Le Coq Gaulois, emblème des Français ?

Coq et canon de 75, thème souvent décliné, en monuments aux morts, faîences, etc.

Coq et canon de 75, vers 1914-15, thème plus tard souvent décliné, en médailles, monuments aux     morts, faïences, etc.

« Le Coq gaulois et les trois couleurs étaient nos emblèmes vénérés lorsque nous avons créé la République en France : ils ont été adoptés au cours des Trois Glorieuses de Juillet. Ne songez pas à les supprimer ou à les changer, citoyens : ce serait répudier les plus belles pages de notre histoire, notre gloire immortelle, et votre courage qui a acquis une réputation mondiale… »
(Décret gouvernemental du 5 mars 1848) 

On donne en France le nom de coq gaulois à la figure symbolique du coq prise comme  emblème représentatif de la France, afin [de tenter] de le distinguer du coq simple animal de basse-cour ; c’est aux XVIe-XVIIe siècles que les érudits et archéologues adoptent cette expression et le diffusent, parce qu’ils croyaient alors que le coq avait été l’emblème des Gaulois, l’emblème de la Gaule indépendante, avant la conquête romaine, que le coq était donc le plus ancien emblème de la Gaule et, par là, de la France, l’emblème immémorial du pays. Ils prennent pour animal fétiche des Gaulois ce qui n’était à Rome qu’un jeu de mot de poètes fondé sur l’homophonie « gallus » le coq et « gallus », le Gaulois. Certes la France n’a pas l’exclusivité de cet animal qui n’est pas que gaulois mais aussi par exemple également brabançon, wallon, et qui, comme tel, représente encore aujourd’hui les Wallons, quand les Flamands utilisent le lion ; on trouve ce coq en Belgique par exemple sur le « logo » actuel du ministère de la Communauté française.
Pour ce qui est de la France, il faut partir des origines, grâce aux travaux de Colette Beaune et de Michel Pastoureau.

Les trois chants du coq 

Reprenons, en partie, l’expression à Colette Beaune qui a étudié surtout le coq médiéval  et parle des deux chants du coq gaulois ; en fait nous comptons jusqu’à trois chants :

  • le coq attribut de dieux romains,
  • le coq de la vigilance chrétienne au Moyen Âge, à partir de l’Évangile,
  • le coq moqué dans la littérature profane du Moyen Âge.

Ces messages, parfois antinomiques, vont ensuite alterner, s’enrichir, se supplanter, se superposer l’un l’autre, etc., le symbole étant polysémique.

Si le coq, animal familier et nullement prestigieux, a souvent été pris comme emblème, c’est sans doute à cause de son réveil matinal. Son chant provoque ou proclame la naissance du jour, mais aussi, symboliquement, celle d’un monde nouveau, d’une ère nouvelle ; chacun s’en souviendra, des origines à nos jours.

Le coq des dieux romains
Dans l’Antiquité romaine, le coq est l’un des attributs de plusieurs divinités. Le coq blanc, c’est-à-dire lumineux, est associé à Jupiter, sans doute à cause d’une légende qui veut qu’il soit le seul animal capable de mettre en fuite le lion, le roi des animaux. Le coq est encore un attribut d’Apollon, le dieu solaire : son chant accompagne ou suscite le lever du soleil. Il est aussi associé à Mars et son chant est alors cri de victoire ; comme tel il symbolise la vaillance, le courage ; enfin il est associé à Mercure, dieu protecteur des commerçants et des voyageurs et dieu de l’éloquence : les sanctuaires et autels consacrés à Mercure, avec donc des coqs votifs, étaient particulièrement nombreux en Gaule, les Gaulois devenus Gallo-romains ayant assimilé ce dieu à leur dieu Lug.

Les traces archéologiques du coq, trouvées en nombre à partir du XVIIe siècle, sont des traces romaines ou gallo-romaines et non pas pré-romaines : monnaies, pierres sculptées, objets votifs, autels et les « antiquaires » français du XVIIe en concluent, à tort, que ce coq était l’animal fétiche des Gaulois ; en fait l’animal symbolisant les Gaulois était surtout le sanglier, qui figure par exemple sur des enseignes de légions recrutées en Gaule par les Romains. Le coq n’est alors quant à lui qu’un symbole romain accompagnant des dieux romains ou, de là,  des dieux gaulois romanisés.

Cependant, et cela a son importance chez les lettrés, les poètes latins, existe l’homophonie  en latin de  coq (« gallus ») et de gaulois (« gallus » encore,). Ceci a entraîné des jeux de mots dans la littérature latine, chez des poètes, mais sans que ce jeu de mots sur le Gaulois qui est un coq (« gallus gallus ») implique d’identification de l’un avec l’autre : simple et ludique homophonie, soulignée très occasionnellement alors. Le coq « gaulois » n’est donc pas une création gauloise, ni romaine, c’est une création française tardive, des « antiquaires » des XVIe et  XVIIe siècles.

Il reste que dans l’Antiquité, le coq des dieux romains est toujours un symbole positif, pris en bonne part ; il est doté de vaillance, d’éloquence, est invincible face au lion ; toute cette valorisation  sera redécouverte à partir de la Renaissance. 

Le coq de la vigilance chrétienne au Moyen Âge
Comme le coq se lève et chante dès le lever du soleil, il est un symbole de la vigilance ; s’y ajoutent les passages de l’Évangile qui racontent les reniements de saint Pierre la veille de la Passion (« Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois » : Matthieu, 26, 66 ; Marc, 14, 66-72 ; Luc, 61-62) ; nombreuses sont les représentations du sommeil, du reniement ou de la repentance de Pierre, toujours avec le coq qui veille, qui reste vigilant. Dans la chrétienté du Moyen Âge, le coq est un symbole positif, celui de la vigilance du clergé ou des saints qui veillent sur les fidèles, les avertit des dangers que le diable fait peser sur eux et qui leur indique donc la voie à suivre pour atteindre le paradis.

C’est d’ailleurs très tôt que des coqs de la vigilance furent dressés sur les clochers des chapelles et églises d’Occident, coqs en métal qui servent en même temps de girouettes (en espagnol  girouette se dit « veleta », la veilleuse, la vigilante, et « gallito », le petit coq ; en anglais, « weathercock », le coq du temps)). L’installation  d’un coq sur un clocher figure sur la « Tapisserie de la reine Mathilde », la broderie de Bayeux, donc dès la fin du XIe siècle.
Le coq de la vigilance chrétienne est toujours un symbole qui valorise celui auquel on l’attribue, moine, prêtre ou saint. 

