Vichy abolit explicitement la République en créant l’État français et change les symboles officiels. Sur les mairies et autres bâtiments publics, la devise républicaine, surtout quand elle n’était pas gravée en profondeur ou en haut-relief, est volontiers remplacée par l’inscription « État français ». Marianne disparaît des timbres, remplacée par l’effigie du maréchal. Sur les pièces de monnaie, la devise du régime, « Travail, Famille, Patrie »,  remplace la devise républicaine et la francisque apparaît. Notons qu’en France comme dans les autres républiques la représentation sur un timbre postal ou une pièce de monnaie de l’effigie du chef d’État en exercice est jugée contraire à la tradition républicaine, le dernier,  avant Pétain, à figurer sur de tels supports ainsi ayant été le monarque du Second Empire.

L’État français fait remiser  les bustes de Marianne dans les greniers des mairies et certains bustes sont détruits par des commandos de miliciens ; dans le Var, ce département républicain largement orné de fontaines-République et de statues de Marianne en place publique, deux statues sont ainsi profanées à Villecroze et Roquebrune en 1943 par la Milice ; dans une commune du Gard, près d’Uzès, le conseil municipal prend l’arrêté suivant : « Le buste symbolique dit de la Marianne sera enlevé et remisé au grenier. En remplacement, il sera fait acquisition d’un buste de la Sainte de la patrie, de Jeanne d’Arc… » ; voici donc à nouveau Jeanne d’Arc enrôlée en étrange compagnie et ce n’est pas la dernière fois qu’elle sera ainsi prise en otage, instrumentalisée… Ailleurs, dans la mairie de Cholet par exemple,  c’est un buste du maréchal Pétain qui vient trôner à la place de Marianne entre mai 1942 à août 1944. Un tel buste, qu’il soit de marbre, de plâtre bronzé ou de bronze, c’est plus lourd de significations que la photographie du même personnage imposée dans toutes les mairies par des circulaires préfectorales à la place de celle du président de la République. Les plus violents « chasseurs de Mariannes » sont les membres de la Milice, cet organisme créé par le gouvernement de Vichy en janvier 1943 afin de pourchasser les résistants, les communistes, les juifs, en un mot, l’« anti-France ». Par une lettre adressée depuis l’Ain à son ancien chef de Montpellier, en date du 22 juin 1944, un milicien annonce : « Dans tous les patelins où nous sommes passés, et Dieu sait s’il y en a, nous avons foutu la Marianne en l’air » ; le même ajoute en termes aussi crus : « Nous ne craignons pas les gendarmes, ni les préfets et intendants. Au contraire, on les fout dedans ». Élégance du style et beauté de l’ambition !

Cependant on rencontre aussi des bustes de la République maintenus coûte que coûte par un conseil municipal unanime et affrontant pour ce faire les autorités préfectorales. C’est ce qui advient dans la commune de Cheny, proche de la grande gare de Laroche-Migennes, sur le P.L.M. Le préfet de l’Yonne y vient en février 1943 pour étudier la contestation suscitée par une mesure que le conseil municipal estime arbitraire et injuste, le classement de la commune en zone rurale pour les tickets d’alimentation, quand celles de Laroche et de Migennes le sont en zone urbaine, et sont donc mieux pourvues en tickets. En entrant dans la mairie, le préfet  découvre qu’y trônent toujours des bustes de Marianne, dans le bureau du maire et dans la salle du conseil, contrairement aux ordres donnés par ses circulaires ; il révoque aussitôt le maire, mais le conseil unanime et solidaire présente peu après sa démission. Deux semaines plus tard, le préfet annonce au maire qu’il accepte le maintien des bustes de la République : en février 1943, la position de Vichy est affaiblie par le débarquement américain en Afrique du Nord, les difficultés des armées allemandes à l’Est et l’attitude de plus en plus rétive de la population. Mieux vaut, pour le préfet, céder sur le symbole.  Le maire reprend son poste, les conseillers reviennent sur leur démission et obtiennent le classement de la commune en zone urbaine pour les tickets de rationnement. Il s’agit en l’occurrence d’un conseil municipal qui participe clandestinement à la résistance des cheminots du P.L.M. et qui sera maintenu à la Libération puis réélu. En hommage à sa conduite courageuse pendant l’Occupation, le maire, Albert Gallois, verra son nom donné dans les années cinquante à un groupe scolaire.

