Bartholdi de Suez à New-York

Frédéric Auguste Bartholdi (1834-1904) – en général on dit Auguste Bartholdi – est d’abord le sculpteur qui a réalisé deux statues très connues : le Lion de Belfort, 22 mètres sur 11 (1880), et la statue de la Liberté, 46 mètres de haut et même 93 en comptant le piédestal (1886), statue qui valu à son auteur la rosette de la Légion d’honneur.Sphinx 1910

l’Egypte, pays de touristes…

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Bartholdi, notable décoré, vers 1887

Le jeune artiste qui prend la pose vers 1855

Le jeune artiste qui prend la pose vers 1855

Ces deux œuvres sont d’ailleurs bien plus célèbres que leur auteur ; on a dit  que la statue de la Liberté était la statue la plus célèbre du monde, alors que Bartholdi, comme sculpteur, reste bien moins connu et reconnu que Michel-Ange ou Rodin. La genèse égyptienne de sa statue de la « Liberté éclairant le Monde » est une donnée qui, sans être inconnue, n’est pas souvent soulignée. C’est très jeune que l’apprenti sculpteur Bartholdi part en novembre 1855 pour l’Egypte où il fera partie d’un groupe de jeunes artistes français, une demie douzaine, et son voyage en Orient (Egypte, Yémen et Abyssinie) va durer sept mois va durer sept mois. Bartholdi a alors vingt et un ans : il est né en août 1834 à Colmar, dans une famille de notables protestants, une famille originaire d’Allemagne (Barthold ou Berthold est un nom fréquent en Allemagne, de « berht », brillant en vieil allemand) mais installée en Alsace depuis le XVIIIe siècle. Il a suivi à Paris des cours de sculpture, de peinture et d’architecture ; pour la sculpture il a été élève d’Antoine Etex, sculpteur de deux hauts-reliefs de l’Arc de Triomphe (la Résistance et la Paix), et de François Soitoux qui réalisera en 1848 l’effigie officielle de la République, en marbre, aujourd’hui placée devant l’Institut, à Paris, quai Conti : des artistes bien oubliés aujourd’hui mais très admirés alors, au moins dans les milieux officiels.

Dans le groupe qui se formera en Egypte, en dehors de Bartholdi, deux autres artistes ont laissé des traces estimées comme peintres orientalistes : Léon Gérôme, auteur de nombreuses scènes de genre grecques et égyptiennes et bientôt grand professeur aux Beaux-arts de Paris, et, moins connu, Léon Belly, dont l’œuvre picturale sera entièrement dédiée à l’Egypte où il effectuera trois longs séjours :

Léon Belly, L’arbre de Matarieh (sous lequel se serait reposée la Sainte Famille pendant la Fuite en Egypte)

Léon Belly, L’arbre de Matarieh (sous lequel se serait reposée la Sainte Famille pendant la Fuite en Egypte)

Bonaparte face au Sphinx, par Léon Gérôme

Bonaparte face au Sphinx, par Léon Gérôme

Ces jeunes artistes en formation vont en Egypte comme en pèlerinage aux sources de l’art, pour enrichir leurs connaissances artistiques au contact des monuments de l’Egypte ancienne et de l’Orient contemporain qui fait alors rêver. Pendant tout le XIXe siècle, la Grèce, l’Egypte et la Palestine sont ainsi des lieux de formation pour les artistes.

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Louis Napoléon Bonaparte, encore président de la République début 1852

En même temps qu’un voyage initiatique, éducatif, c’est un voyage d’agrément.

C’est le peintre Léon Gérôme qui l’écrit à son père, à Vesoul : «  Je pars avec des amis, tous légers d’argent mais pleins d’entrain » et il ajoute : «  Quatre gais compagnons aimant d’un amour égal la peinture, la chasse et la pêche ». Donc Bartholdi va pendant sept mois chasser, pêcher, dessiner et peindre des aquarelles, pendre des photos, surtout des photos de monuments et de personnages car, avec Léon Gérôme, il a en poche un vague ordre de mission de Fortoul, Ministre français de l’Instruction Publique le chargeant d’étudier « les Antiquités de l’Egypte ainsi que de la reproduction photographique des principaux monuments et les types humains les plus remarquables » : il ne s’agit pas d’une mission bien sérieuse, d’ailleurs elle est gratuite, non rémunérée ; la lettre de mission est plutôt une sorte de sauf-conduit destiné à impressionner les  autorités égyptiennes en cas d’ennuis sur place. Les Français, sous Napoléon III, étaient assez respectés en Orient, mais mieux valait prendre quelques précautions.

