Madeleine-Sophie Barat, une sainte de Joigny (Yonne) et sa communauté dans le monde, les dames du Sacré-Cœur

Ouvrage publié en 2009
(La Gazette89 éditions, Egriselles-le-Bocage, Yonne, France, 6 euros)

Les grandes lignes de la biographie et de la spiritualité de sainte Madeleine-Sophie Barat (1779-1865), fondatrice de la congrégation du Sacré-Cœur ont souvent été présentées dans des publications tant laïques que religieuses de l’Yonne, depuis Notre Saint-Thibault (de Joigny) de 1937, bulletin paroissial, jusqu’à L’Yonne Républicaine des 7 mai et 19 juin 2009 en passant par L’Écho de Joigny. Il s’agit indubitablement d’une des gloires de la cité jovinienne, avec saint Vincent de Paul, dans le domaine religieux. Le retour de la châsse de la sainte, revenue de Belgique en France pour être installée dans l’église Saint-François-Xavier (Paris, VIIe) le 19 juin 2009, fut également l’occasion d’une pieuse littérature.

Cependant très rarement furent présentées les pensionnats pour la création desquels Madeleine-Sophie consentit à sacrifier sa vocation première de carmélite, pensionnats qui étaient aux antipodes du style de vie du Carmel.
Il s’agit ici de tenter de replacer sa vie dans le contexte historique : une courte histoire de la sainte, mais ni petite histoire, ni histoire sainte.

Brève biographie

Madeleine Louise Sophie Barat naquit à Joigny dans la nuit du 12 au 13 décembre 1779, naissance prématurée due aux frayeurs de sa mère provoquées par l’incendie d’une maison voisine. Toute sa vie, on l’appela Sophie, ce n’est qu’après sa mort qu’on passa à Madeleine-Sophie, prénom double retenu pour sa canonisation ultérieure[1]. Troisième et dernière enfant de la famille, elle a une sœur, mariée en 1795 à un mercier et plutôt malheureuse en ménage malgré dix maternités. Pour Sophie, ce sont de nombreux neveux et nièces dont une partie servit plus tard dans sa congrégation, conformément à des pratiques courantes, mais sans y briller. Son frère aîné Louis, séminariste à Sens, diacre en 1790, un temps professeur au collège de Joigny, plus tard ordonné prêtre clandestinement à Paris en septembre 1795, joua un rôle capital dans sa formation religieuse et son orientation. Il guida d’une main exigeante son éducation à Joigny, puis à Paris à partir de l’automne 1795, après que leur mère, plus instruite que leur père tonnelier, eût consenti à ce que la jeune fille y suive son frère. Joigny ne pouvait apporter guère plus à cette jeune fille de 16 ans, de loin la plus savante et la plus cultivée de cette petite cité diront ses biographes.

Comme beaucoup de prêtres ou futurs prêtres de l’époque révolutionnaire, Louis fut marqué à vie par la rupture de l’Église et de l’État en 1791-92. L’historienne de la Révolution Mona Ozouf[2] qualifie cette rupture d’« énigmatique et de ni pensée ni voulue » ; elle tente de l’expliquer par la force de l’antique et solide alliance de l’Église avec ce qu’elle appelle les « puissances que la démocratie renverse », c’est-à-dire avec les monarchies de droit divin.

Toujours est-il qu’à cause de ce conflit, Louis Barat avait été emprisonné à Paris en août 1793 (comme diacre réfractaire, ayant dénoncé son serment de fidélité à la Constitution), qu’il n’avait échappé à la guillotine que grâce à la chute de Robespierre, fin juillet 1794, ne sortant de prison qu’en février 1795. Il resta traumatisé par cette dure épreuve, ces heures angoissantes de la Terreur. Sa sœur et élève en fut tout aussi marquée, ce qui transparaît dans ses jugements futurs sur les transformations politiques que connut la France et ce qui facilita grandement plus tard ses relations avec les milieux blessés par la Révolution, en particulier la noblesse contre-révolutionnaire, en France et ailleurs. Louis Barat, entré en contact en 1800 avec les « Pères de la Foi » qui travaillaient au rétablissement des Jésuites, devint Jésuite lui-même après la restauration de cet ordre religieux en 1814. Il contribua, avec les Pères de la Foi, à détourner sa jeune sœur de sa vocation première de carmélite et à l’orienter vers la nouvelle congrégation, enseignante, que projetaient de créer ces Pères.

Après des vœux prononcés à Paris le 21 novembre 1800, Sophie Barat fut choisie à Amiens le 21 décembre 1801 comme supérieure de cette communauté émergeante qui avait commencé à s’organiser à Paris en 1800 et avait gagné Amiens en 1801 pour prendre en charge une petite école déjà existante. Le 18 janvier 1806, la voilà élue « supérieure générale à vie » par ses consœurs, à 26 ans. Pour fonder des maisons ou les visiter, Sophie passa une grande partie de sa vie à voyager, malgré une santé souvent chancelante et de mauvaises chutes. Elle arpenta vaillamment la France et l’Europe, avec une ou deux compagnes, et écrivit des milliers de lettres. Elle n’ira pas jusqu’en Amérique mais y envoya des collaboratrices créant elles aussi de nombreux pensionnats et écoles, en Amérique du Nord puis du Sud en passant par les Antilles. À partir de 1852, elle se fixa à Paris (et à Conflans, dans l’actuelle commune de Charenton, où fut transféré le noviciat parisien en 1842). Elle n’effectua plus ensuite que quelques rares visites à l’extérieur. Elle décéda le 25 mai 1865 à Paris boulevard des Invalides, dans la nouvelle maison mère construite en 1858 dans le parc du pensionnat parisien, mais c’est plus modestement à Conflans que son corps reposa. En 1865, sa congrégation enseignante était formée de près de 100 maisons à travers le monde et de plus de 3 500 religieuses (cinq maisons et une centaine de religieuses en 1815). Proclamée vénérable le 18 juillet 1879, bienheureuse le 24 mai 1908, elle fut canonisée le 24 mai 1925 et sa fête liturgique fixée au 25 mai, date anniversaire de son décès.

Pendant toute sa vie, Sophie Barat se soucia toujours de sa famille et passa souvent par Joigny pour la retrouver et l’aider et pour oublier un moment ses lourdes tâches de supérieure générale. À partir de 1852 et jusqu’à sa mort, c’est à Paris qu’elle réunit régulièrement cette famille, une fois par an.

Un créneau éducatif très ciblé sur les « jeunes filles du monde »