Ce cas de résistance, de maintien de l’effigie de la République, est loin d’être unique : d’une part l’attitude des préfets variait d’un département à un autre, d’autre part  et surtout les autorités allemandes étaient d’une façon générale favorables au maintien des cadres de l’administration française, maintien qui, pour elles, allégeait le poids humain et financier de l’Occupation, ce qui méritait bien quelques sacrifices à la symbolique républicaine… Parfois, c’est seulement furtivement, la veille d’un 14 Juillet ou d’un 11 Novembre, qu’une Marianne était fleurie ou retrouvait sa place en mairie, quitte à être escamotée dès l’arrivée des gendarmes, jusqu’à la fois prochaine. D’un maréchal à l’autre, les années quarante évoquent parfois  la période de l’ordre moral.

Même là où le buste de Marianne reste en place, dans toutes les mairies de France, on enlève le portrait du président de la République déchu (ou de tous les présidents antérieurs, là où ils figuraient) et on le remplace par celui du Maréchal qui inaugure un tout autre régime dans lequel la personnalisation du chef fait partie des principes essentiels à mettre en œuvre.

Certes l’État français est dans le provisoire, le vide institutionnel, avec un régime d’exception qui a abrogé la République le 11 juillet 1940 et annoncé une nouvelle constitution… qu’il ne put ni proposer ni faire adopter. Cependant cet État agit, prend des initiatives pour signifier à chacun, ou pour se donner l’illusion, qu’il est bien un État souverain.

L’Europe allemande, dont la France, est désormais privée de ses sources traditionnelles d’approvisionnement en métaux non ferreux,  cuivre du Chili ou du Congo belge, étain de Bolivie, etc. À la recherche de ces métaux, les occupants ont commencé par piller, « récupérer » disaient-ils, tous les stocks disponibles depuis juin 1940 et, en outre, la France ne peut plus importer d’outremer comme elle le faisait avant-guerre. Dans « l’Europe Nouvelle », c’est comme une « Communauté européenne du cuivre et de l’airain », une CECA ! En effet pour répondre tant aux exigences allemandes qu’aux besoins français, l’État français, souverain, organise lui-même la fonte des objets de bronze par une loi du 11 octobre 1941. Celle-ci crée le Commissariat à la mobilisation des métaux non ferreux, avec le 16 du même mois l’institution de commissions départementales spécialisées dans l’inventaire des statues et autres objets de bronze ou cuivre (cloches, croix de procession, rampes d’escalier, motifs décoratifs divers, etc.) à préserver ou à livrer à la fonte ; dans ces commissions, le préfet et l’inspecteur général à la Production industrielle contrebalancent aisément l’action de retardement tentée par les conservateurs et les architectes des monuments historiques ; au plan national est créé, en appui au Commissariat, le Groupement d’importation et de récupération des métaux, le redouté GIRM, en charge de la récupération effective de tout le métal non ferreux possible, auprès des établissements industriels, commerciaux, des particuliers, des municipalités, etc. ; cet organisme presse les commissions préfectorales ad hoc d’établir  rapidement les listes  des statues  en métaux non ferreux, en bronze, en « alliage cuivreux » dit-on plus pudiquement, et surtout de fournir rapidement les tonnages de métal exigés, chaque département ayant son quota à livrer. N’a-t-on pas été jusqu’à dire que L’Être et le Néant, publié en juin 1943 chez Gallimard, avait dû son succès en partie à son poids, d’un kilo exactement, l’ouvrage étant utilisé par des ménagères pour remplacer les poids de cuivre ou de laiton confisqués par le GIRM ; dans le même registre circule l’histoire de l’arrestation d’un baryton que les Allemands arrêtent pour confisquer sa « voix de bronze »…

Parmi les objets de bronze, les statues républicaines, érigées de 1870 à 1914, sont particulièrement menacées et visées, car elles sont encore récentes, non « historiques » donc, et par ailleurs parce que l’État français veut modifier un décor urbain qui ne répond guère aux valeurs politiques nouvelles qu’il prône. En étudiant la républicanisation de l’espace public, nous verrons, grâce à une étude de Diego Mens, conservateur des antiquités et objets d’art du Morbihan, que les statues religieuses, tout comme les cloches, ces « mines de bronze », échappèrent largement à la collecte, sauf dans l’Alsace-Lorraine annexée et dans les deux départements du nord placés sous administration allemande directe mais que le bronze républicain fut souvent « récupéré ».