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Bartholdi et Gérôme en costume local

Bartholdi et Gérôme en costume local

Nos cinq jeunes gens (quatre au début puis un cinquième qui les rejoint à Edfou) vont remonter le Nil en « dahabieh », grosse barque à deux voiles latines dotée d’une cabine rudimentaire pour ses passagers. Du Caire jusqu’à Assouan et à l’île de Philae, ils pêchent, ils chassent et dessinent, tout en s’amusant bien. Par exemple ils s’habillent souvent en orientaux, comme bien des voyageurs à l’époque, avec tarbouche, turban, burnous… et ils se donnent des surnoms qui font arabe, avec le préfixe « Abou » : Gérôme devient « Abou Gérôme » et Bartholdi, comme il est un chasseur très maladroit qui ne réussi à abattre ses proies qu’en tirant à bout portant, il devient « Abou Portant » ! Et pour faire vraiment couleur locale, Léon Gérôme se fera raser la tête.

Autre amusement de gamins : un des compagnons collectionne les coléoptères, les scarabées, et c’est toujours Bartholdi qui lui apporte les plus beaux, les plus colorés, jusqu’à ce qu’un jour le jeune sculpteur lui en donne un qui porte peint sur son dos l’écusson de la ville de Colmar ; alors, selon un récit du voyage de Gérôme, « tristement le pauvre garçon jeta sa collection dans le fleuve » (comprenant enfin que Bartholdi peignait lui-même ses spécimens, en fait des scarabées tout noirs,  tout à fait ordinaires). Les jeunes artistes étaient déjà volontiers gamins et bohèmes au XIXe.

Bartholdi ne peint pas que le dos des scarabées pendant ses sept mois de séjour : il remplit quatre recueils de plus de deux cent dessins et aquarelles, auxquels s’ajoutent plus de cent photographies de monuments et personnages. Ceci avec la technique du « calotype », qui a remplacé le « daguerréotype » mais qui nécessite lui aussi un long temps de pose, or les Egyptiens, gais et nerveux, bougent constamment dira Bartholdi.

Il étudie aussi ce qu’il appelle «  ces êtres de granit dans leur majesté imperturbable, dont le regard bienveillant et impassible semble mépriser le présent et être fixé sur l’avenir illimité » ; Ce texte exprime avec une certaine élégance la fascination  qu’exerce la statuaire égyptienne sur le jeune sculpteur.

Avec le Sphinx, les pyramides, les colosses de Memnon représentant le pharaon Aménophis III, dix-neuf mètres de haut, dans la plaine de Thèbes, il est séduit par le grandiose, le colossal, le gigantesque de la statuaire monumentale égyptienne, « le colossal qui est un moyen durable de communiquer avec les foules » et de les impressionner, de  frapper les esprits.

Colosses de Memnon,  photo Bartholdi - Le temple de Philae, photo Bartholdi

Colosses de Memnon, photo Bartholdi – Le temple de Philae, photo Bartholdi

Il se donne d’ailleurs au contact de cette Egypte pharaonique des règles, esthétiques qu’il mettra en œuvre tant avec le Lion de Belfort qu’avec la statue de la Liberté :

Le lion, qui vaut par sa  situation au flanc du fort de Belfort

Le lion, qui vaut par sa situation au flanc du fort de Belfort

«  Le détail des lignes ne doit pas arrêter l’œil, les surfaces doivent être vastes et simples, délimitées par un dessin hardi et clair, mises en valeur aux plans importants ; l’ensemble doit présenter un caractère résumé, comparable à celui d’une rapide esquisse ».

Donc, au contraire de bien des sculpteurs de la seconde moitié du XIXe siècle, Bartholdi, instruit par la statuaire égyptienne, s’efforcera souvent, au moins dans ses statues colossales,  de rejeter les détails anecdotiques et touffus qui viennent alors surcharger les oeuvres, tous ces ornements cumulatifs  et ces accessoires symboliques qui encombrent  les statues. On a parlé à son propos d’un rapport fusionnel entre un site, une idée et un monument (le Lion de Belfort,  la Liberté de New York). En effet ce que lui apprennent aussi les monuments pharaoniques, c’est l’art de la mise en scène, l’art du choix du site qui met en valeur un monument, temple ou statue : mise en scène du Sphinx devant les pyramides de Guizèh ou des colosses de Memnon dans la plaine de Thèbes ; il appliquera la leçon pour le Lion de Belfort comme pour la Statue de la Liberté qui valent d’abord par le choix du site. Le Magazin pittoresque, en octobre 1877, écrit à propos du Lion de Belfort : « On ne pourra le comparer qu’au fameux Sphinx de Guizèh, le plus prodigieux monument sculpté de l’Egypte ancienne ».