Élue supérieure générale à l’âge de 26 ans, Sophie va désormais jouer dans la cour des grands, des Grands, l’essentiel de sa vie en tant que supérieure générale d’une congrégation religieuse enseignante. Cet ordre religieux, après divers avatars (les Delitte de Jesu, les Dames de la Foi, les Dames de l’Instruction chrétienne…), prit le nom de Société du Sacré-Cœur. Bien que consacrée à la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, l’ordre ainsi créé n’avait pas pu prendre dès le début sa future appellation, car celle-ci évoquait beaucoup trop, sous la Révolution et l’Empire, l’emblème choisi par des révoltés vendéens, révoltés ensuite réhabilités et honorés sous la Restauration. Ce n’est qu’en 1815 que la congrégation prit officiellement son nom de « Société du Sacré-Cœur », ou du « Sacré-Cœur de Jésus », lors du conseil général qui fixa ses constitutions, acceptées par le pape l’année suivante et par le gouvernement français en 1827 (sous Charles X). Le siège de la Société passa en 1816 d’Amiens à Paris. Ses statuts et son règlement avaient été inspirés et rédigés avec deux Jésuites, le père Joseph Varin (celui-ci reprenant le projet éducatif d’un prêtre français émigré en Autriche et prématurément disparu, en 1797, Léonor de Tournély) et le père Julien Druilhet. La Compagnie de Jésus (les Jésuites), abolie par le pape en 1773 sous la pression de divers monarques en raison de sa trop grande implication dans les affaires du siècle, venait d’être rétablie en août 1814 par le pape Pie VII, de retour à Rome. Fondée par Ignace de Loyola au XVIe siècle, elle avait, dans son organisation, des caractéristiques propres, très différentes de celles de la vie monastique : pas d’obligation de clôture, grande possibilité de déplacements et de contacts avec les laïcs qui formaient le public-cible de son action. Les Jésuites, particulièrement instruits, s’adressaient de façon prioritaire aux dirigeants, aux classes dirigeantes. Ce sont ces traits qui inspirèrent dès sa fondation la future institution féminine de Sophie Barat, d’autant que ce sont des Jésuites, de futurs Jésuites, qui en définirent les buts. L’institution était consacrée à l’adoration du cœur sacré de Jésus et à l’éducation des « jeunes personnes du monde ». C’est ce qu’indique le règlement de 1815 de la Société :
« L’éducation chrétienne des jeunes personnes du monde est le premier et le plus important moyen qu’emploie la Société pour honorer le divin cœur de Jésus, auquel elle est consacrée ; toutes les maisons de la Société tendent à ce but, en ouvrant des pensionnats aux jeunes personnes, parmi lesquelles on n’admettra pas d’externes [être loin des tentations du monde extérieur] ». Le texte dit encore : « Il faudra leur faire apprendre tout ce qu’il leur importe de savoir dans la conduite de la vie et l’agrément de la bonne société »[3] .

Dans une conférence faite en 1843 devant les maîtresses du pensionnat d’Amiens, Sophie Barat, revenant sur l’origine de sa congrégation enseignante, en rappelait les finalités premières :
« Les pauvres ne manquaient pas alors de secours [c’est-à-dire de soutien religieux, lors de la fondation de la Société], mais la haute classe de la société était tout à fait négligée [sous entendu : dans le domaine religieux], c’est donc pour elle que nous avons été établies. L’œuvre des orphelines, celle des pauvres est excellente, ce n’est pas précisément pour cela que les premiers membres ont sacrifié leur attrait pour la vie contemplative du Carmel, c’est pour des enfants qui, destinées à tenir un haut rang dans le monde, ont besoin d’une instruction chrétienne plus solide, d’un fond de piété plus affermi pour les soutenir au milieu des dangers qui les attendent » [4].

Ces propos tenus par la fondatrice même des Dames du Sacré-Cœur sont on ne peut plus clairs. Pourtant bien des publications éditées encore en 2009, à l’occasion du retour de la châsse en France, ne disent rien de la sorte, se limitant le plus souvent à parler d’« une congrégation féminine nouvelle qui se consacrerait à l’éducation des jeunes filles », sans plus [5].

Certes et comme le souhaita toujours l’humble fondatrice, chaque pensionnat fut généralement accompagné d’une école gratuite pour petites filles pauvres (pour une éducation élémentaire, voire professionnelle) et même d’un orphelinat, si les circonstances du moment l’imposaient (en particulier après les épidémies de choléra qui scandèrent le XIXe siècle). Mais la fondatrice s’affirme nettement comme une petite sœur des riches, de ces pauvres filles de riches à l’instruction chrétienne « tout à fait négligée ».

L’école gratuite pour petites filles pauvres est là en grande partie pour l’édification des jeunes filles du monde, pour enseigner à celles-ci le devoir de charité, pour les initier aux bonnes œuvres, une des tâches les attendant dans le grand monde…

C’est bien ce créneau spécifique de l’éducation des « jeunes filles du monde » choisi par la congrégation du Sacré-Cœur qui fait l’originalité de cet ordre enseignant au XIXe siècle (avec, par exemple, l’Assomption, un peu plus tardive et destinée, selon sa fondatrice, à « l’aristocratie libérale », noble ou bourgeoise) par rapport à la plupart des autres congrégations enseignantes féminines, même si, avec des critères du XXIe siècle, certains seraient tentés de critiquer un tel choix. Cette critique serait en fait une méconnaissance de l’esprit du XIXe siècle et donc un grave anachronisme. On ne peut pas exiger d’une sainte personne, fut-elle canonisée, de n’être pas influencée par son temps et par le milieu dans lequel s’épanouit sa vocation. Ce serait comme s’indigner de voir l’esclavage accepté par saint Augustin dans l’Afrique du Nord romaine des IVe et Ve siècles, ou s’indigner d’apprendre que, dans les années 1820-1830, les religieuses du Sacré-Cœur avaient quelques esclaves à leur service dans leurs pensionnats de Louisiane. Il faut bien constater, sauf à nier l’Histoire, que toute personne, même si elle est capable d’anticipations, vit essentiellement dans et avec son époque. Trop souvent l’œuvre de Sophie est masquée par le silence fait sur la mission enseignante très spécifique à laquelle la sainte se sacrifia de 1801 à sa mort en 1865, tout en enviant parfois la sérénité du Carmel ou l’humble condition des « sœurs coadjutrices » de sa congrégation, sœurs consacrées aux seules tâches domestiques.

La vocation essentielle et la réputation des Dames du Sacré-Cœur furent l’éducation des jeunes filles de « la haute classe de la société », de ces « enfants destinées à tenir un haut rang dans le monde », conformément à l’impulsion donnée en accord avec les finalités spécifiques des Jésuites. Ainsi serait formée une élite chrétienne qui, elle-même, agirait sur son entourage immédiat, la « bonne société », puis, comme par capillarité, sur l’ensemble de la société, de haut en bas, conformément à l’action qu’on peut mener dans une société à base inégalitaire. L’abandon des croyances religieuses par la noblesse, abandon sensible à partir du XVIIIe siècle, était considéré par elles comme le premier mal à soigner.

En 1925, dans une biographie destinée au grand public catholique, Geoffroy de Grandmaison exprimait bien les finalités de la Société du Sacré-Cœur, tout en révélant sa propre imprégnation idéologique très réactionnaire en termes crus, en tout cas bien peu politiquement corrects au XXIe siècle :
« Cette chimère d’égalité, qui entête le monde depuis cent ans, et qui jette pêle-mêle riches et pauvres dans le monde de ses écoles, d’où sortent les déclassés et les révoltés, n’avait pas de prise sur le bon sens religieux de Mme Barat. Elle pratiquait trop la charité chrétienne pour s’illusionner devant le décor d’une fraternité qui aboutit à la haine sociale.
La composition « select », comme disent les Anglais, des pensionnats du Sacré-Cœur, trouve donc son explication dans cette pensée : élever la jeune fille du monde avec l’éducation et l’instruction appropriées à son rang, la préparer à user de ce rang pour faire plus de bien, développer autour d’elle la piété et la foi, fonder une famille chrétienne, demeurer au foyer l’appui intelligent de son mari, la tutrice morale de ses enfants.
Pour le succès de telles maisons, à tous les degrés du professorat et de la surveillance, des maîtresses de bonne race et de bon ton conviennent » [6].