Ces agressions contre le bronze (il est Troisième République, récent et donc « non historique ») soulèvent une indignation assez générale chez les Français, parfois à cause d’un attachement esthétique, affectif ou mémoriel, mais surtout pour des raisons politiques, patriotiques. C’est ce qui donne vite à l’image allégorique de la République une fraîcheur et une vigueur nouvelle tant dans les mouvements de la Résistance intérieure que dans la France Libre, à Londres puis à Alger. Il en résulte que, dans la France de 1944-45, Marianne est partout de retour, flamboyant sur les affiches du gouvernement et de tous les partis politiques de cette France libérée, depuis le Parti communiste jusqu’au M.R.P. démocrate-chrétien (une des affiches de ce parti, de janvier 1945, sert à illustrer en 2001 la couverture des Métamorphoses de Marianne, troisième volume de la série de Maurice Agulhon),  en passant par les socialistes, les radicaux et les rares partis nouveaux issus de la Résistance, comme l’U.D.S.R. de François Mitterrand et René  Pleven. Marianne se porte bien à l’aube de la IVe République. Le RPF, mouvement créé par le général de Gaulle en avril 1947 pour revenir au pouvoir et modifier la constitution, utilise lui aussi abondamment la figure de la République dans ses affiches, ne serait-ce que pour affirmer qu’il est bien un mouvement républicain et non pas « fasciste » comme certains le craignent ou le prétendent. On en trouve une, à bonnet phrygien et cocarde tricolore, sur l’affiche émise pour lancer  La voix de la France qui a pour sous-titre « l’hebdomadaire du gaullisme ». En septembre 1948, quand il lance sa campagne du « Timbre du Salut Public », timbre non postal,  il utilise l’image de la Marianne (dite encore Marseillaise) de Rodin. Pour la campagne des législatives de juin 1951, c’est directement une image de La Marseillaise de Rude, assortie d’une croix de Lorraine et d’un appel du Général aux  « Français, Françaises », qui sert d’affiche de propagande au RPF.

Marianne est par ailleurs fréquemment utilisée dans le dessin de presse et dans  la critique qui s’exerce abondamment contre de la nouvelle constitution ; son image est alors assez souvent prise en mauvaise part, compte tenu du mauvais fonctionnement des institutions de la IVe République, quand elle n’est pas une vertueuse allégorie faisant la morale aux politiciens dévoyés.

Mais l’affaiblissement de Marianne se marque et s’accentue encore avec la Ve République. 

Le Président, Marianne, Brigitte et les autres
De l’affaiblissement de l’image de Marianne sous la Ve République, Maurice Agulhon donne une première et convaincante explication : le pouvoir nouveau et fort attribué au président de la République par la Constitution de 1958. « Clef de voûte des institutions », « en charge de l’essentiel » selon l’expression du général de Gaulle ; le président bénéficie désormais du pouvoir dans la durée qui manquait aux présidents antérieurs, depuis 1871 ou 79 ; son portrait, celui d’une personne réelle à pouvoirs renforcés, vient alors concurrencer Marianne, représentation allégorique d’une abstraction, pour représenter, personnifier l’État, la République, la France, et ceci aussi bien en France qu’à l’étranger. Nous y reviendrons. On pense, certes, à l’émouvant dessin de Jacques Faizant  publié dans Le Figaro du 10 novembre 1970, au lendemain de la mort du Général, avec cette petite Marianne éplorée qui se penche sur un chêne géant déraciné…

À partir de 1958 Marianne, concurrencée donc pour la représentation solennelle de la République par le portrait du président, devient disponible pour une figuration plus familière et plus souriante.