Le coq moqué de la littérature profane, populaire du Moyen Âge
Dans la littérature médiévale profane et comique, le coq au contraire est objet de dérision ; dans les fabliaux animaliers, dans le Roman de Renart, le coq Chantecler est trompé et ridiculisé, il tombe dans tous les pièges tendus par le goupil ; ce coq de la littérature populaire du Moyen Âge a bien des défauts : il est lubrique au milieu de ses poules, il est couard, sot, vaniteux, colérique ; c’est donc un symbole tout à fait négatif, dont on use pour ridiculiser  ceux auxquels on l’associe. 

Le coq, un des symboles de la France avant la Révolution, XIIe XVIIIe

Un emblème subi, attribué à la France  par l’ennemi, XIIe– XVIe
À partir du XIIe siècle le coq apparaît comme emblème utilisé par des ennemis du roi de France pour se moquer de lui. Il se trouve que la monarchie française a choisi pour emblème bientôt principal un symbole végétal, la fleur de lis, alors que bien de ses ennemis ont un symbole animal : lion – ou léopard – britannique, lion espagnol (par le royaume de Léon), vénitien ou flamand, aigle du Saint-Empire. Si bien que pour symboliser la France ou son roi, son ennemi lui attribue le coq moqué des fabliaux, cet animal infamant de la fable. Ceci apparaît d’abord dans des documents écrits des XIIe– XIIIe siècles, entre lion anglais ou aigle impérial et coq français, puis au XIVe sur des représentations figurées, comme par exemple lors du siège de Cassel par Philippe VI de Valois, en 1328 : les Flamands révoltés contre le roi de France arborent sur les murailles de la ville un grand drap tendu à la vue des assiégeants français et sur lequel est peint un grand coq avec la légende insolente suivante :

« Quand ce coq chanté aura,
Le roi Cassel conquêtera ».

Et bien sûr cette image du coq ne peut chanter et  Philippe VI ne conquiert pas Cassel.

Se  moquer du roi de France et des Français en les comparant au coq de la fable est un rite  qui  sera longtemps poursuivi : Charles VIII, Louis XII et François Ier le retrouvent en Italie, Louis XIV dans les Provinces Unies au XVIIe siècle, quand abondent les gravures satiriques anti-françaises : la vierge (de la Hollande) lutte pour protéger sa liberté (accompagnée du lion batave et s’appuyant sur une lance sommée du chapeau de la liberté) ; la légende de la gravure, en néerlandais, indique qu’elle lutte contre « ce coq   qui s’élevait dans l’air, défiant le soleil » et que « maintenant celui-ci  tombe et sa chute lui fera du mal » (Rijksmuseum d’Amsterdam).

Bien sûr, l’homonymie, l’homophonie latine bien connue a joué pendant tout le Moyen Âge et au-delà pour que le coq, plutôt qu’un autre animal soit attribué aux…  descendants des Gaulois. Il s’agit cependant bien là du coq ridiculisé par les fabliaux et contes populaires, coq dont les ennemis affublent le  roi de France.

L’emblème assumé et exalté, XVIe-XVIIIe
C’est à partir de la Renaissance et des guerres d’Italie  pour l’essentiel que les rois de France vont s’emparer du symbole du coq pour en  faire un emblème valorisant, peut-on dire de même que les protestants révoltés des Pays Bas s’emparent comme d’un titre de gloire de la qualification infamante de « gueux » ? Les Français peuvent s’appuyer en fait sur des figures du  coq déjà valorisées.

Cette symbolique positive s’appuie d’abord sur le coq de la vigilance chrétienne : déjà au XVe siècle, dans une occurrence isolée, la poétesse Christine de Pisan faisait de Charles V un coq veillant sur ses sujets comme le faisait le clergé sur les fidèles.

C’est surtout le symbole glorieux du coq attribut de dieux romains que découvrent les laudateurs des rois de France en Italie. Alors seulement, on peut commencer à l’appeler le coq gaulois. Il apparaît sur telle gravure figurant les armoiries aux fleurs de  lis de Charles VIII encadrées de deux coqs blancs, attributs de Jupiter. Louis XII et François Ier suivent, avec le coq en emblème secondaire. Aux débuts du XVIIe, voici le symbole reconnu, arboré ; en 1601, pour la naissance du dauphin Louis, fils d’Henri IV, est frappée une médaille sur laquelle l’enfant royal est accompagné d’un coq planté sur une sphère, le globe terrestre ; pour les fiançailles du même Louis XIII avec Anne d’Autriche, voici la toute nouvelle Place Royale (depuis la Révolution, place des Vosges) décorée d’une alternance de coqs français et de lions espagnols ;  la même décoration est reprise pour les fiançailles de Louis XIV et de l’infante Marie-Thérèse. Louis XIV, en roi-soleil donc en Apollon, chérit particulièrement le coq – disons désormais gaulois puisque l’on invente alors cette origine ; ce coq est à nouveau un animal chéri pour sa vaillance, qui a perdu tous les défauts dont il était affublé dans les fabliaux du Moyen Âge et dans les représentations qu’en avaient tracé les ennemis du pays. De nombreuses médailles figurent aux côtés du soleil un coq admiratif, peuple français fasciné par son roi-soleil ; ce coq est bien celui des dieux romains, mêlé à celui de la vigilance chrétienne. Louis XIV ira même jusqu’à faire créer par le peintre Lebrun un « ordre français », ordre composite, national, destiné à remplacer l’ordre corinthien : avec des palmes de la victoire, des visages d’Apollon et des plumes et têtes de coq, il apparaît sur les chapiteaux des pilastres de la Galerie des glaces ; cet ordre français n’aura pas de postérité avec la France de Louis XV, qui néglige le coq.

C’est avec la participation volontaire, privée puis officielle, de soldats français à la guerre d’indépendance des colonies anglaises d’Amérique que reparaît le coq gaulois, à partir de 1776 : dans des gravures et brochures de propagande, il figure, aux côtés parfois du bonnet de la liberté, affrontant victorieusement le lion britannique, manifestant l’ardeur guerrière et la vigilance des troupes françaises. On le retrouve encore dans la salle des gardes du château de Compiègne, décorée en 1783 : sous Louis XVI, c’est à nouveau un motif revenant périodiquement, disponible, prêt à servir.