En outre, pendant ce voyage, il garnit sa mémoire de souvenirs artistiques, d’exemples à utiliser. C’est ce qu’il dira plus tard, vers 1880, en proclamant : «  Je me félicite d’avoir roulé sur tous les chemins et parcouru une grande partie des pays d’Orient dès ma jeunesse. Si j’ai eu quelque succès, c’est à cela que je le dois et je vis encore sur les travaux que j’ai faits jadis ; c’est ainsi que l’on amasse de véritables trésors dans lesquels on n’a qu’à puiser ».

Sur le bateau qui mène nos jeunes artistes de Marseille à Alexandrie, survient une rencontre, fugace mais importante pour l’avenir de Bartholdi. Ce bateau emmène aussi Ferdinand de Lesseps et les quatorze membres de la « Commission scientifique internationale pour le percement de l’isthme de Suez », des savants de toute l’Europe. Lesseps est ancien consul de France en Egypte et ancien précepteur du fils de Méhémet Ali, Saïd Pacha, qui est depuis 1854 le nouveau vice-roi d’Egypte. La commission scientifique est reçue par ce vice-roi qui se laisse convaincre et accepte le creusement de l’isthme de Suez : ce sera la grande œuvre de Ferdinand de Lesseps, réalisée de 1859 à 1869 ; pour le jeune Bartholdi, c’est sinon un premier contact direct avec Lesseps, car nous n’avons aucune mention dans son courrier d’une telle rencontre, mais  sans doute déjà l’idée de chercher à s’associer d’une façon ou d’une autre au futur canal de Suez. Très avisé, Bartholdi sera toujours habile à utiliser ses moindres relations, à exploiter ses connaissances, à se construire un réseau, talent nécessaire pour les sculpteurs qui vivent de commandes publiques, ces commandes qu’il faut arracher avec les dents…

Le Sphinx de Guizeh, source d'inspiration du Lion de Belfort

Le Sphinx de Guizeh, une des sources d’inspiration du Lion de Belfort

De retour en France, Bartholdi entame une belle carrière de sculpteur. Très classiquement, il travaille surtout pour les places et jardins publics, avec des monuments officiels de personnages historiques, de gloires nationales : statue de Champollion (le pied sur une tête de pharaon, attitude qui blessera les Egyptiens) à Paris, dans la cour d’entrée du Collège de France, ; cette statue, imaginée dès 1865 ou 66 après un voyage à Figeac aura un comité parisien de souscription dont fait parti Ferdinand de Lesseps, auquel rien de ce qui touche à l’Egypte n’est indifférent, parce que lui aussi cherche à récolter de l’argent, pour son canal. Bartholdi fait encore la statue  de Rouget de L’Isle chantant la Marseillaise à Lons-le-Saunier, de Diderot à Langres, de Vauban à Avallon, de La Fayette – une de ses spécialités – à New York, Paris et Washington, de Vercingétorix à Clermont-Ferrand à partir de  1870, sans compter une demi-douzaine de statues de gloires locales de Colmar, sa ville natale où il deviendra plus tard lui-même une gloire locale avec, après sa mort, sa statue et son musée. Gloire locale, il a dès 1888 à Colmar (occupée par les Allemands depuis 1871), de son vivant, une rue à son nom, ce qui est rare (Lamartine, Victor Hugo, Pasteur).

Il s’épanouit donc dans cette époque atteinte de ce qu’un critique appela la « statuomanie » : pas de place ni de carrefour sans statue, pas de « grand homme », national ou local, sans une statue !

En 1857, un an après son retour d’Egypte et à seulement 23 ans, il gagne sur trente-cinq concurrents un concours lancé par la ville de Bordeaux pour orner la place des Quinconces avec une fontaine-monument représentant la Garonne et  ses affluents ; il reçoit bien le prix, de 6.000 francs-or, mais, pour diverses raisons, la ville de Bordeaux tarde et finalement ne lui fera jamais réaliser cette fontaine ; vexé par cette conduite indigne et lassé d’avoir trop attendu, Bartholdi, devenu célèbre, présentera une maquette en plomb de cette fontaine-monument en 1889, à la quatrième exposition universelle de Paris, celle du centenaire de la Révolution française et de la construction de la Tour Eiffel : le projet sera accepté et réalisé par la ville de Lyon, pour la place des Terreaux, devant hôtel de ville ; la Garonne et ses affluents sont devenus la Saône et les siens : cette fois il n’est pas nécessaire de modifier beaucoup l’apparence puisque la Garonne comme la Saône sont des naïades plus ou moins nues, entourées d’enfants nus et de chevaux marins cabrés ; c’est tout l’avantage d’une allégorie, d’une représentation symbolique, que de pouvoir en changer aisément de destination !