Tout d’abord, elle est en grande partie affectée à la représentation de la vie municipale et des activités démocratiques de proximité : la mairie, les élections, les mariages en mairie se font sous son effigie ; c’est une « municipalisation » de Marianne. Une seconde modification du statut de Marianne vient du  choix comme modèle d’une vedette de cinéma, de la mode ou des médias, identifiable, pour la représenter dans les mairies, donc du choix d’une personnalité célèbre, en vue et en vie ; c’est ce que le journaliste Pierre Bonte a appelé la « starisation » de Marianne, phénomène aux racines commerciales et médiatiques. Ce dévoiement de Marianne devenue une « Marianne-star » commence en 1969 quand Aslan, dessinateur mondain et frivole, s’amuse à sculpter le buste… sculptural de Brigitte Bardot en Marianne, puis quand en 1970 un de ses amis, élu maire d’un village d’Eure-et-Loir, accepte d’introduire ce buste dans sa mairie et en parle ; enfin quand c’est le maire de Chamalières et illustre ministre de l’économie, Valéry Giscard d’Estaing, qui fait de même et qu’on en parle plus encore (l’homme est déjà un  adepte des « gadgets médiatiques »)… D’autres  célébrités féminines succèderont à Brigitte Bardot, comme Mireille Mathieu (1978) ou Catherine Deneuve (1985). À partir de 1984 est organisée une exposition annuelle ou biennale dite « Mairie-expo » qui remet des « Mariannes d’or » aux municipalités lauréates, puis en 1999, les mêmes organisateurs créent un « comité Marianne » avec la participation de la banque spécialisée dans les prêts aux collectivités locales, le Crédit local de France, devenu bientôt Dexia, et de l’Association des maires de France, association loi de 1901 et non pas organisme public. Ainsi s’installe dans la durée l’« élection » de ces Mariannes identifiables, désignées périodiquement par un jury,  non officiel mais qui le sait ? Après les stars de cinéma, les chanteuses, voici des  « top-modèles » (Isabelle de la Fressange, puis Laetitia Casta, en 2000, par vote de 16 000 des 35 000 maires de France selon les organisateurs), ensuite une animatrice de programme télévisé à succès (Évelyne Thomas en 2003, animatrice de l’émission C’est mon choix, préférée à Sophie Marceau et à Carla Bruni, également sur les rangs mais laissées à l’état de simples dauphines). À partir de 2003,  ce ne sont d’ailleurs plus qu’environ 400 maires qui sont appelés à voter : ceux qui, pour la bonne gestion d’un projet municipal original, ont déjà été récompensés, lors d’années antérieures, par  un trophée dit « Marianne d’or », car environ vingt Mariannes d’or sont décernées chaque année dans tout le pays par « Mairie-expo ».

Il ne s’agit toujours en rien du choix officiel d’une figure de la République, d’ailleurs nous savons qu’il n’y a jamais eu, depuis septembre 1870, de buste officiel de Marianne, mais ce choix, cette « élection » de modèles célèbres contribue à déprécier Marianne en axant l’attention moins sur la figure de la République que sur le modèle célèbre choisi, modèle qui devient comme la star de l’année, la lauréate de la célébrité féminine, sans aucun lien avec les valeurs de la République ; en outre il arrive que la conduite d’une « Marianne » ainsi choisie comme modèle, prête à critique. Avec les engagements politiques d’une Brigitte Bardot (après une déclaration fortement antimusulmane en 1996 qui lui vaut des ennuis avec la Justice, voilà son buste chassé de plusieurs mairies, comme celle de Marly-le-Roi, dans les Yvelines, ou de Quimper, dans le Finistère) ou la conduite d’une Laetitia Casta face au fisc français (la voilà « symbole de l’émigration fiscale » selon les termes employés par un député UDF dans une question orale posée au gouvernement en avril 2000), c’est aussi l’image symbolique de Marianne qui est un peu écornée.

Une figure allégorique de la République restée intemporelle, non personnalisée, anonyme pour le public, conformément à une tradition républicaine séculaire, ne risquerait pas quant à elle d’être  fragilisée par la conduite indigne d’un modèle resté anonyme, modèle qui, comme tout humain, trop humain, ne peut qu’être imparfait. Marianne, en tant que symbole de la République, est parfaite par définition. Ainsi une figuration de la République qui se voulait à l’origine impersonnelle, intemporelle,   anonyme et donc non identifiable à une personne vivante, est-elle devenue, par cette nouvelle procédure, largement identifiée à une star elle-même identifiable, pour le meilleur et pour le pire en ce qui concerne les vertus d’une République française ainsi représentée. Plutôt que de Marianne « starisée », ne faut-il pas parler de  Marianne « pervertie », terme déjà employé fin XIXe par les socialistes, pour fustiger alors la République bourgeoise, celle des autres ? Les interventions de quelques parlementaires, de droite comme de gauche, contre ces déviations médiatiques n’ont pas abouti, aucun texte législatif ne pouvant servir de support à leur action, à la différence de ce qui existe pour la Marseillaise ou le drapeau tricolore, protégés des profanations par diverses lois.

Avec cette « municipalisation » accompagnée d’une « starisation », nous sommes loin d’une représentation des valeurs de la République… et bien près d’une profanation, d’une désacralisation de la figure de la  République, de la Déesse Marianne. Les partisans du phénomène soulignent quant à eux que donner à Marianne les traits d’un modèle connu contribue à rendre cette représentation plus actuelle et plus attrayante, à en faire une figure de son temps… À chacun de juger, en citoyen plutôt qu’en historien.

Marianne « starisée » est une évolution, actualisation heureuse du symbole pour ses partisans, dégradation malvenue pour les autres.

