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Paul Bert, l’Idéal Républicain – Jean-Pierre Soisson

Jean-Pierre Soisson, Paul Bert, l’idéal républicain, Editions de Bourgogne, collection Biographies, Messigny-et-Vantoux, 2008, 171 pages, 17 euros.

Après le François Ier de Jack Lang, le Henri IV de François Bayrou, après et avant bien d’autres, voici le Paul Bert  de Jean-Pierre Soisson, d’un Auxerrois l’autre. L’ouvrage est dédié, de façon œcuménique et un peu paradoxale, à René Rémond. Ce grand historien chrétien récemment disparu, certes bon connaisseur du parcours politique et intellectuel tant du biographe que du héros du livre, ne goûtait guère les idées de ce dernier en matière de religion.

Voici une rapide et alerte biographie, la cinquième que l’auteur ait consacrée à une personnalité bourguignonne et qui s’appuie sur un solide fonds documentaire. Celui-ci porte sur les écrits de contemporains, parents, amis, collaborateurs ou disciples, sur le fonds Paul Bert de la bibliothèque municipale d’Auxerre, sur divers Entretiens d’Auxerre que l’auteur a souvent honorés de son active présence, sur la thèse de droit de Stéphane Kotovtchikhine (Paul Bert et l’instruction publique, EUD, Dijon, 2000), voire même sur les travaux et expériences du biographe, car impossible d’être député d’Auxerre depuis des lustres sans avoir été amené à prononcer des éloges d’un si illustre prédécesseur. Toutes les facettes du personnage sont bien campées, de façon claire et attrayante.

Voici à Auxerre le jeune fils de notable, évoqué avec une sincère et confraternelle tendresse ; le « plus jeune professeur d’université de France » (à 33 ans), docteur en médecine et en sciences naturelles, avec ses nombreuses découvertes et ses succès académiques ; l’« homme de Gambetta », avec sa chasse au « cléricalisme », surtout dans l’école, la formation du futur citoyen, avec ses combats pour séparer l’école de l’Église et former des maîtres ; voici l’ardent patriote de 1870 qui s’oriente vers l’outremer, comme administrateur, à défaut de pouvoir espérer une récupération rapide des provinces perdues ; et, selon l’expression dont l’auteur nous rappelle qu’il l’avait employée devant le président Mitterrand en 1986 pour qualifier Paul Bert, le « réformiste du possible » – les radicaux des années 1880 disaient alors, par dénigrement, l’« opportuniste ». Il est éloigné de la radicalité mais sa posture est assaisonnée d’une verve bourguignonne, truculente et parfois féroce, d’un penchant à l’exagération qui effarouche Jules Ferry, très habile récupérateur de ses projets scolaires  avec ce qu’on appellera les « lois Ferry » et non pas les « lois Paul Bert », tout comme beaucoup prétendent que l’Yonne se jetterait dans la Seine et non l’inverse… L’auteur présente avec une grande justesse la position des « opportunistes » des décennies 1870 et 1880, et donc la conduite adoptée par Paul Bert (qui se place dans la frange de gauche de ces opportunistes) : convertir le monde rural à la République, sans l’effrayer mais en utilisant au mieux le levier de la propagande et de l’école publique

 Dans le but de rendre Paul Bert plus actuel, plus accessible au grand public, l’auteur a multiplié les rapprochements avec l’aujourd’hui. C’est une démarche habile et qui fleure bon son politique. Comparer le Gambetta de 1870-71 au de Gaulle de 1940 (p. 38), certes, encore que les termes de la comparaison auraient gagnés à être inversés, comme dans le Paul Bert inspirateur de la Lettre aux éducateurs de Nicolas Sarkozy (p. 69) ; voici encore Paul Bert en précurseur de la politique française actuelle face à l’intégrisme islamique (p. 88), en visionnaire annonciateur de l’union de la Méditerranée de notre président (p. 118). Sans doute est-ce là le prix à payer pour susciter l’intérêt du lecteur, pour éviter donc que Paul Bert, comme bien des notabilités de la Troisième République, ne disparaisse de la mémoire pour n’être plus, dans les communes du département, qu’un nom de rue ou d’établissement scolaire. En tout état de cause, comment demander à un politique de cesser d’en être un, surtout en l’occurrence sinon à un héritier spirituel, du moins à un successeur à Auxerre, ou en Puisaye, de celui dont il se fait le biographe ? Evidemment, Jean-Pierre Soisson est plus homme de rassemblement  que ne le fut le très vif et souvent intolérant Paul Bert.

Cependant, pas de compte-rendu crédible sans quelques critiques, dirons-nous un peu dans la ligne de Paul Bert ?

Commençons par l’éditeur, celui qui a laissé passer quelques coquilles : p. 44, un Laval au lieu de Javal [Émile] ; p. 56, un Charles Lepère décédé en 1855 au lieu de 1885 ; p. 160, un président Jules Gravy

L’auteur souligne bien la virulence réciproque des propos du Vatican et de Paul Bert, quand son manuel L’Instruction civique à l’école est mis à l’index, en janvier 1883 (p. 100).

En revanche pourquoi n’évoque-t-il pas les violentes attaques menées à l’encontre du député par la droite et par l’Église de l’Yonne, par exemple celles de la Semaine religieuse du diocèse de Sens et Auxerre qui consacre régulièrement des articles à ce qu’elle appelle en 1881 la « folie anticléricale » puis le « cas pathologique de M. Bert ». On verrait mieux ainsi que le député était une des cibles favorites, une des têtes de turc de la droite catholique qui dénonçait « sa haine furieuse » et  faisait de lui « une sorte d’Antéchrist ». De tels propos, caractéristiques d’une époque où le verbe se libérait après la censure bonapartiste, auraient en outre contribué à colorer l’ouvrage. Nous pouvons regretter aussi que J.-P. Soisson ne dise rien de la polémique suscitée à Auxerre et en France autour de l’emplacement de la statue du héros, statue prévue le 15 octobre 1888 par la majorité municipale radicale et anticléricale d’Auxerre face à la cathédrale. Rien non plus sur la polémique qui accompagna son éventuelle réconciliation avec la religion in articulo mortis, réconciliation vigoureusement niée par sa veuve. L’auteur rend ainsi plus consensuelle la figure conflictuelle de ce flamboyant  personnage. Dans un autre registre, rien sur les liens de  Paul Bert avec le sculpteur local, et  républicain, Edme-Marie Cadoux (Marie-Claude Garderet et Micheline Durand, Edme-Marie Cadoux, sculpteur de notre région, 1983, Musée Leblanc-Duvernoy d’Auxerre).Cadoux, publicité

      Un prospectus du buste de la République par Edme Cadoux                                               recommandé par Paul Bert

Mais comment reprocher à une courte biographie de ne pas être exhaustive ? Applaudissons donc cette synthèse attrayante qui vient combler si heureusement les lacunes éventuelles que peut comporter la connaissance de Paul Bert chez le citoyen icaunais de base, public-cible de l’auteur. B. Richard, 2009.

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