Mais revenons à l’Egypte de Bartholdi : en 1867, à la seconde exposition universelle de Paris, le successeur de Saïd Pacha, Ismaïl Pacha, est une des grandes attractions des fêtes impériales. Il est l’un des invités officiels de l’empereur Napoléon III. Un grand banquet est organisé pour lui à l’Hôtel de ville, 4000 couverts. Il se fait faire par un tailleur en vogue des habits à foison : 14 douzaines de pantalons, 8 douzaines de gilets, autant de redingotes… A ce moment le canal de Suez, œuvre franco-égyptienne, est tout proche de son achèvement et chacun en parle. Il est une des vedettes, des attractions de l’exposition. Il cherche par exemple à inviter dîner Hortense Schneider, l’actrice en vogue qui joue la Duchesse de Gerolstein et passionne les têtes couronnées. Le chef protocole de Napoléon III se trompe et lui adresse un soir Edouard Schneider, du Creusot, le marchand de canons, quiproquo qui donne une scène cocasse  ! Le vice-roi est fasciné aussi par les grands travaux de modernisation de Paris, œuvre du Baron Haussmann, qu’il tentera d’imiter dans la construction des nouveaux quartiers du Caire, entre la vieille ville et le Nil. Mais il est plus encore séduit par le charme, la grâce de l’impératrice Eugénie : il l’invite à venir présider les cérémonies d’inauguration du canal, prévues pour novembre 1869. Eugénie viendra effectivement en Egypte et sans son impérial époux, ce qui ravit doublement le vice-roi.

Lors de cette exposition universelle de Paris de 1867, on retrouve Bartholdi tournant autour de l’Egypte : c’est sans doute alors qu’il conçoit ce qui devrait être sa grande œuvre : une gigantesque statue-phare à placer à l’entrée du canal de Suez. Nous n’avons pas de trace d’une rencontre avec Ismaël Pacha, cet homme qui est invité de l’empereur, qui est reçu en juin 67 à l’hôtel de ville par le préfet Haussmann pour un banquet de quatre cents couverts suivi d’un bal …

Pour faire avancer son projet, il en réalise de 1867 à 1869 plusieurs maquettes en terre cuite modelée, qui sont aujourd’hui conservées au Musée Bartholdi de Colmar. La première, sans doute de 1867, mesure 37 cm de haut ; d’après l’échelle donnée par les personnages qui figurent sur le piédestal, de 15 mètres,  elle représente une statue de 28 mètres de haut, la hauteur exacte des colosses de Memnon, à Thèbes.

Première maquette de terre cuite (Musée Bartholdi, à Colmar), vers 1867

Première maquette de terre cuite (Musée Bartholdi, à Colmar), vers 1867

Avec son piédestal, elle dépasse même les quarante mètres. Cette statue-phare est une femme drapée à l’antique, brandissant du bras droit dressé une lanterne-phare ; son piédestal est de forme trapézoïdale, évoquant le pylône d’entrée d’un temple pharaonique. Bartholdi réalise au total six maquettes de terre cuite, ou du moins six sont conservées à Colmar, au musée Bartholdi. Elles connaissent des variantes : le bras dressé peut être le droit ou le gauche ; il brandit soit une lanterne  rectangulaire, soit un flambeau ; la coiffe varie également, entre coiffe de la femme-fellah égyptienne et large diadème pouvant, on le verra, abriter le système lumineux du phare.

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Bartholdi a donné plusieurs titres à la statue ainsi projetée :

  • le  Phare de Suez,
  • l’Egypte éclairant l’Orient,
  • l’Egypte apportant la Lumière (ou le Progrès) à l’Asie (la lumière symbolise, signifie le progrès humain).

Selon une lettre qu’il adressa à sa mère, Bartholdi aurait réussi à faire présenter ses esquisses  ou maquettes à l’Empereur et à l’Impératrice, qui seraient cependant restés réservés sur le projet : « Ils se bornèrent à faire des vœux pour mon succès »  écrit-il et il ajoute : «  Il faut aborder le taureau par les cornes ! » c’est-à-dire rencontrer le vice-roi en Egypte. En effet il ne semble pas l’avoir rencontré personnellement à Paris dans l’été 1867.