Ces pensionnats sont destinés, dit le Règlement de 1815, à donner une « éducation chrétienne ». L’expression est un peu redondante parce que, avant l’action des ministres Victor Duruy (1867, Second Empire) puis Camille Sée (1880, Troisième République), l’enseignement secondaire des jeunes filles était automatiquement chrétien, dans des pensionnats laïques comme religieux, l’Université se concentrant sur l’éducation des seuls garçons. Victor Duruy crée par circulaire du 30 octobre 1867 des cours secondaires pour jeunes filles aisées, cours donnés en principe par 3000 enseignants de l’Université impériale, c’est-à-dire par des professeurs de l’enseignement public secondaire ou supérieur. Cette initiative, jugée dangereuse par l’Église, suscite une violente campagne des milieux catholiques avec l’appui de Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, théoricien de l’école confessionnelle et illustre initiateur du procès en canonisation de Jeanne d’Arc. Dans sa Première Lettre contre l’enseignement secondaire [public] des filles (1867), l’évêque emploie une expression qui fait mouche, chez ses partisans comme ses adversaires, en disant que « les jeunes filles sont élevées sur les genoux de l’Église », sous-entendu « et doivent le rester ». Victor Duruy en perd son portefeuille en 1869, mais, justice immanente, c’est un lycée de jeunes filles portant son nom qui est installé, en 1912, dans les murs de l’ancienne maison mère du Sacré-Cœur, boulevard des Invalides, hommage posthume à l’action de ce pionnier de l’enseignement secondaire laïque des filles. Victor Duruy, avant sa circulaire d’octobre 1867, avait écrit dans un rapport à l’empereur : « Une partie de nos embarras actuels proviennent de ce que nous avons laissé leur éducation [celle des jeunes filles] aux mains de gens qui ne sont ni de leur temps, ni de leur pays » ; ces propos semblaient même viser en particulier les religieuses enseignantes du Sacré-Cœur [7].

L’accent mis sur l’éducation des filles est une constante de l’Église au XIXe siècle, dans une période où les hommes s’éloignaient de la religion et à laquelle Claude Langlois, grand historien du christianisme, a consacré en 1984 un maître-ouvrage justement intitulé Le Catholicisme au féminin. Les congrégations françaises à supérieure générale au XIXe siècle. Et dans ce cadre général, le Sacré-Cœur s’assigne donc un créneau spécifique.

Dès l’origine, les établissements d’éducation prestigieux (on dit souvent « huppés ») fondés par cette congrégation s’adressent aux « jeunes personnes du monde » et respectent la vision traditionnelle voulant que l’éducation s’adapte à la destinée sociale de l’enfant, destinée fixée par la place occupée dans la société par les parents de cet enfant (cf. Geoffroy de Grandmaison). Il est d’ailleurs un peu paradoxal de voir la fille d’un tonnelier de Joigny, certes éminemment cultivée et spirituelle, placée ainsi à la tête d’une congrégation si select par le recrutement de ses religieuses et par son public-cible : habile inspiration des Jésuites, divine providence ou les deux ?

L’hôtel Biron, une maison mère prestigieuse à Paris

Après avoir un temps multiplié les fondations entre Amiens, Grenoble, Poitiers, Niort et Paris toujours sous l’aile des « Pères de la Foi » devenus Jésuites, l’institution, installée un moment rue des Postes près de la maison parisienne des Jésuites, acquiert à Paris pour sa maison principale, en 1820, l’hôtel Biron. C’était un somptueux hôtel noble du XVIIIe siècle construit sur les plans de l’architecte Jacques Gabriel. L’achat est réalisé grâce à un don du roi Louis XVIII, pour plus d’un quart de la somme, et à un prêt à bas taux accordé par le marquis de Montmorency-Laval et deux riches hommes d’affaires d’Amiens. La supérieure de cette maison parisienne est une des principales collaboratrices de la fondatrice, Eugénie de Gramont, religieuse du Sacré-Cœur, directrice à Amiens puis Paris. La mère d’Eugénie avait été dame d’honneur de Marie-Antoinette ; son père, comte de Gramont d’Aster, était mort en émigration en Angleterre en 1795 ; son oncle, le duc de Gramont, logé aux Tuileries, avait obtenu du roi l’octroi du don pour l’acquisition de l’hôtel Biron ; enfin son frère était pair de France. Le duc de Gramont, avant 1789, était gentilhomme de la Maison du comte de Provence, futur Louis XVIII, qu’il avait accompagné dans toutes ses pérégrinations d’émigré à l’étranger ; il était très proche du roi qui l’avait par exemple envoyé à Londres en 1821 pour le représenter au couronnement de Georges IV. Il faisait partie des ultras, avec son beau-frère Jules de Polignac. Le marquis Eugène de Montmorency-Laval, gendre de l’illustre penseur contrerévolutionnaire Joseph de Maistre, était, comme son cousin Mathieu de Montmorency, un membre très actif de l’ordre des Chevaliers de la Foi, ce « groupe de pression » créé dès 1810 pour la reconquête royaliste et catholique de la France et qui veillait à l’union du Trône (des Bourbons) et de l’Autel : sur le berceau des Dames de la Foi s’étaient donc penchés les Pères de la Foi et les Chevaliers de la Foi, ce que la comtesse de Boigne, noble libérale, appellait « le parti prêtre et le parti émigré ». Eugénie de Gramont était ainsi une aristocrate d’influence, dotée d’un beau réseau de relations au sein de la haute noblesse parisienne, et en même temps une personne très marquée par ce qu’on appellera le royalisme ultra, nostalgique de la monarchie traditionnelle.

La localisation du nouveau siège parisien, rue de Varenne (on dit désormais souvent « la rue de Varenne » pour désigner la résidence et le pensionnat des Dames du Sacré-Cœur), n’est pas indifférente et inquiéta un peu l’humble fondatrice. Ce siège est au centre de l’aristocratique faubourg Saint-Germain, un quartier de la rive gauche qui, face aux Tuileries, a pris son essor au début du XVIIIe siècle quand, après la mort de Louis XIV, le Régent préféra Paris et ses plaisirs à Versailles. Près de trois cents hôtels nobles y sont alors construits car la noblesse française déserte en partie le quartier du Marais et Versailles. Ce qu’il en reste aujourd’hui héberge ambassades et ministères (l’hôtel Matignon par exemple). Le nom de la rue de Varenne rappelle d’ailleurs étymologiquement l’état d’origine du quartier : il vient de « garenne », c’est-à-dire des friches qui s’étendaient encore là avant l’essor des constructions.

Émigrant à partir de 1789, revenant peu à peu à partir du Directoire, pour bouder ensuite la cour des Tuileries sous Napoléon, la noblesse du faubourg Saint-Germain retrouve pouvoir et bonheur avec la Restauration, ses plus beaux jours. À partir de 1830, elle ignore royalement Louis-Philippe, le « roi des pavés » ; elle se félicite ensuite de la destitution de cet « usurpateur » par la Révolution de février 1848, s’inquiète cependant de la République, retrouve son calme avec Louis-Napoléon Bonaparte et se félicite enfin du coup d’État du 2 décembre 1851 qui permettra au Prince-Président d’être proclamé Empereur des Français le 2 décembre suivant. Le Second Empire, au moins jusqu’à la mort de Sophie Barat (1865), favorise les ordres enseignants confessionnels (en application de la loi Falloux de 1850) et d’une façon générale l’Église catholique, même si l’approche de l’unité italienne, néfaste au pouvoir temporel du pape, rend parfois difficiles les relations entre les deux pouvoirs.