Il existe une autre tentative de transformation, bien différente, avec la salle des mariages de l’hôtel de ville de Bobigny (Seine-Saint-Denis) ; l’expérimentation en fut menée à l’occasion du réaménagement  de cet espace en 2005 par un maire très actif, aujourd’hui disparu. Le projet retenu était celui de  l’artiste Hervé di Rosa qui s’adapta au caractère bigarré d’une population urbaine venue de tous les continents en créant un ensemble resplendissant de couleurs acidulées. Le mobilier coloré, sièges et bureau, est en forme de cœurs. Nous retiendrons surtout ici que la Marianne, pièce essentielle dans toute salle des mariages, a été, à la demande de l’artiste, réalisée par des bronziers camerounais, en bronze noir, donc une Marianne noire. Ceci n’est pas sans évoquer, volontairement ou non, les fréquentes Vierges noires des églises africaines ou les Vierges indiennes des missions jésuites du Paraguay, avec une finalité similaire qui est d’adapter l’image à son public. Démagogie ou affichage d’une volonté de rendre les institutions républicaines plus accueillantes, plus familières à une population venue d’ailleurs ? Il ne s’agit cependant encore que d’une tendance nouvelle, dont on ignore si elle sera appréciée et adoptée  par d’autres municipalités, si elle fera école.

Bien qu’elle soit parfois considérée, à tort, comme l’image officielle de la République, la  Marianne « starisée » n’a pas triomphé largement, loin de là ; la plupart des mairies ont conservé leur buste d’origine, généralement acquis sous la Troisième République, ou provenant d’un modèle de cette époque, réédité. La Marianne-République anonyme est toujours bien en vie.

Apparaît enfin une dernière tentative de « starisation », entre ferveur et récupération, dans une campagne électorale de Ségolène Royal. Lors de la campagne présidentielle de 2007, des affiches blanches et rouges ou blanches et bleues offrent le profil  de la candidate en nouvelle Marianne ; il en est de même quand ce profil est couplé avec le slogan « la France Présidente ». L’anonymat disparaît là aussi avec cette Ségolène-Marianne ou Marianne-Ségolène, récupération d’image. Il s’agit sans doute, pour les concepteurs, conseillers en communication, de ranimer la ferveur républicaine des électeurs et d’utiliser cette ferveur citoyenne au profit de la candidate. Parlons donc de récupération plutôt que de manipulation. Par ailleurs Ségolène Royal, grâce au burin de sculpteurs locaux, entre comme buste de Marianne dans quelques mairies de la région Poitou-Charentes qu’elle préside. Il s’agit pour les conseils municipaux concernés d’exprimer leur adhésion politique à cette candidate, mais aussi sans doute de « repolitiser » l’allégorie de la République en répliquant indirectement au  détournement abusif de celle-ci au profit de stars médiatiques depuis Brigitte Bardot. Ajoutons que la même candidate, volontairement ou non, investit en même temps le personnage de Jeanne d’Arc (qui en a connu d’autres), tout comme le fait la franco-colombienne Ingrid Betancourt, dans une campagne publicitaire ouverte en janvier 2009 pour son association « Liberté pour tous les otages » (Libertad para todos los secuestrados dit le texte) : Ingrid Betancourt y pause à la fois en effigie incarnée de la Liberté et en  Jeanne d’Arc à cheval, l’armure recouverte d’un tee-shirt aux couleurs de son association. L’action politique se complait à utiliser des mythes porteurs, Marianne, Jeanne d’Arc et bien d’autres, mais le sérieux n’est pas toujours au rendez-vous.

On retrouve depuis 2008 l’appellation « Marianne » dans le vocabulaire officiellement utilisé par l’État avec le « label Marianne » dit encore le « référentiel Marianne » qui serait attribué à partir de 2010ou 2011 à ceux des services publics chargés d’accueillir le public qui auraient le mieux et le plus rapidement répondu aux demandes des usagers. Le « référentiel Marianne » concerne des services de l’État, préfectures, tribunaux, inspections académiques, etc., et non pas simplement des municipalités comme le fait l’officieuse « Marianne d’or ».