En artiste veillant à promouvoir ses oeuvres, Bartholdi s’embarque donc pour l’Egypte en mars 1869, quelques mois avant l’inauguration du canal prévue pour novembre. Il rencontre au Caire Ferdinand de Lesseps qui achève son canal et ne veut surtout pas du projet du sculpteur ; Bartholdi, dans une lettre à sa mère, écrit : « (Lesseps) m’a jeté pas mal d’eau froide sur mon enthousiasme » et il ajoute : « Je rentre dans ma chambre un peu triste des difficultés que je rencontre. Il en résulte que j’ai de petits accès de spleen ». Bartholdi obtient tout de même une entrevue avec le vice-roi ; mais celui-ci est tout  occupé par la préparation de l’inauguration du canal et  de l’accueil futur de la gracieuse impératrice. Aussi, après l’avoir fait attendre dans l’antichambre plus de deux heures avant de le recevoir,  Ismaïl Pacha se borne-t-il, selon Bartholdi, à remarquer que les femmes-fellah égyptiennes portaient leurs charges sur la tête et que donc la lumière du phare serait mieux placée sur le front de la femme-phare qu’au bout de son bras.

Aquarelle de Bartholdi et Nouveau dessin avec le phare sur la tête

Aquarelle de Bartholdi et Nouveau dessin avec le phare sur la tête

Notre sculpteur est certes déçu par cet accueil peu enthousiaste.

En fait Bartholdi arrive trop tard, quand le vice-roi n’a plus assez d’argent après le creusement du pharaonique canal qui le ruinera et amènera bientôt l’Egypte à se soumettre à la domination européenne ; d’ailleurs Ferdinand de Lesseps, l’ami français si bien placé, n’est pas prêt à soutenir la construction d’une telle statue-phare dont l’éventuel succès ferait de l’ombre à sa propre œuvre : il aurait d’ailleurs exprimé la chose en disant : « Le canal est son propre monument », c’est-à-dire qu’il n’a nul besoin d’un ornement complémentaire, d’une statue-phare.

Le mausolée à Méhémet Ali

Le mausolée à Méhémet Ali

Bartholdi tente encore de séduire le vice-roi : avec une aquarelle et un dessin où figure bien désormais la lumière sortant du front de l’Egyptienne et non plus du flambeau brandi ; avec aussi un projet de mausolée colossal de Méhémet Ali, le glorieux fondateur de la dynastie, dans lequel ce dernier figure en majesté, assis sur un superbe lion ; mais rien ne semble pouvoir modifier l’attitude du vice-roi et Bartholdi rentre à Paris déçu, ses dessins et maquettes dans ses bagages.

Tant d’efforts et de dépenses pour rien ? Non, car le sculpteur a une autre corde à son arc, un autre fer au feu.

Depuis 1865, il fréquente un grand juriste, professeur de droit constitutionnel comparé au Collège de France, républicain modéré et admirateur des Etats-Unis, Edouard Laboulaye (ou « de Laboulaye », noblesse inachevée acquise potentiellement peu avant 1789). Ils se voient assez souvent, en particulier dans les réceptions qu’offre Laboulaye dans sa maison de campagne de Glatigny, près de Versailles, et Bartholdi connaît le rêve, encore vague, de ce juriste : faire réaliser en Amérique un monument franco-américain à l’occasion du centenaire de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis du 4 juillet 1776 : ce serait un monument co-financé, ravivant et illustrant l’amitié franco-américaine tout en glorifiant la République, le régime républicain établi aux Etats-Unis depuis l’origine et que Laboulaye et ses amis politiques aimeraient tant rétablir en France. Bartholdi, à cette époque, n’a pas encore de convictions républicaines, il cherche surtout à placer ses œuvres,  aussi bien auprès d’un Vice-Roi d’Egypte que d’un Empereur des Français ou d’une République américaine. C’est là qu’on peut suivre le cheminement de l’idée de Laboulaye et de celle de Bartholdi : Laboulaye veut offrir un cadeau, une statue aux Américains pour le centenaire de la déclaration d’indépendance (4 juillet 1776, donc 1876) ; Bartholdi, avec ses souvenirs de la statuaire colossale égyptienne pense à une statue colossale, mais pas pour les Etats-Unis, loin de ses préoccupations, donc pour la plus proche Egypte : les deux projets se chevauchent et il y aura bientôt, après l’échec du second voyage de Bartholdi en Egypte, transfert aux Etats-Unis par Bartholdi de l’idée de statue égyptienne ! La transformation, dans les maquettes, est progressive et ce n’est qu’à la fin que la statue reçoit une couronne en rayons du soleil remplaçant un premier diadème.

De Suez à New York, de l’allégorie de l’Egypte à celle de la Liberté

De Suez à New York, de l’allégorie de l’Egypte à celle de la Liberté

Dès 1870 Bartholdi, comprenant que sa statue-phare ne sera pas acceptée par Ismaïl Pacha, modifie alors purement et simplement son projet : « l’Egypte éclairant l’Orient », transformée, devient « la Liberté éclairant le Monde », monument à offrir aux Etats Unis dès que Laboulaye pourra mettre en œuvre son rêve ; voilà donc une allégorie qui change de destination, cette fois en changeant de costume ; ce changement, ce « gauchissement » du projet est rapide : la première maquette d’une Liberté américaine date de 1870, soit quelques mois après son second voyage en Egypte, et sans doute peu avant la guerre franco-prussienne de 1870-1871 ; d’ailleurs en juin 1871, déprimé par la guerre et Colmar perdus, par ses échecs égyptiens de 1869, il part pour les Etats-Unis : émigration ou voyage à la recherche de commandes ? On en discute encore. Toujours est-il qu’à son arrivée en bateau à New York, il est séduit, fasciné par le site : un monument sur l’île de Bedloe, occupée par un fort militaire, avec en fond de tableau la ville.