C’est donc dans un quartier bien typé où se situe la plus forte concentration d’aristocrates de Paris, et dans un bâtiment somptueux, prolongé par un immense parc, que s’installe la Société du Sacré-Cœur à partir de 1820. Certes les religieuses, impressionnées par un luxe qui ne correspond pas à leur vocation, n’occupent au début que les communs (les anciennes écuries), installent l’école gratuite pour filles pauvres dans d’autres communs et font de l’hôtel Biron lui-même, toujours luxueusement décoré (sauf « tableaux indécents », enlevés) et meublé, le pensionnat pour « jeunes personnes du monde ». Celles-ci y retrouvent un cadre qui leur est familier, familial. La maison du Sacré-Cœur fut dans ces années 1820 « honorée des visites de la duchesse d’Angoulême et de la duchesse de Berry [sœur et belle-fille de Charles X] qui conduisait, par récompense, le duc de Bordeaux [futur comte de Chambord] et Mademoiselle, dans les jardins de l’hôtel Biron »[8] . Plus tard, à partir de septembre 1846, quand Sophie prend la direction effective du pensionnat de la rue de Varenne, elle fit mettre en vente peu à peu tous les trésors d’art du XVIIIe, lambris dorés, boiseries, miroirs, panneaux peints de scène régence à thèmes champêtres et même rampes d’escalier et balustrades en fer forgé. C’est dans un triste état que la République récupérera ce palais qui, restauré à grands frais, sert aujourd’hui de cadre au musée Rodin. Entre temps, le parc avait été loti avec, en 1858, un grand bâtiment pour le logement des religieuses et l’administration générale de la Société (aujourd’hui lycée Victor Duruy). Les conservateurs du Musée Rodin ont des mots très durs contre le mauvais traitement que les Dames du Sacré-Cœur avaient fait subir, au fil des temps, au noble hôtel Biron : horloge scolaire perçant le fronton, cloisonnement des salles, forêt de cheminées adventices pour le chauffage, constructions parasites, construction entre l’hôtel et le « petit hôtel » d’une chapelle néo-gothique détonnant au milieu de ces bâtiments classiques, pillage de la décoration… Mais ce qui compte en 1820, c’est la noblesse du lieu pour attirer le public-cible, une image de marque qui colle désormais au Sacré-Cœur et que déplore encore en 2000 l’historienne Phil Kilroy [9] .

Le succès des Dames du Sacré-Cœur en France

Le carnet d’adresses d’Eugénie de Gramont facilita un recrutement aristocratique de qualité exceptionnelle, tant pour les élèves que pour les novices, futures religieuses enseignantes. Sophie Barat n’osa même pas inscrire au pensionnat parisien une de ses propres nièces qui étudiait à Amiens : « Je veux éviter de la mettre avec cette noblesse presque sans mélange »[10] . Quand, en août 1830, Sophie Barat quitte rapidement Paris, effrayée par la révolution qui a chassé Charles X du trône, elle part accompagnée de Mmes de Charbonnel, de Constantin et de Gramont et laisse la maison mère à la garde de Mmes de Marbeuf et de Varax. Bientôt de retour, Mme de Gramont, en supérieure avisée et mondaine, oriente l’éducation, conformément à la demande des familles, vers les « arts d’agrément » (musique, dessin, arts de la table et de la conversation, art épistolaire, initiation à la danse) ; elle ouvre en outre un bureau des mariages pour contribuer à « caser » les grandes élèves dans des familles de même niveau social (avec liste des élèves à marier et état de leur fortune), activité qui scandalise Sophie (et bien d’autres, clercs ou laïcs) sans que, pendant trop longtemps, elle ose en imposer la suppression [11].

Par ailleurs, dès les débuts de la monarchie de Juillet, Eugénie de Gramont reçoit fréquemment puis héberge dans l’hôtel Biron l’archevêque de Paris, Mgr de Quélen. Son archevêché avait été mis à sac à deux reprises en juillet 1830 et en février 1831 (après une messe solennelle et ostentatoire acceptée par l’archevêque pour l’anniversaire de l’assassinat du duc de Berry) ; cet archevêque, pair de France depuis 1822, refusa jusqu’à sa mort, malgré le Concordat de 1801, de reconnaître Louis-Philippe, cet Orléans qu’il considérait comme un usurpateur du trône des Bourbons.

Alarmée de voir ainsi « la réputation et l’existence même de la Société aussi fortement compromises »[12] avec le légitimisme, avec ce refus du nouvel ordre établi, Sophie écrit elle-même deux fois, en 1836 à l’archevêque puis lui fait écrire en février 1839 par un prêtre pour lui demander de bien vouloir quitter la rue de Varenne mais en vain, malgré des plaintes venant même de Rome. La supérieure locale, Eugénie de Gramont, flattée par la présence d’un tel hôte, n’appuie pas sa supérieure générale, bien au contraire. Pourtant cette cohabitation choque, et pour diverses raisons, comme le souligne souvent en vain Sophie à Eugénie. L’archevêque demeura donc rue de Varenne jusqu’à sa mort, fin 1839. Par ailleurs ce n’est qu’en septembre 1846, quelques mois avant le décès de Mme de Gramont (décembre 46) que la fondatrice réussira, après avoir si longtemps tergiversé, à prendre en main la direction effective du pensionnat parisien, à supprimer le bureau des mariages et à orienter études et conduites vers plus de simplicité et de rigueur. Auparavant, trop longue et coupable indulgence ou saint sacrifice pour accéder au public-cible, cette « haute classe de la société [qui] était tout à fait négligée » ?

Mère Eugénie de Gramont, avec la maîtresse des études Aimée d’Avenas, contribua à dessiner une certaine image des pensionnats du Sacré-Cœur et à répandre partout ce « ton du faubourg Saint-Germain » (on dit aussi le « ton de la rue de Varenne ») : liens étroits avec l’archevêché et les Jésuites, même si ces deux pôles purent s’opposer, liens avec une aristocratie traditionnelle fermée à l’évolution politique du pays, exclusivisme social, touche de mondanité dans la formation.

Comme l’exprime l’historienne Françoise Mayeur, « le prix de la pension était élevé dans les pensionnats du Sacré-Cœur, de 800 à 1000 francs par an, ce qui excluait efficacement les jeunes filles de la bourgeoisie moyenne »[13] .

Le contenu précis de l’enseignement n’est pas facile à connaître. Jules Michelet écrivait : « Quelqu’un qui, en 1845, voulait connaître l’enseignement du Sacré-Cœur apprit que c’était impossible, les livres étant faits par les dames, donnés aux seules élèves qui ne peuvent même pas les emporter à la maison ». Et bien sûr, aucun inspecteur extérieur à la Société n’est autorisé à visiter les pensionnats du Sacré-Cœur. Le principal témoignage disponible est celui d’une ancienne élève, Marie d’Agoult, écrivain sous le pseudonyme de Daniel Stern ; il est assez négatif sur le niveau atteint dans la connaissance de l’orthographe par les élèves : « sur cinq nobles demoiselles, élevées par de nobles dames, deux seulement écrivaient correctement l’orthographe ». Mais ce n’est pas un témoignage vraiment fiable, étant celui d’une personne qui avait acquis de forts préjugés contre les pensionnats religieux [14]. La très rapide croissance de la Société, les trop nombreuses demandes de fondations de pensionnats mirent parfois en péril la qualité de l’enseignement, faute de suffisamment de religieuses enseignantes formées, pour des pensionnats qui refusaient systématiquement le recours à des enseignantes laïques de complément.

D’autres bâtiments de prestige dans le monde

On trouve les mêmes phénomènes qu’au pensionnat de Paris dans la majorité des Maisons du Sacré-Cœur. À Rome, la direction du pensionnat de la Trinité-des-Monts, créé à la demande du pape « pour l’éducation des demoiselles appartenant aux familles nobles des Etats romains », est longtemps confiée à Armande de Causans, noble provençale, aidée par la très fortunée Mère Joséphine de Coriolis. La supérieure, sœur d’un pair de France, a ici les mêmes talents et contacts mondains qu’Eugénie de Gramont à Paris ; elle fréquente assidûment les soirées élégantes, les événements sociaux et réceptions pour rencontrer des parents de jeunes filles nobles ; quand le cardinal protecteur de la Société et les Jésuites romains s’indignent de son style de vie, Sophie prend sa défense et la maintient à son poste ; on comprend que le nécessaire recrutement de pensionnaires dans la haute société amène la sainte à accepter de tels compromis, à Rome comme à Paris et partout ailleurs ; quand la congrégation installe à Rome un noviciat, c’est dans la splendide Villa Lante, au flanc du Janicule, un bâtiment du XVIe siècle décoré par des élèves de Raphaël et acquise, en 1837, de la famille Borghèse. C’est aujourd’hui l’ambassade et l’institut culturel de Finlande.