Jusqu’à la veille de la Révolution, le coq comme emblème du roi de France et, plus souvent, du peuple français reste une image savante, réservée aux médailles, aux gravures, aux écrits des lettrés ; on est donc encore dans le registre élitaire de l’allégorie savante. D’une certaine façon cependant, il contribue à figurer le monde paysan, en coq de basse-cour : une gravure fameuse, dite « Né pour la peine » ou « L’homme de village », représente à la veille de la Révolution un paysan dans sa ferme, avec au-dessus de son chapeau un coq assorti de l’inscription maladroite « Réveille matin de Campagne ».

Avec les temps nouveaux de la Révolution, la représentation du coq gaulois va se développer en se popularisant, en se multipliant.

Le coq patriote de la Révolution, pendant et après

Le symbole, savant ou religieux, devient symbole populaire et se charge d’affectivité, de ferveur.

Le coq de la vigilance révolutionnaire

 Le coq de la vigilance révolutionnaire

Le voilà qui chante l’aube d’une ère nouvelle. Il est présent dès juillet 1789 sur plusieurs des étendards des gardes nationales, comme symbole de la vigilance, protégeant la liberté nouvelle.

Symbolisant la vigilance des citoyens, il décore d’innombrables vignettes, en-têtes de papiers à lettres, assiettes de faïence à motifs patriotiques, décors provisoires dressés pour les fêtes et autres manifestations civiques. Pour ainsi gagner en popularité, il a sans doute bénéficié de son association fréquente au monde paysan : le coq de basse-cour symbolise un peu ces paysans qui forment désormais la majorité d’un peuple libre et souverain.

Dressé sur ses ergots, avec ses ailes déployées, en coq de la vigilance, de la vigilance patriotique et non plus chrétienne, il représente le peuple français et son avant-garde patriote qui veille aux frontières face à l’envahisseur, les patriotes en armes veillant aux conquêtes institutionnelles puis territoriales de la Révolution. Il est d’ailleurs souvent dressé sur un canon, en position d’alerte ou sur une pile de boulets de canon et, sur les gravures ou les faïences, assorti d’une devise telle que  « Je chante et combats tour à tour », « Je veille pour la nation », « Vive le peuple français ». Quand la vignette est en couleurs, le coq est parfois tricolore ou orné d’une cocarde tricolore. Nous avons noté que le mot « cocarde » venait du mot « coq » et qu’il désignait à l’origine la crête du coq. Il est présent, en élément secondaire, sur de nombreuses vignettes, médailles, estampes, aux côtés d’autres accessoires dans un ensemble cumulatif : faisceau, bonnet de la liberté, soleil levant de l’ère nouvelle, tables de la Loi, devise…

Il représente la vigilance patriotique du peuple en armes, gardien de la Liberté en 1789, de la République en 1792 ; il veille aux côtés d’un bonnet de la liberté fiché au sommet d’une pique, dans la panoplie convenue figurant sur maintes vignettes et en-têtes révolutionnaires ; dans le thème souvent traité du triomphe (romain) de la Liberté, cette dernière est représentée sur un char antique, parfois avec un drapeau tricolore : chez Jacques Réattu, pour une commande d’octobre 1793 achevée en 1798, mais aussi avec un coq de la vigilance, par exemple dans Le triomphe de la Liberté de Colinart (vers 1790), tableau conservé au Musée de la Révolution française à Vizille : ici le coq devance un génie de la Liberté qui tient pique et bonnet. On retrouve le coq  sur une gravure fameuse, conservée au Musée Carnavalet, La France républicaine offrant son sein [découvert] à tous les Français » : là le coq surmonte curieusement, avec ses ailes déployées, le bonnet coiffant l’allégorie féminine : Liberté républicaine et coq français, donc « République française ». Le même coq est d’ailleurs encore reconnu comme un symbole français à l’étranger, par exemple sur telle gravure hollandaise figurant l’alliance des Républiques batave et française en 1795, avec le lion batave et le coq gaulois aux côtés respectivement d’une femme-Liberté hollandaise à la pique sommée du bonnet et d’un soldat français à la cocarde, brandissant un drapeau tricolore. Ce sont des images bien semblables que l’on découvre en Italie à partir de 1796, de l’entrée des troupes françaises. Sur de nombreuses représentations de la Liberté ou de la République, le coq figure encore, en général un peu en retrait, en position secondaire, par exemple sur des médailles commémoratives, des gravures patriotiques, des en-têtes de documents officiels. Il est ici un emblème identitaire, un attribut des Français.

Derrière la République, le coq et une Victoire ailée ; devant elle, la Liberté, l’Egalité et la Fraternité (Musée de Vizille)

Derrière la République, le coq et une Victoire ailée ; devant elle, la Liberté, l’Egalité et la Fraternité (Musée de Vizille)

Nous savons que dans la collection Louis Heitschel d’assiettes patriotiques de la Révolution, sur cinq cents assiettes, cent deux portent le bonnet et dix-neuf le coq, disons de la vigilance républicaine; et que dans la collection de sabres à emblèmes de la même époque présentée par le Musée de Vizille en 1987, sur deux cent cinq motifs figurant sur la coquille ou la lame, quarante-deux bonnets et vingt-deux coqs ; le coq est donc bien là, même si sa présence est moindre que celle du bonnet  de la liberté.

Ainsi sous la Révolution française fait-il entièrement partie des symboles et emblèmes  diffusés pour remplacer les images de la monarchie, à côté du bonnet de la liberté, de la pique, du faisceau de licteur et autres éléments venus souvent de l’Antiquité et de la symbolique classique. Tout comme le faisceau de licteur ou le bonnet de la liberté, il figure sur maintes gravures représentant des textes constitutionnels, sur les déclarations des droits de l’homme et du citoyen de 89 ou de 93, sur des assignats, associé là à une pique et à la devise « la Liberté ou la Mort ».

Bien sûr quand il s’agit de dénigrement de la part d’adversaires de la France révolutionnaire, voici le coq gaulois moqué, au besoin déchiqueté par l’aigle autrichien, par le lion britannique ou vénitien, car nous avons vu que le coq a été adopté depuis le Moyen Âge chez l’ennemi pour représenter et caricaturer les Français. Il est donc très présent dans le bestiaire de la « guerre des estampes », d’un côté comme de l’autre.