D’autres supports pour Marianne 

En suivant les plus de mille pages que Maurice Agulhon  a consacrées à la mariannologie, nous pourrions encore aborder bien d’autres thèmes : Marianne très présente dans la caricature de presse, avec Siné ou Jean Effel à gauche, Jacques Faizant à droite, Plantu dans Le Monde et leurs nombreux prédécesseurs dans des journaux plus anciens, humoristiques ou polémiques ; pour ce faire, on peut se reporter avec profit à La caricature et la presse sous la Troisième République de Jacques Esthève ou encore au récent ouvrage très illustré de Guillaume Doizy et Jacky Houdré, Marianne dans tous ses états. La République en caricature de Daumier à Plantu. Comme le souligne Jacques Esthève, « À feuilleter les journaux illustrés, on pourrait croire que la république ne fait l’affaire de personne ; en réalité, est-il possible à un caricaturiste  politique de ne pas être dans l’opposition ? » Marianne est presqu’aussi présente dans les pages de l’Histoire de France par la Caricature  d’Annie Duprat qui réserve la meilleure place au XIXe et au premier XXe siècle. Dans Le Canard Enchaîné, étudié par Laurent Martin, la République, sous les traits de Marianne, figure bien souvent un idéal trahi ; elle est chassée ou exilée par les politiciens en place, que ce soit sous la Troisième, la Quatrième  ou, plus encore, la Cinquième République. Il est vrai que ce journal prône toujours  « la méfiance envers tout pouvoir, la démocratie comme contrôle permanent des gouvernants par les gouvernés », donc appelle au contrôle que Marianne doit exercer  sur les gouvernants…

Dans la publicité, la « réclame », on retrouve facilement l’allégorie féminine au bonnet phrygien, tout comme le coq gaulois, dès qu’il s’agit de souligner le caractère bien français d’un produit. Quand dans les années vingt un éditeur anglais (J. M. Gent & sons Ltd) lance en France et en français une collection populaire d’ouvrages classiques, de Balzac à Barrès, il la nomme « Collection Gallia » : sa vignette de couverture et de première page est un profil féminin à bonnet phrygien, une Marianne gauloise comme il en est du coq…

Marianne est bien sûr dans la littérature. Elle est entrée aussi dans le décor privé, dans le mobilier d’intérieur depuis les chenets de cheminée jusqu’aux presse-papiers, tabatières, épingles à cravate, à chapeau,  papiers peints, en passant par les statuettes de dessus de cheminée ou de tables de nuit (Victor Hugo en avait une), à l’instar de celles de la Vierge de Lourdes multipliées  par les catholiques.

Marianne de porcelaine, pour dessus de cheminée

Marianne de porcelaine, pour dessus de cheminée

Au domicile privé, l’accumulation et la démonstration de ferveur restent cependant freinées par une certaine pudeur qui limite la proclamation ostentatoire des convictions, tout comme le sentiment religieux y est lui-même limité (aux chambres à coucher) dans son expression, car on ne transforme pas volontiers son salon en temple. On la trouve abondamment dans le dessin de presse comme dans la carte postale patriotique que nous n’avons fait qu’entrevoir à propos de la Grande Guerre, grande émettrice, grande diffuseuse de ces cartes patriotiques à la Marianne-France.

Marianne est encore à l’honneur dans la chanson, des origines à nos jours : après la Guérison de Marianne de novembre 1792 puis  L’arbre de la Liberté  ou  Nous avons marié la Marianne de mars-avril 1848, La Marianne du Nord-Morvan en 1851, voici en juillet 1880 La Marianne, cri patriotique d’Abel Vouret, mise en musique par Marius Fontaine ou encore, souvent chantée par les socialistes avant qu’ils n’adoptent l’Internationale, La Marianne de Monnin et Bazzoni, puis La Marianne de 1883 d’Olivier Souêtre et Léon Trafiers (« Mon nom à moi, c’est Marianne / Un nom connu de l’Univers / Où j’aime à porter d’un air crâne / Mon bonnet rouge de travers »). Entre les deux guerres, c’est Marianne, Marianne (1919), du chansonnier montmartrois Gaston Baron (« Marianne porte un bonnet /Campé d’un art fier et coquet… »), Marianne…Marie-toi donc ! de Marc Hély et Eugène Gavel (1926) qui évoque de façon plaisante l’union de l’allégorie avec le président du Conseil ou celui de la République, Les Mariannes de Paris  (1928), paroles de Mistinguett et Philippon (il s’agit en fait de rosières et non pas  de la figure de la République) ou encore Marianne du Front populaire, paroles et musique de Calli (« Marianne enfin remet son bonnet rouge… ») ; à la Libération, Marianne… Mets ta robe aux trois couleurs de Roger Bernstein et Vincent Scotto  (novembre 1944), chante le retour de la République. Enfin dans les années Mitterrand et à l’approche du Bicentenaire,  voici la gracieuse romance Que Marianne était jolie ! de Michel Delpech (« Dieu que Marianne était jolie / Quand elle chantait dans Paris Ça ira, ça ira… »).