À Marseille le Sacré-Cœur intègre un pensionnat récemment fondé par une parente du roi de Suède et d’un notable local (« la plus belle des habitations que nous ayons » écrit en 1836 Mme Barat à Mme de Gramont, donc plus belle encore que l’hôtel Biron), dans un parc immense dominant la mer ; en 1836 encore, à Jette-Saint-Pierre près de Bruxelles, le Sacré-Cœur acquiert un petit château au vaste parc où sera construit un nouveau pensionnat pour « toute la fleur aristocratique de la catholique Belgique » (Geoffroy de Grandmaison) ; en 1859 à Madrid, le pensionnat est hébergé dans la villa de la Rosa, celle-là même où avait résidé Napoléon lors de son bref séjour, villa offerte au Sacré-Cœur par le duc de Pastrana pour l’éducation des filles des dames d’honneur de la cour. Déjà en 1823 à Turin, c’est à la demande et aux frais du roi Charles-Félix de Savoie, roi de Sardaigne, qu’un pensionnat est ouvert pour les jeunes filles de la noblesse locale. « La génération présente est trop corrompue pour qu’on espère la régénérer ; du moins nous tâcherons de préserver la génération suivante » disait ce roi [15]; les religieuses envoyées par Sophie Barat sont accueillies par le fils de Joseph de Maistre et sont installées dans un vaste couvent réhabilité, doté d’un grand jardin ; quand, en 1847, le mouvement libéral et anti-autrichien éclate au Piémont, le pensionnat, très lié à l’aristocratie traditionnaliste, est fermé par décret du nouveau roi, Charles-Albert, et les religieuses du Sacré-Cœur sont expulsées, tout comme les Jésuites.

L’idée soutenue par la supérieure de Beauvais, la pédagogue Marie d’Olivier, d’ouvrir des pensionnats destinés à la petite et moyenne bourgeoisie est écartée par le conseil général de 1826 et Sophie Barat envoie en 1840 Eugénie de Gramont pour fermer, à Beauvais, celui de ce type qui y avait été ouvert malgré ses consignes. Cette divergence sur les missions du Sacré-Cœur amena peu après Marie d’Olivier à quitter la congrégation.

Un modèle attractif pour le monde entier

Très important sans doute, pour l’expansion du Sacré-Cœur à travers le monde, est le prestige qu’y acquiert partout ce qu’on appelle le « modèle français d’éducation ».
Rebecca Rogers l’a particulièrement mis en relief pour le cas des États-Unis, pays anglophone et protestant, donc a priori pas une terre d’accueil aisée pour le Sacré-Cœur [16] .

Certes dans ce lointain outre-Atlantique où les inspections venues d’Europe sont rares, purent au début se créer (de 1818 aux années 1840) des écoles et pensionnats du Sacré-Cœur très atypiques, plus ouverts à un public diversifié, formé d’ailleurs aux deux-tiers d’élèves protestantes (avec moins d’importance donnée à la formation religieuse) éduquées par des religieuses vite en majorité américaines et anglophones. En outre les élèves des orphelinats ou des écoles pour petites filles pauvres, externes, retrouvent en cours de récréation, voire dans les classes, les élèves riches des pensionnats payants mitoyens, dans une proximité catégoriquement interdite en France, en Europe. En 1834-1836, des lettres de Sophie aux religieuses d’Amérique viennent encore rappeler avec vigueur cette interdiction [17] .

Cependant cette originalité des débuts s’estompe peu à peu en Amérique pour un recentrage sur les traditions françaises, argument attractif pour le recrutement de pensionnaires payantes. C’est bien là ce qui amène essentiellement les parents à confier leurs filles aux pensionnats du Sacré-Cœur : leur réputation de culture et de raffinement, ainsi que de rigueur. Le Sacré-Cœur se présente dans ses brochures et est perçu comme offrant une éducation « au comportement le plus élégant et le plus à la mode ». Cette French touch, cette éducation « à la française », attire désormais les riches familles américaines, avec un exclusivisme garanti par des frais de pension élevés.

Le pensionnat de New York, transféré en 1847 à « Manhattanville », propriété sise dans une banlieue huppée, indique dans son prospectus que « l’éducation de jeunes dames de la classe la plus élevée est l’objet particulier de cet institut ». Celui de Chicago, ouvert en 1858 avec aussitôt un grand succès parce que la réputation du Sacré-Cœur est désormais bien établie en Amérique, indique :
« Le programme d’enseignement comprend les diverses branches aussi bien élémentaires qu’avancées d’une éducation supérieure [au sens d’éducation d’excellence]. La correction du maintien, la politesse, la propreté corporelle et les principes de moralité font l’objet d’une attention incessante. La langue française [summum de distinction !] est couramment et constamment parlée dans cette institution ».

La suite du texte insiste sur la discipline, les bonnes manières et annonce dans le programme l’enseignement du piano, du dessin, de la peinture et du « style épistolaire », autre trace d’une éducation raffinée « à la française ».

À ces apports, les French nuns en ajoutent d’autres, comme l’importance donnée à l’émulation (par les bons points hebdomadaires, le tableau d’honneur mensuel ou trimestriel, le classement et la solennelle distribution des prix, l’Exhibition Day), le rôle de la mémorisation, du « par cœur » et des « compositions » périodiques et dramatisées, l’importance attachée au respect des règles, des règlements, de ce qui se fait ou ne se fait pas.

La tonalité aristocratique « à la française », faite de raffinement, de courtoisie, de bonnes manières, dispose aux États-Unis et dans bien d’autres pays étrangers d’un attrait irrésistible pour les familles aisées qui peuvent l’offrir à leurs filles. C’est un gage de distinction, de difference, qui est un atout important pour l’entrée future de la jeune fille dans le monde, dans son monde.

Voilà sans doute ce qui contribue à expliquer le succès du Sacré-Cœur hors de France, aussi bien en Amérique, du Nord et du Sud, que dans toute l’Europe, au Moyen Orient, en Afrique, en Australie… On peut lier ce succès au prestige dont bénéficient alors hors de France d’autres produits français raffinés : mode, gastronomie et arts de la table, vins fins et autres produits de luxe liés à un art de vivre admiré… Ainsi, dans bien des pays non francophones, le Sacré-Cœur a-t-il contribué à donner à la langue française son statut propre de langue aristocratique et féminine, de langue du bon goût féminin, statut dont le français bénéficie ou pâtit souvent encore face à l’anglais.

En outre le président du conseil Émile Combes, en procédant assez brutalement à l’expulsion hors de France des religieuses du Sacré-Cœur et de bien d’autres congrégations, rendit d’innombrables religieuses disponibles pour intensifier la diffusion mondiale du modèle français d’éducation des jeunes filles au début du XXe siècle ; là n’était certes pas le but des expulsions, mais s’en fut bien le résultat.