Le coq disparaît pourtant en France même comme motif de l’ornementation officielle à partir de juin 1804, quand Napoléon lui préfère l’aigle des légions romaines, puis, après 1814-1815, quand sont revenues les fleurs de lis des Bourbons. Mais, dans son poème Le Vieux Drapeau, en 1820, Béranger imagine « le coq des Gaulois » remplaçant l’aigle sur la hampe du drapeau (rappel du passé gaulois ou révolutionnaire, ou bien  rêve prémonitoire de poète ?) :

« Son aigle est resté dans la poudre,
Fatigué de lointains exploits.
Rendons-lui le coq des Gaulois ;
Il sut aussi lancer la foudre… »

Et l’on retrouve encore le coq dans le premier tome des œuvres complètes du poète, tome publié en 1846, avec en appendice une chanson de Jacques Dubuisson, sergent aux chasseurs d’Afrique, intitulée Notre coq, sur l’air de Madelon s’en fut à Rome :

« Sous le drapeau tricolore
Va réchauffer cœurs et bras,
De vous j’ai besoin encore,
Coq, bientôt tu chanteras
Le réveil avant l’aurore,
Co, co, coquerico,
France mets ton shako,
Coquerico, coquerico. »

Avec ce « coquerico » de Béranger, nous sommes déjà là sous la monarchie de Juillet, quand le coq achève la conquête de l’Algérie.

Le retour du coq avec la monarchie de Juillet
C’est la monarchie de Juillet qui rend effectivement le coq gaulois à la France, à la Monarchie : Louis-Philippe, roi des Français, se présente comme un héritier de la Révolution ; fils de Philippe-Égalité, il rappelle qu’il a combattu dans le bon camp  à Valmy et Jemmapes ; il commence en 1830 par se servir de son passé personnel pour asseoir son régime ; il est roi accepté par les vainqueurs des Trois Glorieuses, proclamé par  la Chambre et non pas sacré, roi des barricades ; il est, peut-on dire, désacralisé, la religion catholique n’étant plus la religion de l’État mais celle « de la majorité des Français » ; il adopte trois emblèmes pour son régime ; le drapeau tricolore, symbole principal qui avait été chassé par Louis XVIII en un geste mal accepté ; une représentation de la Charte, violée par Charles X en 1829-1830 : sous la forme d’un livre ouvert avec l’inscription « Charte », ce symbole ne prend guère (il est mieux accepté en Belgique peu après, pour figurer la monarchie constitutionnelle) et disparaît assez vite des documents de l’État ; enfin le coq gaulois qui, plus que la Charte, vient remplacer les fleurs de lis qui désormais représentent surtout l’opposition « carliste » (se réclamant de Charles X).

C’est par l’ordonnance du 16 février 1831 que Louis-Philippe abandonne la fleur de lis tant dans ses armoiries personnelles de prince Bourbon que sur le sceau de l’État, pour se démarquer définitivement du régime antérieur, après une forte poussée anticléricale parisienne : mise à sac de l’archevêché de Paris, près de Notre-Dame, et de l’église Saint- Germain-l’Auxerrois, près du Louvre, à cause de la grande et provocante cérémonie religieuse organisée dans cette église par les légitimistes, et bénite sans discrétion par Mgr de Quélen, en février 1831 pour l’anniversaire de l’assassinat du duc de Berry, du 13 février 1820. Alors les fleurs de lis ornant des monuments publics, des croix de missions ou des églises depuis 1814-1815 sont également enlevées par des manifestants ou par les autorités publiques qui craignent l’extension des désordres.

Le coq gaulois est un symbole qui, autant que le drapeau tricolore, marque la filiation  de la monarchie de Juillet avec la Révolution française. On ne se souvient guère en 1830 que le coq, au début du XVIIe siècle, avait orné la naissance puis les fiançailles de Louis XIII, ancêtre lointain mais en ligne directe de Louis-Philippe. C’est bien le coq de la vigilance patriotique de la Révolution qui est choisi comme emblème en 1830. Il acquiert d’ailleurs avec la monarchie de Juillet un statut d’emblème officiel principal qu’il ne retrouvera plus après la disparition de ce régime, devant ensuite se contenter d’une position honorable mais plus modeste, parmi les emblèmes républicains secondaires.

Il figure sur la médaille attribuée en 1831 aux deux mille « héros de Juillet » : une croix à trois branches surmontée d’une couronne et attachée à un ruban bleu ciel liseré de rouge ; elle porte sur une face le coq gaulois, sur l’autre 27, 28, 29 juillet 1830 avec en exergue « Patrie et Liberté ».

À partir de juillet 1830, la monarchie de Juillet le fait figurer sur les principaux monuments officiels qu’elle fait construire ou achever ; il est, entre les grands militaires et les grands hommes civils, au centre du bas-relief ornant le fronton du Panthéon (rendu au culte civique et laïque des Grands Hommes), œuvre de David d’Angers, le fronton définitif, toujours en place ; il est encore sur l’Arc de triomphe (à la gloire des soldats de la Révolution et de l’Empire), dressé sur l’aile droite de  La Marseillaise, le relief de Rude ; il figure encore au fronton d’entrée de l’Ecole Polytechnique, rue Descartes sur la montagne Sainte-Geneviève ; il surmonte les quatre angles du piédestal de la colonne de Juillet, monument commémoratif et tombeau honorant tant les vainqueurs du 14 juillet 1789 que les 1800 martyrs des Trois Glorieuses qui, quant à eux,  sont enterrés sous la colonne, dans la crypte du soubassement (ils y seront rejoints plus tard par les victimes  des Journées de Février 48) ; on retrouve le coq en province, dressé sur divers obélisques ou monuments des fontaines, comme par exemple sur la fontaine de Forcalquier où il remplace une fleur de lis (avant d’être remplacé plus tard par une Marianne). Il figure à nouveau, comme sous la Révolution, sur les vignettes qui ornent les en-têtes de divers documents administratifs et, bien sûr, dans les gravures et imprimés donnant le texte de la Charte constitutionnelle révisée. Comme emblème officiel, il est fréquemment placé sur un globe terrestre.

L’armée l’adopte avec un certain allant, sur la hampe des drapeaux, sur les boutons, les plateaux des gibernes, les plaques des shakos, etc. Il est alors le plus souvent représenté avec une patte posée sur un globe revêtu de l’inscription « Liberté » ou « Liberté et Ordre public ».

Nous pouvons approcher ce coq gaulois à partir des « fonctions élémentaires » d’un symbole définies par Maurice Agulhon : il identifie bien le nouveau pouvoir en prenant la place des fleurs de lis ; il en traduit clairement les principes puisque, issu du symbole patriote du peuple en armes sous la Révolution, il proclame le lien génétique qui unit le régime aux principes de 89 ; cependant la monarchie de Juillet respecte-t-elle ou usurpe-t-elle au contraire sa filiation révolutionnaire ? C’est là une question qu’aura à affronter le régime de 1830 à 1848.  Enfin il produit un effet favorable sur le public visé et, par là, pourrait entraîner l’adhésion : c’est un emblème connu, populaire dans les deux sens du terme et marqué par l’usage qui en a été fait de 1789 à 1804, sans être pour autant, à la différence du bonnet phrygien, lié aux violences de la Terreur, de 1793.