Avec cette transformation de la coiffe de femme-fellah ou du némès de femme pharaonique en diadème, diadème-phare, la statue devient une allégorie sage de l’Amérique ou de la Liberté, allégorie « sage », calme, c’est-à-dire sans le bonnet phrygien, le bonnet rouge ou bonnet de la liberté alors encore conflictuel, subversif, mais avec un bandeau, un diadème donc, déjà ébauché dans les derniers dessins de « l’Egypte éclairant l’Orient ». Maurice Agulhon a bien démontré le caractère politique de l’absence du bonnet phrygien sur cette Liberté.

En 1870, et cela durera encore quinze à vingt ans, le bonnet phrygien, ornement classique de la Liberté, rappelle trop les violences révolutionnaires, la Terreur, la guillotine et bientôt les combats sanglants de la Commune de Paris – mars à mai 1871. Les Républicains modérés, qui ont renversé Napoléon III le 4 septembre 1870, veulent rassurer, à ne pas effrayer ; ils rejettent donc encore ce bonnet, objet d’effroi, de répulsion. Le diadème improvisé en 1870 est bientôt surmonté d’une couronne solaire : cinq puis sept rayons solaires au-dessus du diadème ; c’est un accessoire classique, qui figurait déjà par exemple en 1848 sur le sceau officiel de la Seconde République, le même qui figure aujourd’hui encore sur les panonceaux des notaires, officiers ministériels ; avec ses rayons lumineux, cette Liberté « éclaire le Monde », comme le fait le soleil ; elle a la majesté universelle de l’astre solaire ; ainsi transformée, elle gagne encore quelques accessoires assez sobres comme des chaînes brisées, qu’elle foule discrètement du pied, et la date de la déclaration d’indépendance, 4 juillet 1776  gravée sur une table de la Loi tenue de la main gauche, symbole serein du droit établi ; elle gagne surtout en taille, ceci surtout grâce à l’apport technique de Gustave Eiffel qui conçoit une armature intérieure de fer, avec quatre piles et des poutres secondaires métalliques entrecroisées, sous la couverture de plaques de cuivre.

L’apport technique de Gustave Eiffel : une armature intérieure, en fer

L’apport technique de Gustave Eiffel : une armature intérieure, en fer

Bien plus légère en plaques de cuivre qu’en bronze, elle peut grandir, grandir et passer de 19  à 46 mètres ( ou de 30 à 93 mètres avec le piédestal ), c’est-à-dire doubler ou tripler de taille jusqu’à battre le record du monde de hauteur, dans la catégorie « statues », ainsi que le record des coûts, c’est la statue la plus chère du monde. Le seul piédestal, qui sera financé par le peuple américain, coûte 100 000 francs, deux fois plus cher que le Lion de Belfort. Elle sera construite à Paris par la Maison Gaget, Gauthier et Cie, 24 rue de Chazelles dans le XVIIe, au nord du parc Monceau, un quartier chic aujourd’hui mais alors encore en partie un quartier d’ateliers artisanaux et industriels. Ajoutons qu’habilement et obsinément, Bartholdi niera toujours l’évidente parenté unissant sa Liberté à son Egypte : il fallait bien sûr, pour réussir en France et en Amérique, présenter la « Liberté éclairant le Monde » comme une œuvre inspirée par le seul souffle de la … Liberté, et non pas comme l’adaptation opportuniste, la transformation partielle d’un avant-projet égyptien refusé, ceci pour répondre à des plaintes de certains journaux américains dénonçant en 1884 la statue de la Liberté comme une «  statue d’occasion », un cadeau de second choix offert aux Américains après avoir été refusé par les Egyptiens.

Avec la défaite française face aux Prussiens de Bismarck et la perte de l’Alsace-Lorraine, donc de Colmar, sa ville natale, Bartholdi, qui fait une très belle guerre comme représentant de Gambetta auprès de l’armée de Garibaldi, dans l’Est de la France, est désormais semble-t-il sincèrement attaché à la République, cette République qui a tenté désespérément de poursuivre le combat abandonné par l’Empereur et de conserver l’Alsace-Lorraine, et donc Colmar.