De la même façon en 1847-1848, avec le « Printemps des peuples », les expulsions momentanées des Dames du Sacré-Cœur (les « Jésuitesses » disait-on, considérées comme complices des Jésuites et bientôt des Autrichiens) de plusieurs villes d’Italie (successivement Turin, Pignerol, Saluces, Parme et Gênes) avaient permis à Sophie de renforcer l’implantation du Sacré-Cœur en Amérique. La supérieure générale s’exprima ainsi au noviciat de Conflans : « C’est ainsi que Notre-Seigneur a fait sortir le bien du mal, pour ses desseins. Lorsque la lumière se retire d’une contrée, elle passe dans une autre »[18].

Avec la diffusion à l’étranger du raffinement français dans l’éducation et dans d’autres domaines, on est bien loin des lettres adressées par Sophie Barat jour après jour aux supérieures locales de sa congrégation dispersées dans le monde entier ! C’est pourtant bien sur ces réalités, et leurs beaux restes, que s’appuie aujourd’hui encore l’action économique et culturelle française dans le monde. Merci donc à l’humble fille du tonnelier de Joigny !

Les malheurs de Sophie

La Société du Sacré-Cœur est très liée aux Bourbons et à une aristocratie qui souhaite abolir les transformations apportées par la Révolution. Effrayée par les Trois Glorieuses de Juillet et par l’abdication forcée de Charles X, Sophie Barat s’empresse de quitter Paris dès le 10 août 1830 pour se réfugier en Suisse, auprès d’un pair de France lui-même fraîchement émigré et qui accueille dans son château bien des nobles et prélats également en fuite, une vraie cour émigrée ; ce n’est qu’en octobre 1831 qu’elle regagne Paris… pour trouver à l’hôtel Biron non pas la révolution mais l’archevêque de Paris pratiquement installé dans les lieux et très hostile à la nouvelle dynastie. On sait le tort que ces contacts étroits des religieuses françaises du Sacré-Cœur avec les légitimistes causa non pas à l’expansion de la congrégation, qui se poursuit activement, mais à son image dans le pays.

On retrouve ultérieurement la même frayeur de Sophie devant tout mouvement révolutionnaire. Quand en décembre 1840 se prépare à Paris, aux Invalides c’est-à-dire tout près de la rue de Varenne, le retour des Cendres de l’Empereur, plusieurs soirs de suite une foule fervente y chante la Marseillaise, ce qui réveille Sophie (et ses souvenirs de 1793) : « Au premier moment, écrit-elle, je crois être encore à l’âge de douze ou treize ans. Hélas, voilà comment le mal se perpétue, tandis que le bien se décourage […] Je crains bien que sous ces cendres illustres, il n’y ait un feu caché qui éclatera tôt ou tard ! »[19]. Le jour même des cérémonies, le 15 décembre, elle quitte la rue de Varenne et se réfugie plus loin, au noviciat de son ordre installé alors rue Monsieur, dans l’ancien hôtel du marquis de Nicolay, cet ancien pair de France qui l’avait accueillie en Suisse en 1830. Ainsi ses oreilles n’auront-elles pas à souffrir de la Marseillaise, du « mal » que symbolise pour elle cet hymne révolutionnaire.

En 1848-49, alors que pourtant on est dans une période d’idylle entre la République et l’Église de France, quand, avec bien d’autres, Frédéric Ozanam, un des fondateurs de la Société de Saint-Vincent de Paul, voit dans la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité » un accomplissement du message évangélique, on découvre encore de grandes craintes chez Sophie : « Après avoir effleuré la rive droite, voilà qu’il s’est arrêté sur la rive gauche où nous sommes [il s’agit du choléra, ressurgi en décembre 48-janvier 49]. Puis, un autre choléra, moral, qui se répand d’une manière effrayante, c’est le socialisme ; il gagne tous les jours. J’ai confiance que le Cœur de Jésus nous gardera de tout péril »[20]. Cette comparaison du socialisme avec le choléra n’est pas sans annoncer, sans évoquer celle qui fera du clergé « un autre phylloxera », propos publics très célèbres de Paul Bert à Coulanges-sur-Yonne en 1881. Et la sainte, en juillet 1849, poursuit, dans une lettre à un de ses neveux : « La masse de la population se gâte de plus en plus ; il y a trop de mauvais ; c’est la plaie de l’époque. On ne sait plus que faire de cette foule de révolutionnaires qui encombrent tous les États : on les repousse d’un côté, ils affluent d’un autre. À Rome, il y a des dissidents jusque dans le gouvernement pontifical. Dieu seul, je pense, peut trancher la question. C’est à nous de prier »[21]. Le fait est que la sainte a vécu un double traumatisme. Tout d’abord celui des événements révolutionnaires à Joigny, encore que cette cité ne fût guère troublée et ses autorités, issues en général des notabilités bourgeoises de l’Ancien Régime, ne fussent guère sanguinaires, comme Bernard Fleury l’a démontré en 2005 [22] , mais il y eut l’emprisonnement de son frère aîné à Paris. Ensuite, comme sous influence, elle adhère aux idées et aux préjugés du milieu qui lui avait été confié par le père Varin, l’aristocratie française des débuts du XIXe siècle, ces anciens émigrés qui, disait-on, n’avaient « rien appris, rien oublié ».

En matière de relations avec le pouvoir en place, Sophie Barat partagea les a priori de ses consœurs de la rue de Varenne, fidèles et ferventes légitimistes. Cependant, à la différence de celles-ci, elle reconnut toujours le pouvoir établi, successivement Louis-Philippe, la Seconde République, le Second Empire, pouvoir légitime parce que établi. Elle respecte en l’occurrence la doctrine traditionnelle de l’Église, cette Église qui, ensuite, reconnaîtra la Troisième République avec l’appel au « ralliement » de Léon XIII, puis l’État français du maréchal Pétain avec Pie XII, aucun prélat français ne se ralliant à la France Libre malgré les tentatives réitérées du général de Gaulle de 1940 à 44. Au contraire Mme de Gramont, associée à Mgr de Quélen, mena constamment un combat d’arrière-garde en faveur des Bourbons détrônés et fit de la rue de Varenne, tant qu’elle y régna en maîtresse, un des lieux de rencontre des royalistes légitimistes du faubourg Saint-Germain, rendant un culte à Marie-Antoinette et Louis XVI et espérant l’avènement du comte de Chambord, « Henry V ».

Il faudrait également mentionner divers combats menés au sein de la Société par la supérieure générale contre certaines mœurs aristocratiques, en particulier à propos des « sœurs coadjutrices » ; les religieuses étaient divisées, dans le respect de la société de l’époque, en « sœurs de chœur », religieuses enseignantes à la formation spirituelle et intellectuelle soignée, et « sœurs coadjutrices » formées beaucoup plus légèrement et rapidement, chargées des seules tâches ménagères, véritables domestiques gratuites. Sophie acceptait sans discussion cette division qui reflétait celle de la société de son temps et n’imaginait pas d’éduquer les sœurs coadjutrices à un niveau supérieur à celui de leur milieu d’origine ; cependant, novatrice en la matière, elle souhaitait que dans chaque pensionnat il n’y ait qu’un tiers de coadjutrices pour deux-tiers de sœurs de chœur, donc pas trop de domestiques pour les « Dames de chœur » ; mais le plus souvent, la proportion atteinte était de moitié-moitié, et le recrutement des indispensables coadjutrices était effectué par chaque établissement en fonction de ses besoins économiques autant que de la vocation religieuse des impétrantes.