Qu’en sera-t-il de ce coq gaulois de Louis-Philippe de 1830 à 1848 ?

Dans un premier temps, l’emblème et le régime qu’il représente bénéficient de l’adhésion populaire et sont honnis par les « Carlistes », ces fidèles de Charles X ; les archives municipales utilisées par Maurice Agulhon dans le Var (La République au village) révèlent les avanies que, dans le village de La Valette, ces Carlistes ont fait subir à un vrai coq de basse-cour, châtié pour son identification au coq gaulois du régime nouveau, en mars 1831 : « Ils ont pris un coq, l’ont fouetté et pendu impunément à un arbre de la place de La Valette…» informe le maire qui dénonce ce geste dirigé contre le nouveau régime.

Assez tôt cependant, le régime s’éloigne de son héritage révolutionnaire, refuse la Réforme, c’est-à-dire l’élargissement du droit de vote, et mène une politique extérieure pacifique et anglophile, fort distante  de l’ardeur patriotique figurée par le coq de la vigilance  révolutionnaire ; alors la presse, plus libre que sous Charles X, multiplie les caricatures opposant le roi bourgeois au coq ; cet emblème incarne le peuple français qui s’oppose à un  roi de moins en moins citoyen, de plus en plus autoritaire et conservateur.

En 1845, le maréchal Soult, ministre de la guerre, commence à remplacer le coq sur les uniformes et les hampes des drapeaux de certains régiments par une couronne. Le pamphlétaire Timon (pseudonyme de Louis-Marie de Cormenin, député d’opposition libérale et même républicaine) ironise :

« Pourquoi diable, demanda quelqu’un, s’amuse-t-on d’ôter cet emblème de la vigilance, du courage et de mille autres vertus ? – Ah ! Vous parlez de l’oiseau ? dit Timon  – Oui, savez-vous pourquoi ils le supprimaient ? – Certainement… Parce qu’ils l’ont trop plumé ! »

Dans ce dialogue, le coq représente bien le peuple français, plumé, plutôt que le régime de Louis-Philippe qui l’avait utilisé comme un de ses symboles dès ses débuts. Dans la presse comme dans les casernes, le tollé s’amplifie et le ministre doit bientôt renoncer. On ne touchera pas au coq gaulois ! C’est d’ailleurs bien ce qui le sauve quand, en février 1848, Louis-Philippe est à son tour chassé du trône. L’emblème était bien devenu un symbole du peuple français, de la nation et non plus celui de l’État, du régime bientôt rejeté, puis déchu.

Le coq sous la Seconde République
En février 48, une proclamation du gouvernement provisoire de la Seconde République demande aux Parisiens, tentés par le drapeau rouge, de conserver pour emblèmes « le coq gaulois et les trois couleurs…signes vénérés quand fut fondée la République en France [22 septembre 1792] ». Cette proclamation est complétée par le décret du 5 mars 1848, toujours en forme déclamatoire : « Le Coq gaulois et les trois couleurs étaient nos emblèmes vénérés lorsque nous avons créé la République en France : ils ont été adoptés au cours des Trois Glorieuses de Juillet. Ne songez pas à les supprimer ou à les changer, citoyens : ce serait répudier les plus belles pages de notre histoire, notre gloire immortelle, et votre courage qui a acquis une réputation mondiale… ». Ainsi le coq patriote de la Révolution, en quelque sorte confisqué par Louis-Philippe, est-il récupéré par les héritiers légitimes de 89 : il figure modestement,  gravé sur le gouvernail tenu d’une main ferme par la femme-République sur le sceau officiel de l’État qui sera celui des régimes républicains successifs, de 1848 à nos jours, ce sceau qu’on appelle familièrement aujourd’hui encore la Marianne  dans les administrations préfectorales ou diplomatiques françaises; on l’aperçoit toujours sur le panonceau de ces officiers ministériels que sont en France les notaires et les huissiers, lorsque le panonceau n’est pas trop stylisé, simplifié. Il orne le shako des grenadiers de la Garde nationale en 1848, entre drapeaux, mains serrées de la fraternité et  cocarde tricolore. Il figure encore sur certains des projets de la  « figure symbolique de la République » proposés par les artistes participant au concours lancé en mars 1848 par les nouvelles autorités ; cependant la Seconde République n’a pas duré suffisamment longtemps pour lancer des programmes de construction dans lesquels aurait pu figurer cet emblème.

Sur le shako des grenadiers de la Garde nationale de 1848

Sur le shako des grenadiers de la Garde nationale de 1848

Sur les plateaux des ceinturons, sur les plaques des coiffes des officiers de la garde nationale d’après Février 48, le coq est maintenu, mais au lieu d’« empiéter » le globe terrestre, il reçoit un entourage bien républicain formé de deux faisceaux de licteur croisés, des deux mains serrées et de la devise Liberté, Égalité, Fraternité. Il disparaît en revanche des hampes des drapeaux, remplacé par le fer de lance, plus  républicain.

Le coup d’État du 2 décembre 51 annonce la proclamation de l’Empire du 2 décembre suivant (date fétiche chez les Bonaparte), la République disparaît pour dix-neuf ans et avec elle le coq, remplacé par l’aigle impériale sur les blasons du régime, sur les plaques des shakos, etc. Certes il poursuit vaille que vaille son chemin dans la caricature qu’ose la presse d’opposition républicaine, avec les coups de bec qu’il porte contre l’aigle de Napoléon III, avec ses glorieux cocoricos annonçant le futur triomphe de la République.

Du coq républicain de la Troisième République au coq patriote de  la Grande Guerre 

Le 4 septembre 1870, le coq gaulois est de retour et ce d’autant plus que se développe la recherche historique et les fouilles archéologiques lancées déjà personnellement par l’empereur déchu sur les Gaulois : on exalte la résistance de Vercingétorix face à César, résistance assimilée désormais à celle de Gambetta et du gouvernement de Défense Nationale face aux Prussiens… et voici venir le temps où les écoliers français réciteront le « Nos ancêtres les Gaulois ». Le coq figure sur une pièce de monnaie d’or, en accompagnement du Génie ailé de la République (image créée sous la Révolution par le graveur Dupré, et qui est reprise sur le 20 francs or de 1870 à la Grande Guerre). On le retrouve sur l’ex-libris choisi par Léon Gambetta pour marquer ses livres, avec un coq (de la vigilance républicaine) dressé sur deux livres, sur fond de soleil éclatant, avec la devise volontariste « Vouloir, c’est pouvoir » et ses initiales L G.