On retrouve aussi Marianne incidemment non plus dans les titres mais dans les paroles de nombreuses chansons, favorables ou hostiles, comme en 1886 dans Elle n’est pas morte [la Commune] d’Eugène Pottier, auteur de l’Internationale mise en musique deux ans plus tard :

« Bref tout ça prouve aux combattants
Qu’Marianne a la peau brune,
Du chien dans l’ventre et qu’il est temps
D’crier « Vive la Commune ! » »

La voici encore chez les fougueux jeunes de l’Action française, bientôt organisés en Camelots du roi,  avec leur chanson-phare intitulée Quand on pendra la gueuse au réverbère :

« À bas la Marianne
La fille de Bismarck
La France est à nous, la France de Jeanne d’Arc »
(Paroles de M. Magnier sur l’air des Pioupious d’Auvergne).

Et les différents couplets s’en prennent aux Youpins, aux métèques, aux francs-maçons et aux députés…

Marianne figure bien dans le cas de telles chansons au ton populaire, pour ne pas dire plus ; mais dans un registre plus relevé, quand le ton se fait plus sérieux, nous avons dit que ce n’est plus elle qui est invoquée et mise en chanson mais la République ou la France.

Certaines des chansons à Marianne, avec leurs partitions, se trouvent dans la collection réunie au fil des ans par Pierre Bonte, collection  acquise par le Sénat et l’Assemblée nationale et souvent présentée en expositions itinérantes. Ce journaliste a par ailleurs souvent rappelé les raisons de son engouement puis de son engagement pour Marianne, personnage qu’il avait si souvent rencontré à l’occasion de ses déplacements à travers la France pour l’émission radiophonique « Bonjour Monsieur le maire ». Il a en effet donné les motifs du point de départ, avec la première exposition sur Marianne (une quarantaine de bustes, tous différents) qu’il organisa à Paris en 1972, au Cercle Républicain à Paris, avec la collaboration de nombreux maires. Le Vatican venait de supprimer du calendrier catholique la célébration de plusieurs saints et saintes, dont celle de sainte Marianne, à juste titre puisqu’il ne s’agissait en l’occurrence que de l’association, en prénom composé, de Marie et de sa mère Anne (Marianne ou Marie-Anne), chacune des deux maintenue bien évidemment dans le calendrier liturgique. C’était là faire peu de cas du  culte, fervent ou amusé, rendu par les républicains français à Marianne, d’où, en réplique ironique, un peu potache, l’exposition de bustes qu’il réalisa et qui connut un vif succès auprès du public, toujours attaché au personnage.

Contrairement à ce que certains craignaient et déjà annonçaient, la figure de Marianne ne disparut pas des pièces de Monnaies françaises de l’euro. Une Marianne, coiffée  du bonnet phrygien et entourée des douze étoiles de l’Europe, figure sur les centimes d’euro, de un à cinquante, en « Semeuse » modernisée ou en tête coiffée d’une ébauche de bonnet phrygien. Pour les pièces d’un et deux euros, voici un arbre de la liberté sur lequel nous reviendrons. Soulignons cependant que les pièces de monnaie en argent ou en or (à forte valeur scripturale, de 5 à 500 euros) frappées et mises en circulation en 2008 et 2009 par la Monnaie de Paris en association avec La Poste donnent une Semeuse à bonnet phrygien et soleil levant du Progrès, mais qui a fait volte face et se dirige désormais non plus vers la gauche mais vers la droite. Changement volontaire et symbolique ou simple erreur d’un ouvrier médailliste  ayant pris un négatif pour positif ?


Remontons dans le temps avec un poème de Paul Verlaine intitulé précisément « Bustes de mairie » et publié dans le recueil nommé Invectives, de 1881, afin d’évoquer la charge émotionnelle et idéologique de Marianne, la vigueur des sentiments, ici hostiles, ailleurs fervents, qu’elle suscitait au XIXe siècle :

Bustes de mairie

« Marianne est très vieille et court sur ses cent ans,
Et comme dans sa fleur ce fut une gaillarde,
Buvant, aimant, moulue aux nuits de corps de garde,
La voici radoteuse, au poil rare, et sans dents.

La bonne fille, après ce siècle d’accidents,
A déchu dans l’horreur d’une immonde vieillarde
Qui veut qu’on la reluque et non la regarde,
Lasse, hélas, d’hommes, mais prête comme au bon vieux temps.