En 1839, de nouveaux décrets viennent modifier les constitutions de l’ordre. Ils prévoient, afin d’en limiter la quantité et d’améliorer la qualité, que les nouvelles sœurs coadjutrices ne feraient plus de vœux perpétuels et pourraient donc, en cas de défaillance, d’absence de vraie vocation religieuse, être obligées de quitter la congrégation. Ce décret entraîna un véritable tollé de la part de supérieures de pensionnats qui, comme Eugénie de Gramont, s’appuyaient sur les seuls besoins économiques et étaient soutenues par ces coadjutrices satisfaites de disposer d’un « contrat à durée indéterminée ». La maison parisienne s’éleva vivement contre ce décret, prétendant qu’il mettait en péril tout l’équilibre et même l’économie des pensionnats, en risquant d’obliger les supérieures locales à payer du personnel. Comme il apparaît que, en fait, la proportion de sœurs coadjutrices par rapport aux sœurs de chœur augmenta de 1839 à 1843, voilà donc un combat mené mais perdu par Sophie, gagné par Eugénie de Gramont, le confort économique l’emportant ici sur la vie spirituelle et la simplicité.

Sophie Barat, toujours modeste, et Eugénie de Gramont, toujours aristocrate du faubourg Saint-Germain, forment un couple incontournable dans l’approche du Sacré-Cœur. Elles sont tout à la fois complémentaires et rivales, simultanément ou alternativement les meilleures amies et les pires ennemies. Sans Eugénie, ses relations dans le grand monde, son entregent, moins de religieuses de « bonne race », moins d’attraction de familles de la « haute classe de la société », moins d’élèves riches et nobles, en France et dans le monde. Sans Sophie, moins de spiritualité, moins de ferveur religieuse, mais aussi moins d’organisation et de choix avisés. Leurs échanges épistolaires sont riches de chaudes déclarations d’affection et aussi de reproches amers et de rancœurs sourdes. Eugénie est parfois peste avec Sophie : quand celle-ci revient de Rome et se réinstalle à ou près de Paris, hors de la rue de Varenne (au noviciat parisien du Sacré-Cœur, rue Monsieur puis à Conflans), il est fréquent qu’Eugénie refuse de venir la voir, la saluer, comme si la supérieure générale lui était inférieure, qu’elle ne devait pas lui manifester au moins de la déférence ; quand Sophie cherche à rencontrer Mgr de Quélen pour lui demander de quitter la rue de Varenne, non seulement celui-ci ne lui accorde pas l’audience sollicitée, mais encore Eugénie, très proche de l’archevêque qu’elle voit fréquemment, ne fait rien pour faciliter l’entrevue, tout pour l’empêcher. Autant d’humiliations pour Sophie. Et bientôt, dans les années 1840, le bruit court qu’Eugénie est seule vraiment capable et qu’elle va remplacer la supérieure générale trop faible de caractère et atteinte de sénilité. Eugénie, multipliant les courriers aux évêques, aux supérieures locales du Sacré-Cœur à travers la France, ne fait rien pour démentir ces rumeurs, voire les alimente, directement ou par le truchement de sa fidèle adjointe Aimée d’Avenas…

Mais sans Eugénie, Sophie, qui connaît moins le grand monde et ses modes de fonctionnement, serait affaiblie. Couple infernal, vie d’enfer parfois pour Sophie qui subit et accepte stoïquement, chrétiennement, bien des humiliations comme autant d’épreuves envoyées du ciel par le Cœur Sacré de Jésus, et ne lâche pas la barre. Elle aura le dessus quand s’approchera la fin d’Eugénie, en 1846, après trois décennies d’amitié chaude ou refroidie, réciproque ou non, et de luttes feutrées ou ouvertes, car leurs échanges et leurs rivalités commencèrent dès 1814-1815 à propos des règles à suivre au pensionnat d’Amiens. « Quel monde que le grand monde ! » devait souvent se dire la sainte.

La Société du Sacré-Cœur déchirée entre Paris et Rome

Surgit un grave problème à propos duquel Eugénie de Gramont et Sophie Barat divergèrent profondément, dans une opposition sourde ou ouverte au cours des années 1830 et jusqu’en 1843, voire au-delà, période où le Sacré-Cœur connut un déchirement interne qui faillit entraîner sa disparition.

C’est la question de la position de l’institution par rapport à la Compagnie de Jésus et à Rome et donc, pour ce qui est de l’orientation politico-religieuse, le problème posé par son positionnement sur le gallicanisme et l’ultramontanisme. Selon le gallicanisme, l’Église de France doit conserver une forte autonomie face à la papauté. C’est en France une position traditionnelle depuis François Ier, voire Philippe le Bel, jusqu’au XIXe siècle, en passant par Bossuet et Louis XIV et par la Constitution civile du clergé (qui fut une application extrême du gallicanisme). En face, l’ultramontanisme préconise au contraire un renforcement du pouvoir du pape sur toutes les Églises nationales, pour l’organisation ecclésiale, le choix des évêques, la liturgie. La Compagnie de Jésus, conçue au départ comme une milice spirituelle au service du pape, est favorable à ce renforcement. La Société du Sacré-Cœur, en tant que congrégation installée dans des pays de plus en plus nombreux et étant inspirée dans sa création et son fonctionnement par des Jésuites, a tendance à s’éloigner de la tradition gallicane. Sophie Barat, pour mieux gérer une institution de plus en plus vaste, universelle, réunit à Rome en 1839 un conseil général. Depuis plusieurs années, selon Phil Kilroy, elle avait réfléchi aux modifications nécessaires pour mieux contrôler et gérer le Sacré-Cœur [23].

Les décrets adoptés par le conseil général de 1839, préparés et rédigés à sa demande par un jésuite qui y travailla avec elle, le père Jean-Louis de Rozaven, apportent d’importantes nouveautés. La principale est que le siège de la supérieure générale (elle-même) et de ses collaboratrices immédiates, les assistantes générales, est fixé à Rome (comme celui du général des Jésuites). Une nouvelle organisation est adoptée, avec une division géographique de la Société en provinces, comme chez les Jésuites, avec des pouvoirs importants pour chaque « provinciale ». Les supérieures locales doivent être mutées tous les six ans. Sur d’autres points encore, les décrets de 1839 rapprochent les constitutions du Sacré-Cœur de celles de la Compagnie de Jésus. D’autres décisions portent sur l’établissement d’un style de vie plus modeste, comme la limitation de l’engagement des sœurs coadjutrices, la suppression de la récitation publique de l’office divin par les sœurs de chœur, cérémonie presque mondaine à laquelle se pressait la bonne société rue de Varenne par exemple. En fait aussitôt ces décrets connus, les différentes supérieures se divisent profondément, entre gallicanes et ultramontaines pourrait-on dire, les supérieures des maisons installées hors de France ayant plutôt tendance à se féliciter de la nouvelle organisation, celles de France à la refuser, comme par exemple Eugénie de Gramont.

Les deux archevêques de Paris successifs, Mgr de Quélen puis Mgr Affre, refusent les nouveaux décrets qui éloignent de leur contrôle la supérieure générale, fixée à Rome, et donc la Société du Sacré-Cœur. Sophie Barat est déchirée par ce conflit, d’autant qu’en outre le père Joseph Varin, le conseiller d’origine, le co-fondateur jésuite, reproche aux décrets leur silence sur la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, l’intuition fondatrice, et critique le rapprochement trop marqué avec les Jésuites qui peut nuire en France et ailleurs tant à la Société du Sacré-Cœur qu’à la Compagnie de Jésus. Aimée d’Avenas, maîtresse des études rue de Varenne et porte-parole en l’occurrence d’Eugénie de Gramont, a des mots très vifs pour condamner les décrets, surtout de la part d’une admiratrice de l’Ancien Régime : « Votre conseil a imité l’assemblée de 1789 : en quelques jours il a jeté l’édifice à bas ; mais quand on détruit ce qui est sacré aux yeux de tous on s’expose à voir à son tour détruire son propre ouvrage »[24] .