Le coq n’est pas un emblème majeur mais il figure fréquemment, en mode mineur, sur divers écussons gravés en façade de préfectures ou autres bâtiments officiels, ou encore dans des programmes de festivités de la République, au milieu d’un foisonnement de faisceaux de licteurs, bonnets phrygiens, casques de Minerve, drapeaux tricolores, cocardes, armes, devises d’un régime volontiers disert, proclamant ses valeurs par une multitude d’images et aimant les allégories et autres symboles didactiques.

Un coq glorieux surmonte le grand monogramme RF sur une des grilles du Palais de l’Élysée, celle qui est installée sous la présidence d’Émile Loubet (1899-1906) au fond du parc, à l’entrée donnant sur l’avenue Gabriel, grille qu’on ouvre en particulier pour la visite d’un chef d’État ou pour des entrées plus discrètes : on l’appelle précisément la grille du Coq. Après le succès patriotique de L’Aiglon, Edmond Rostand lancera en 1910,  sans grand succès il est vrai, un Chantecler qui n’a rien à voir avec son homonyme du Roman de Renart mais qui lance haut ses clairs cocoricos. Auparavant il figurait, bien cocardier en patriote exalté, sur les brochures de Paul Déroulède et sur le journal des boulangistes La cocarde, à la fin des années 1880.

Sur les bâtiments officiels, on le retrouve souvent dans la décoration sculptée, foisonnante, comme par exemple sur le fronton de la préfecture de la Loire, à Saint-Étienne, où il figure dans un écusson complexe soutenu par deux allégories féminines : un coq dressé sur un faisceau de licteur, encadré du monogramme RF et comme abrité sous un vaste bonnet phrygien : décoration profuse du sculpteur conventionnel Émile Peynot.

Le Brennus au coq de l'hôtel de ville de Sens, 1904.

Le Brennus au coq de l’hôtel de ville de Sens, 1904.

Le campanile du nouvel hôtel de ville de Sens, monument très républicain inauguré en 1904, est orné d’une statue de Brennus. Ce chef gaulois, vainqueur de Rome en 390 avant notre ère, est armé ici en main gauche de la francisque gallique et c’est en main droite que le sculpteur lui fait tenir une lance surmontée du coq gaulois. Certes aujourd’hui, Brennus, et son bouclier, est surtout connu des amoureux du rugby, en tant que trophée remis chaque année à l’équipe championne  de France, après avoir été sculpté en 1892 par le graveur et rugbyman Charles-Ambyorix Crosnier (surnommé lui-même Brennus) sur commande du baron  Pierre de Coubertin pour être remis au vainqueur du premier championnat de France. Rappelons aussi que dans les premières lignes de La France et son armée, en 1938, le colonel de Gaulle écrivait : « Nos pères entrèrent dans l’Histoire avec le glaive de Brennus ».

Le coq gaulois, de Brennus et d’autres, figure sur diverses pièces de monnaie, comme par exemple au revers de la pièce de 20 frs-or à la « Marianne » de Jules-Clément Chaplain (1839-1909) frappée en 1895, dite encore la « Marianne Coq », ou sur les pièces de 10, 20 et 50 francs dans les années 1950, et encore sur des timbres postaux tant sous la Troisième qu’au-delà, comme par exemple le timbre au coq et à la croix de Lorraine de la Libération, ou le coq tricolore et soleil Levant dû à Decaris dans les années 1960.

Coq et croix de Lorraine

Coq et croix de Lorraine

 Après que la Marianne, en Semeuse ou d’une autre façon, se soit imposée sur les timbres ordinaires,  au tarif de base, la principale image de rechange à cette Marianne en temps de République est encore le coq pour ce type de timbres. Autre apparition officielle du coq, celle qui figure sur la Médaille des collectivités locales, médaille remise aux employés municipaux méritants : à l’avers le coq gaulois et au revers un faisceau de licteur surmonté d’un bonnet phrygien. Un coq orne aussi, sur fond de croix de Lorraine, la médaille commémorative (la « commémo ») de la guerre de 39-45. On le retrouve encore aux côtés d’une Marianne à bonnet phrygien et couronne de lauriers, sur une création  du médailleur Félix Rasumny (1869-1940) datant des années trente et très utilisée pour récompenser des lauréats dans les domaines les plus divers (par exemple celui du « Syndicat de l’alimentation en gros de France »), l’avers réservant un cartouche destiné à être gravé au nom du bénéficiaire. Sur d’autres médailles, frappées encore pour célébrer ou commémorer divers mérites ou événements, le coq figure souvent aux côtés de la République ou est placé en position dominante  au-dessus du casque de Gaulois, de Grec ou de Romain ancien qui coiffe la France.

On le retrouve, bien sûr, au sommet de nombreux monuments aux morts de la Grande Guerre, puisqu’il a vaincu l’aigle germanique.

Le coq à Verdun, « On ne passe pas » On ne passe pas ! Verdun, 1916.

Le coq  « triomphe de l’aigle infâme »

Le coq « triomphe de l’aigle infâme

L’Appel aux armes, de Willette, coq et Marianne

L’Appel aux armes, de Willette, coq et Marianne

Coq gaulois du monument aux morts et coq religieux du clocher, à Proverville

Coq gaulois du monument aux morts et coq religieux du clocher, à Proverville

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Coq dressé sur des canons allemands, 14 juillet 1919. (Champs Elysées)                                                                                   

Il figure encore sur les Champs Elysées pour le défilé de la victoire du 14 juillet 1919..