Son nouveau projet bénéficie d’une conjoncture très favorable : le Second Empire s’est effondré en septembre 1870, vaincu par les Prussiens dans cette guerre déclenchée imprudemment par Napoléon III en juillet 1870 ; la République a été proclamée ; Laboulaye, ami de Bartholdi, devient un personnage important du nouveau régime : républicain « opportuniste », converti à la République par le biais du libéralisme que ne respectent pas les divers courants monarchistes et bonapartistes, il sera, comme parlementaire et professeur de droit constitutionnel, un des rédacteurs de la Constitution de la IIIe République, la constitution dite de 1875. Il va pouvoir s’atteler à la concrétisation de son rêve franco-américain, préparer le cadeau à faire offrir par le peuple français à l’Amérique. Ce cadeau sera, tout naturellement, la statue ébauchée par son ami Bartholdi. Le projet  prend vraiment corps en 1874, avec la création de l’Union Franco-américaine, présidée par Laboulaye, qui lance alors une souscription publique en France en 1875 et présente la statue revue et corrigée par Bartholdi comme le cadeau à offrir aux Etats-Unis, désormais  seuls  possibles mais lointains amis d’une France vaincue et républicaine, isolée des autres pays européens par les systèmes d’alliance de Bismarck qui l’encerclent comme dans un étau.

Cependant Laboulaye meurt en 1884, bien avant l’achèvement du projet. Qui donc va le remplacer à la présidence de l’Union Franco-américaine ? Ferdinand de Lesseps, l’homme qui avait contribué à  l’échec de la statue-phare de Suez mais qui sera de 1884 à 1886 un efficace promoteur de la statue de la Liberté.

En effet Ferdinand de Lesseps est alors à l’apogée de son prestige, acquis grâce au succès du canal de Suez ; on l’appelle communément « le Grand Français » ; il préside depuis 1879 le projet de construction du canal interocéanique de Panama, projet français apparemment plein d’avenir : personne alors ne s’imagine que, faute d’avoir prévu un système d’écluses indispensable pour le relief de l’isthme américain, ’il sombrera dix ans plus tard dans la faillite et le scandale.

Ajoutons enfin pour l’anecdote que Ferdinand de Lesseps eut la joie de voir ériger en 1889  à l’entrée nord du canal de Suez, à Port-Saïd, une statue de douze mètres le représentant lui-même, en personne ; c’est l’œuvre d’Emmanuel Frémiet, un collègue et ami de Bartholdi et auteur, lui aussi, de diverses statues de gloires publiques, comme une Jeanne d’Arc à Paris, place des Pyramides, ou un Bolivar à Bogota, en Colombie. La statue de Lesseps sera d’ailleurs  jetée dans les eaux du canal en 1956 par les manifestants égyptiens qui réagissaient à la « triple et lâche agression » franco-anglo-israélienne d’assaut du canal, tandis que l’œuvre de Bartholdi reste en place à l’entrée du port de New York, manifestation de l’amitié franco-américaine de la fin du XIXe siècle. Elle est d’ailleurs considérée assez tôt comme un symbole de l’Amérique, ou de la Liberté américaine, plutôt que comme un témoignage de l’amitié franco-américaine. Mais elle aurait donc pu, en conservant son premier aspect de femme-fellah hellénistico-égyptienne, trôner à l’entrée du canal de Suez …

En France, la statue de la Liberté  est vite très célèbre et populaire ; Bartholdi en offre ou en vend des réductions, souvent de deux ou trois mètres de haut, au total une douzaine sur le territoire français sur des places ou des jardins publics ; deux sont nettement plus haute, de 12 mètres environ : l’une érigée en 1889, en bronze, sur le pont de Grenelle à Paris, offerte aux Parisiens par la communauté américaine de Paris, l’autre érigée en juillet 2004 à l’entrée de Colmar (elle est en résine, simulant le bronze) pour le centenaire de la mort du sculpteur.

Pont de Grenelle, photo amusée de Robert Doisneau au passage d’une péniche

Pont de Grenelle, photo amusée de Robert Doisneau au passage d’une péniche

A  Colmar, en résine

A Colmar, en résine

Parmi les nombreuses spéculations courant autour de cette si fameuse statue, deux : d’une part, selon certain la Liberté aurait le profil, austère, sévère, de la mère de l’artiste, voire d’un modèle qui sera l’épouse du sculpteur. Pourquoi pas ?

Par ailleurs on a souvent glosé sur les effets de l’appartenance de Bartholdi à la franc-maçonnerie. On sait qu’il fut initié en 1875, dans la Loge Alsace-Lorraine, assez patriotique par son recrutement parmi les originaires ou les amoureux des provinces perdues (dont Jules  Ferry).