Juvénal y perdrait son latin, Saint-Lazare
Son appareil sans pair et son personnel rare,
À guérir l’hystérique égorgeuse des Rois.

Elle a tout, rogne, teigne… et le reste, et la gale !
Qu’on la pende pour voir un peu dinguer en croix
Sa vie horizontale et sa mort verticale ! ».

Étonnant poème d’un Verlaine en pleine crise de repentance et de mysticisme catholique, que l’on peut associer, dans le registre intarissable alors de détestation et de rage antirépublicaines, à ces mots de Léon Daudet, publiés par l’Action française peu après l’assassinat de Calmette, le directeur du Figaro, par l’épouse du ministre radical-socialiste Joseph Caillaux, en mars 1913 : « Il importe de détruire au plus tôt la première des dames qui tuent, la première des gueuses sanglantes, la République ». La « gueuse », expression du général Changarnier (le vainqueur de juin  1848), fut vite reprise par les antirépublicains d’extrême droite pour qualifier la République.

Gueuse sanglante, égorgeuse, fille publique, « elle a tout… et le reste », mais cette exécration n’était-elle pas préférable à l’indifférence amusée d’aujourd’hui ? « Marianne est très vieille et court sur ses cent ans », disait le poète, elle a  aujourd’hui perdu un peu de cette fraîcheur juvénile qui lui valait attachement fervent ou exécration au XIXe siècle.

Cependant, plutôt que de laisser la dernière citation au royaliste Léon Daudet, rééquilibrons le propos en reprenant comme mot de la fin la première strophe d’une chanson un moment fameuse, La Marianne, cri patriotique, chanson composée par Abel Vouret à l’occasion du premier 14 Juillet restauré comme fête nationale, en 1880, et dont nous avons déjà présenté le refrain en exergue au présent chapitre :

« Ami, quel est ce front si fier
Orné du bonnet phrygien,
Et ce visage dont l’éclair
Est plein d’audace et d’énergie
C’est une femme au corps brûlant
Au sein gonflé d’indépendance ;
Brave, fidèle, son amant
Se nomme le peuple de France
Notre maîtresse à nous Français
Répond au nom de Marianne ».
Bernard RICHARD


Bibliographie 

-Maurice Agulhon, Marianne au combat, l’imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880, Éd. Flammarion, Paris, 1979.

-M. Agulhon, Marianne au pouvoir, l’imagerie et la symbolique républicaines de 1880 à 1914, Éd. Flammarion, Paris, 1989.

-M. Agulhon, Les Métamorphoses de Marianne de 1914 à nos jours, l’imagerie et la symbolique républicaines, Éd. Flammarion, Paris, 2001.

-M. Agulhon et Pierre Bonte, Marianne, les visages de la République, Éd. Découvertes/Gallimard, Paris, 1992 (synthèse très illustrée du contenu des trois ouvrages précédents).

-Christian Laux et Paul HormiÈre, Marianne, l’Occitane de Puylaurens, Éd. Loubatières, Toulouse, 1987 (sur La garisou de Marianno, première occurrence de Marianne en figuration de la République).

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-Marc Abelès, « Marianne dévoilée », Terrain numéro 15, oct. 1990 (dialogue avec Maurice Agulhon).

-Maurice Agulhon, « Marianne en 14-18 », dans Guerre et cultures 1914-1918, sous la direction de Jean-Jacques Becker, Stéphane Audouin-Rouzeau et autres, Éd. Armand Colin, Paris, 1994 (p. 373-384).

-M. Agulhon, Annette Becker et Evelyne Cohen (dir.), La République en représentations. Autour de l’œuvre de Maurice Agulhon, en particulier les contributions d’Annie Duprat (« La caricature, médiatrice de la figuration de la République ») et de Christian Le Bart (« Évelyne Thomas en Marianne : polémiques autour d’une incarnation »), Éd. Publications de la Sorbonne, coll. Histoire de la France aux XIXe et XXe siècles, n° 64, Paris, 2006.

-Art ou politique ? Arcs, statues et colonnes de Paris, catalogue d’exposition, Action artistique de la ville de Paris, coll. Paris et son patrimoine, Paris, 1999.

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-Élie Wermelinger, « Le bonnet phrygien est-il – toujours – un emblème séditieux ? », Bulletin annuel de la Société d’archéologie de l’histoire du Tonnerrois, n° 61, Tonnerre.

Chanson antisémite et antiparlementaire de Gyp

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