Dans la Ballade du Coq rouge, du poète belge Henri Galoy (publiée dans La Lanterne de Bruant à Paris en 1897 et dans la revue libertaire belge L’Effort éclectique à Bruxelles en 1900), le chant du coq n’est plus gaulois, il rend un son anarchiste :

« O Temps nouveaux ! Ardeur brandie,
Que le vieux monde épouvanté
S’allume enfin pour l’incendie
Au soleil de la liberté !
O soleil d’un nouvel été,
Tu viens empourpré d’étincelles,
Et toujours marche à ton côté
Le coq rouge qui bat des ailes ! »

Mais quand il figure sur les étiquettes de produits de l’industrie française, il retrouve son caractère de signe d’identité nationale. C’est le cas par exemple de la bière Gallia, dont l’étiquette et les affiches s’ornent d’un coq ; ici l’animal, bien gaulois en l’occurrence, est dressé sur un tonneau de bière et il brandit  un bock débordant d’une belle mousse ; cette bière, née en 1890 et fabriquée dans le XIVe arrondissement de Paris, disparaît en 1968 pour reparaître en 2010, produite désormais en République tchèque, en pays de connaisseurs, mais vendue à Paris avec toujours le même étiquetage au coq et l’appellation « Gallia Paris ». Autre publicité cocardière ornée d’un coq complété par l’inscription « Je chante et tiens bon » : celle d’« Odéola […] appareil pneumatique de fabrication  française [en caractères gras dans le texte], construit à Paris dans une usine française, par des ouvriers français ». On sait bien sûr qu’il donne son nom et son imagerie à une marque française toujours fameuse de vêtements de sport, le Coq sportif, entreprise originaire de Romilly-sur-Seine, près de Troyes.

Hors de France, ce coq symbolise souvent les Français. Ainsi en 1899, à l’occasion des négociations engagées entre la France et le Royaume Uni sur le partage des zones d’influence (qui aboutiront cinq ans plus tard à l’Entente cordiale), le Premier Ministre britannique, Salisbury, aurait eu ces mots à propos du Sahara : « Laissons au coq gaulois ces sables à gratter ! ». C’est un coq gaulois qui domine l’obélisque érigé près de Wissembourg en octobre 1909 en l’hommage aux soldats français morts pour la patrie lors des différentes batailles qui s’étaient déroulées dans la région du XVIIIe siècle à 1871 inclus, monument funéraire du Souvenir français que Hansi a si souvent fait figurer sur ses dessins patriotiques. En revanche les Allemands, la veille de l’inauguration, martèlent et détruisent les emblèmes qui, sur la base du monument, rappelaient par  trop des époques de victoires militaires françaises sur le voisin : le soleil de Louis XIV, la fleur de lis des Bourbons, le bonnet phrygien de la Révolution et l’aigle impériale de Napoléon. Pour eux, le coq est donc un symbole bénin, moins politique et moins offensant que ceux qu’ils effacent.

Image peu politique présente en mode mineur au milieu de symboles républicains entre 1870 à 1914, le coq gaulois, alors déjà cocardier, claironnant et dressé sur ses ergots,   acquiert plus de vigueur encore pendant la Grande Guerre.

À partir d’août 1914 et pour les quatre longues années de guerre, nous l’avons déjà évoqué et illustré, il s’oppose fièrement, toujours victorieusement, à l’aigle germanique, dans d’innombrables affiches et autres objets de propagande qui soutiennent l’effort de guerre ainsi que le moral des poilus et celui de l’arrière, dans les dessins d’une presse qui appellent à la lutte avec ardeur, sur des médailles, des cartes postales patriotiques qui, à chaque nouvel an, annoncent la victoire pour l’année ; souvent le voilà encore dressé sur l’invincible et tant popularisé canon de 75 ; ailleurs il accompagne Joffre : « Notre Joffre qui êtes au feu, que votre nom soit glorifié, que votre victoire arrive… » exprime une carte postale patriotique de 1915 illustrée sur laquelle l’image du général est accompagnée d’un grand et glorieux coq gaulois ; il apparaît souvent sur le char antique des Alliés unis contre la barbarie teutonne, aux côtés du lion britannique ou belge, de l’ours ou de l’aigle bicéphale russe, de la louve romaine ; ailleurs il triomphe de l’aigle de Guillaume II : « Aigle orgueilleux d’Allemagne, moi, le petit Coq Gaulois, ne te crains pas et t’attends ! Je te vaincrai ! »   proclame sur une carte postale patriotique de 1915 un coq dressé sur un canon de 75 aux côtés du drapeau tricolore face à un aigle germanique en repli frileux.

Dressé sur le casque à pointe

Dressé sur le casque à pointe

En vignette sur une carte postale à la gloire du 75

En vignette sur une carte postale à la gloire du 75

Le coq, le drapeau, la cathédrale de Reims incendiée

Le coq, le drapeau, la cathédrale de Reims incendiée

L’image du coq est donc très présente dans le soutien au moral des troupes et de l’arrière. Sur une autre carte postale, envoyée en 1915, voici collé le timbre tricolore – non postal – de la Ligue antiallemande revêtu du slogan « Pas de personnel, pas de produits allemands » avec, entre ces inscriptions, l’image d’un coq tricolore sur fond de soleil rayonnant. Quand les Argentins « aliadofilos », partisans des Alliés, célèbrent, le 19 mars 1916, une journée de la France et mettent en vente au profit des combattants une médaille en argent massif, si Marianne figure sur une face, l’autre est occupée par les écussons des deux pays surmontés par un grand coq gaulois, coq de guerre ou du moins coq de combat dont la vaillance rayonnante n’a rien de la férocité prêtée à l’aigle germanique, dit-on !

Le  coq gaulois  à Buenos Aires, médaille en argent

Le coq gaulois à Buenos Aires, médaille en argent

Le coq est également chanté, par exemple dans la chanson Cocorico ! ou l’aigle et le coq publiée en 1915 (paroles de Bertal-Maubon, musique de Léo Daniderff, chanson créée par Mmes Marthe Trémont-Maton et Gaby Montbreuse) :

 « Il était un Aigle puissant
Qui faisait des rêves de sang
Et qui voulait tenir le monde
Entre ses deux griffes immondes.
Il roulait vers le coq gaulois
Ses gros yeux fourbes et sournois
Et l’entourait, diplomatique,
D’ambassadeurs trop pacifiques…
Mais le jour où l’on a compris
Qu’il fallait prendre ses fusils…

(Refrain)

Cocorico ! Le coq a chanté
Notre Marseillaise immortelle
Et quand il a battu des ailes
Au soleil de La liberté
L’Aigle a compris dans un long sursaut
Que devant ses vaines menaces
Le coq lançait vibrant d’audace
Son appel à tous les échos
Debout les gars ! Debout les gars !
Cocorico !