Stèle de terre cuite « Mystère d’Isis », 1874

Stèle de terre cuite « Mystère d’Isis », 1874

Une grande stèle de terre cuite d’1 m 18 acquise par le Musée Bartholdi de Colmar, appelée Mystère d’Isis et datant de 1874 intrigue. Trois personnages entre deux colonnes à l’égyptienne, soit Moïse, Pharaon et  Aaron, soit une scène d’initiation maçonnique, le compagnon, âgé, le Vénérable en pharaon et le jeune apprenti, reçu dans la Loge…Elle est étudiée par Régis Hueber, directeur du Musée Bartholdi de Colmar dans un article de la Revue du Louvre de 2002, fascicule 4.  Pour le même auteur, en tel cas, La Liberté éclairant le monde ne serait-elle pas la grande déesse Isis éclairant le monde ? C’est ce qu’il affirme, avec cependant un point d’interrogation, en participant à un ouvrage collectif intitulé Une fraternité dans l’histoire ; les artistes et la Franc-maçonnerie aux XVIIIe et XIXe siècles, éd. Somogy avec une communication intitulée « La Liberté éclairant le monde, simulacre d’Isis ? ». Régis Hueber y croit et cherche à le démontrer en découvrant des emblèmes franc-maçons comme l’étoile à six branches, formée de deux triangles – franc-maçons pour lui – ou encore les deux mains serrées de la fraternité, frères maçons pour lui, symbole de l’amitié franco-américaine aussi plus simplement. La recherche en franc-maçonnerie est toujours délicate et sujette à caution, les francs-maçons comme les anti-francs-maçons ayant tendance à voir partout l’action souterraine de ces sociétés secrètes, ou discrètes.  Ajoutons que parmi les membres de l’Union Franco-américaine et parmi les souscripteurs, il y a beaucoup de républicains modérés, qui à l’époque étaient souvent des francs-maçons… Affaire à suivre.

Bernard Richard

Bibliographie

– Robert Belot et Daniel Bermond, Bartholdi, éd. Perrin, Paris, 2002, l’ouvrage le mieux informé sur le sculpteur, avec une bibliographie à jour.

– Edward Berenson, La statue de la Liberté. Histoire d’une icône franco-américaine, éd. Armand Colin, 2012.

– Jacques Betz, Bartholdi, par un  historien de Colmar, publié en 1954 aux éditions de Minuit, et un numéro spécial de l’Annuaire de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Colmar de 1979, sous la direction du même Jacques Betz, donnent un premier et riche aperçu général.

 – Maurice Agulhon, Marianne au pouvoir, l’imagerie et la symbolique républicaines de 1880 à 1914 de éd. Flammarion, coll. Histoires, Paris, 1989, procure une analyse très fine des aspects politiques de l’oeuvre de Bartholdi (en particulier pp. 94-108).

 – Régis Hueber (par la suite directeur-adjoint du Musée Bartholdi de Colmar) mémoire de maîtrise  intitulé Le Voyage en Egypte et en Arabie heureuse (1855-56) de Frédéric-Auguste Bartholdi, 2 vol., n’est pas publié ; il est cependant consultable au Service commun de documentation de l’Université Marc-Bloch de Strasbourg, section Arts.

Les voyages de Bartholdi en Egypte ont donné lieu par ailleurs à des publications illustrées du Musée Bartholdi de Colmar :

– Dahabieh, Almées et Palmiers  (52 dessins du premier voyage en Orient, 1855-1856), Musée Bartholdi, 88 p., 1990.

– D’un Album de voyage, Auguste Bartholdi en Egypte (1855-1856), exposition du Musée Bartholdi (Colmar, 15 juin- 15 septembre 1990).

Sur Bartholdi et la franc-maçonnerie :

-Régis Hueber, « Le Mystère d’Isis, une sculpture maçonnique d’Auguste Bartholdi », Revue du Louvre, n° 4 octobre 2002.

– Régis Hueber, « La Liberté éclairant le monde, simulacre d’Isis ? », dans un ouvrage collectif intitulé Une fraternité dans l’histoire ; les artistes et la Franc-maçonnerie aux XVIIIe et XIXe siècles, éd. Somogy.

Enfin d’autres expositions ont fait l’objet de catalogues imprimés :

– Bartholdi l’Egyptien, impressions de voyage – 1855-56 et 1869 -, exposition du Centre Culturel Français du Caire (Le Caire, novembre 1991, coordonnateur Bernard Richard).

– D’aval en Amon, un itinéraire photographique à travers l’Egypte  (1850-1870), Musée Bartholdi, 24 p., 1997.

Le Camembert de la République et la Semeuse d’Oscar ROTY

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