Et quand l’Aigle bouffi d’orgueil
De la France a violé le seuil !
Il crut serrer la Capitale
Dans ses deux griffes triomphales
Mais brisant l’élan du pillard
Du pays surgit un rempart
De milliers de fières poitrines
Qui lui firent courber l’échine…
Et pour mieux le blesser au cœur
Dans un mâle frisson vainqueur…

Cocorico ! Le coq a chanté… »

Faut-il parler d’esprit patriotique ou de « bourrage de crâne » ? En tout état de cause, le coq est alors plus national, et cocardier, que républicain, plus patriotique que politique : il représente un peuple français uni, toutes opinions confondues, dans la défense du territoire national contre l’aigle aux « deux griffes immondes », contre le « lâche agresseur ». Au même moment bien sûr, dans l’imagerie patriotique allemande, c’est un coq gaulois froussard et déplumé qui souvent représente la France, affublé des autres défauts caractéristiques du coq du Roman de Renart, lubrique, vantard, vaniteux…

Pour le défilé de la Victoire, le 14 juillet 1919, à la hauteur du Rond-point des Champs-Élysées où passent les troupes françaises et alliées, une pyramide faite de canons allemands est surmontée d’un grand coq gaulois, vainqueur : le trophée de la Victoire… Photographies de presse et cartes postales immortalisent ce monument éphémère.

Après la Victoire, qui est donc claironnée par le coq, on construit dans presque toutes les communes de France ces monuments qui honorent les « morts pour la France » ou «  pour la Patrie ». Quand le monument n’est ni une simple stèle, ni un obélisque, trois types principaux de figurations l’ornent : soit un poilu, victorieux ou blessé, soit une allégorie féminine, France, Victoire, Patrie, Marianne ou veuve de guerre, soit enfin un coq gaulois. Souvent d’ailleurs, il est perché au sommet de l’obélisque du monument aux morts, quand il ne menace pas l’aigle. Soulignons que, là encore, ce coq est patriotique, consensuel et n’évoque plus la vigilance républicaine de l’époque révolutionnaire mais la nation victorieuse, la victoire française. D’ailleurs après la récupération de l’Alsace-Lorraine, un grand coq, victorieux, est érigé au-dessus de l’entrée française du pont de Kehl.

Entrée du pont de Kehl, côté français

Entrée du pont de Kehl, côté français

Mais par ailleurs est-il gaulois le coq qui figure assez souvent au-dessus des demeures en girouette imagée dans les campagnes françaises ? Sans doute n’est-il là que coq de la vigilance, indicateur des vents et protecteur du foyer.


Sans être devenu l’emblème officiel de la France, le coq gaulois est aujourd’hui un symbole consensuel, pratiquement sans couleur politique. Même hors de France, sauf peut-être en Belgique qui a son coq brabançon, il est identifié comme un emblème représentatif des Français. Il est courant que, par exemple des caricatures de presse allemandes ou françaises, on oppose le coq à l’aigle germanique. En outre en France, et à la différence de Marianne ou du bonnet phrygien, aucun parti politique ne semble avoir tenté, au moins après la monarchie de Juillet, de s’en emparer comme attribut.

Il est unanimement accepté et regardé sinon avec ferveur, du moins avec une sympathie amusée par les Français, tant dans les stades à l’occasion des compétitions sportives internationales (ce qui l’affecte de connotations  sportives, comme totem sportif des Français) que sur des timbres-poste, des pièces de monnaie (là donc avec un caractère plus officiel), des brochures de tourisme ou de publicité commerciale. Il est populaire, dans les deux sens du terme. En outre l’élégance de sa courbe et l’éclat de ses couleurs peuvent inspirer les artistes dans tout motif décoratif. Il est présent, en tricolore, sur le « logo » de la  fédération française de football ou de rugby, de tir, etc.

Certes  cet emblème familier a conservé  ou retrouvé une petite part de son cocorico patriotique (on dit volontiers qu’il est bien déplumé aujourd’hui), et une bonne part de ses défauts médiévaux, ces défauts que l’on prête volontiers aussi à nos ancêtres les Gaulois : le coq gaulois est rouspéteur, râleur, un peu coureur, vaniteux, volontiers arrogant, beau parleur et fanfaron ; on n’a oublié que sa couardise, car il est considéré comme un symbole de vaillance au moins depuis la Grande Guerre, sinon depuis Louis XIV ; ce consensus de sympathie dont il bénéficie n’est pas exempt d’une pointe d’autodérision, car il a bien les qualités – et les défauts – que les Français attribuent aux Gaulois, donc à eux-mêmes. Il représente bien les Français, mais manque un peu trop de sérieux, de noblesse (« animal de basse-cour ») pour représenter dignement la France. Le coq reste donc un peu cantonné dans son rôle d’animal « totémique » du peuple français.


Bibliographie  

-Colette Beaune, La naissance de la nation France, Éd. Gallimard, coll. folio-histoire, 1985.

-Michel Pastoureau, « Le coq gaulois »,  Les lieux de mémoire, t. III, vol. 3, Les France sous la direction de Pierre Nora, Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque illustrée des histoires, Paris, 1990.

-M. Pastoureau,  Les Emblèmes de la France, Éd. Bonneton, Paris, 1989 (avec un fervent plaidoyer de l’auteur en faveur du coq gaulois, à choisir selon lui comme l’emblème officiel de la France).

 -Arnaud Amelot, « L’ordre français à la galerie des Glaces de Versailles : un modèle resté sans postérité », La Revue des Musées de France, Revue du Louvre, 3 –  juin 2007, p. 55 à 66 (et, plus accessible, Jean-Marie Pérouse de Montclos, Histoire de l’Architecture française, de la Renaissance à la Révolution, Paris, 1989, p. 265-269).

-Anjalbert et Bonnet, Faïences révolutionnaires de Louis Heitschel, catalogue de l’exposition du salon Paris-Austerlitz des Antiquaires, Paris, 1985.

-Philippe Bordes et Gérard Sabatier, Aux Armes  Citoyens ! Les Sabres à emblèmes de la Révolution, catalogue de l’exposition du Musée de la Révolution française de Vizille, Vizille, 1987.

-Christian-Marc Bosséno, « La guerre des estampes. Circulation des images et des thèmes iconographiques dans l’Italie des années 1789-1799 », Mélanges de l’École française de Rome, t. 102, 1990, 2 (« Les imprimés de la Révolution en Italie », Actes du Colloque, Rome, 9-11 nov. 1989).

-Henri Galoy, « Ballade du Coq rouge », dans La Lanterne de Bruant, Paris, 1897 et dans L’Effort éclectique, n° 2, Bruxelles, nov. 1900.

-Eugène de Mirecourt, Les Contemporains. Cormenin, Paris, 1858.

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