Les auteurs d’aujourd’hui ne s’entendent pas sur la position exacte de la supérieure générale en 1839. Monique Luirard, par exemple, indique que les décrets nouveaux « n’étaient pas en conformité avec sa propre pensée » et lui auraient été imposés par le rédacteur jésuite et par le conseil général [25] . On trouve l’interprétation inverse chez Phil Kilroy : « Les décrets de 1839 visaient une restructuration radicale de la Société [du Sacré-Cœur]. En moins de trois semaines, Sophie atteignit sur papier ce qu’elle avait projeté pendant de nombreuses années et discuté avec quelques membres de la Société ; les décrets étaient pour Sophie la réalisation de longues années de réflexion »[26] . Faut-il imaginer que la Française plaide contre les décrets et l’étrangère pour, comme leurs homologues de 1839 ?

En fait il est difficile de trancher parce que, selon ses interlocuteurs, pour ou contre les décrets, Sophie présente dans sa correspondance des avis différents et toujours très nuancés pour ne froisser personne. Elle cherche à refaire une impossible unité sur des bases spirituelles (cor unum, anima una, devise de la Société du Sacré-Cœur, rappelle-t-elle souvent) quand il s’agit de gouvernance. Il est possible d’ailleurs que sa formation de base, littéraire et spirituelle mais pas à la gestion d’un organisme formé de personnes humaines, ait été inadaptée pour lui permettre d’évaluer pleinement les complexes enjeux politico-religieux qui étaient en balance et de trouver rapidement une solution. Elle se réfugia surtout dans la prière mais sembla souvent désemparée, regrettant parfois de n’être pas une simple sœur coadjutrice, pensant à démissionner et à entrer au Carmel, avant de reprendre courage.

Toujours est-il qu’en France ces changements suscitèrent une très importante levée de boucliers pendant plusieurs années : refus des deux archevêques de Paris successifs et de nombreux évêques, celui de supérieures essentielles comme Eugénie de Gramont, celui enfin du gouvernement français qui menaça d’expulser le Sacré-Cœur s’il ne revenait pas à ses statuts antérieurs approuvés par lui en 1827. Le gouvernement s’était d’ailleurs offusqué d’apprendre que le prétendant des légitimistes, le comte de Chambord, avait rendu visite à la maison du Sacré-Cœur à Rome en 1840. La supérieure générale, après avoir beaucoup souffert et hésité, finit par demander au pape, par l’intermédiaire d’un évêque ami, d’abolir les décrets de 1839, ce qui fut fait en 1843, mais mécontenta alors des supérieures qui avaient approuvé les mêmes décrets, surtout celles de maisons installées hors de France dont plusieurs poursuivirent la fronde, jugeant la supérieure générale trop faible, trop influencée par Eugénie de Gramont.

Les têtes de chapitres de l’ouvrage de Phil Kilroy sont éloquentes sur la gravité de la crise entre 1836 et 1843 : L’orage s’annonce, Des orages éclatent, Répercussions, Divisions et dissensions, Vers la désintégration, Le gouvernement [de Sophie] mis à l’épreuve, Descente dans l’abîme. Il faut attendre 1843-44 pour arriver enfin à Sophie retrouve sa place, encore qu’il fallut encore attendre plusieurs années avant d’atteindre un équilibre solide, vers 1850.

Sophie Barat, femme de prière plus que femme de pouvoir, eut donc beaucoup de difficultés à comprendre les tenants et aboutissants de la crise complexe qui ébranla tout : la paix interne de la congrégation, Mmes de Gramont et d’Avenas menaçant d’une dissidence des pensionnats de France, les assistantes générales Mmes Galitzine et de Limminghe (belge) menaçant de leur côté de créer un nouvel ordre à l’étranger si Sophie Barat cédait à Mme de Gramont ; les relations du Sacré-Cœur avec les évêques et avec la monarchie française sont ébranlées ; menaces de rupture des relations entre l’Église de France et la papauté, voire entre la monarchie française et la papauté. Il lui fallut cinq longues années avant d’aboutir à la solution boiteuse, un retour à la case départ, l’abandon de la réforme de 1839 après tant de dissensions.

Le titre donné par Phil Kilroy à son dernier chapitre, Rythme de croisière, 1850-1865, montre bien que les dernières années de Sophie Barat furent en revanche une longue et paisible arrivée au port, dans une France bientôt calmée par le long règne de Napoléon III, avec un régime moins conflictuel que les précédents pour les Dames du Sacré-Cœur. En effet le Second Empire était très favorable au développement des congrégations religieuses, dont le nombre des membres fut de son temps multiplié par quatre. Mais ailleurs, la congrégation affronte encore bien des orages, comme par exemple dans une Italie en voie d’unification qui expulse le Sacré-Cœur de Milan, Parme, Modène, Pérouse et ailleurs, en tant que complice des Autrichiens ou de petites dynasties régnantes abolies. Certes une congrégation ayant pour public-cible les élites se devait d’établir de relations de confiance avec les élites en place et donc était amenée à pâtir du renouvellement de celles-ci.

La fille du tonnelier et le grand monde

Comment ces nobles Dames du Sacré-Cœur aux pratiques élitistes, à la mission centrée sur l’éducation des « enfants destinées à tenir un haut rang dans le monde », ont-elles pu être placées sous la direction, spirituelle mais aussi générale, d’une fille de tonnelier, la modeste Sophie Barat ainsi promue petite sœur des riches ? C’était de la part du père Joseph Varin donner la priorité au but, la rechristianisassions des élites, sur les moyens, la séduction et la conquête de ces élites. D’où les fréquentes et très grandes difficultés de Sophie pour s’imposer dans ce milieu qui n’était et ne serait jamais le sien, les difficultés qu’elle rencontra toujours par exemple pour se faire obéir et même respecter par Eugénie de Gramont, grande dame du faubourg Saint-Germain, ou par Elisabeth Galitzine, richissime princesse russe convertie au catholicisme par le père jésuite Jean-Louis de Rozaven et entrée dans la congrégation du Sacré-Cœur, avec une partie de sa fortune, en 1825. Les nombreuses religieuses du Sacré-Cœur issues de l’aristocratie française ou européenne comprirent-elles toujours le choix fait par le père Varin de mettre à leur tête une fille de modeste origine sociale alors que le public-cible à rechristianiser était composé de jeunes filles de la haute société ?

Il apparaît que la fille du tonnelier réussit peu à peu à conquérir un monde particulier, celui de la particule, avec les Eugénie de Gramont, Catherine de Charbonnel, Aimée d’Avenas, Louise de Limminghe, avec les pères Jean-Louis de Lessègues de Rozaven, noble breton, et Joseph Varin de Salmon d’Ainvelle, issu de la noblesse de robe franc-comtoise et passé de la cocarde noire des émigrés de Coblence à la robe noire des Pères de la Foi puis à celle des Jésuites, avec tous ces parents d’élèves nobles, avec tous ces prélats « de bonne race » . Elle les gagna par sa « vivacité bourguignonne » a-t-on dit, sa vive intelligence, sa vaste culture classique et religieuse, par sa sainte âme, par sa dévotion ; également par sa compassion envers les blessés de la Révolution, compassion nourrie dès son adolescence à Joigny et à Paris ; enfin par son mode de gouvernement s’appuyant sur des échanges personnels et surtout épistolaires tenus dans un style lesté d’élans sensibles et touchants dont voici un exemple avec cette « réprimande » écrite en juin 1841 à une Elisabeth de Gramont alors en pleine révolte contre les décrets de 1839 :
« Croyez que je suis trop heureuse lorsque je puis m’accorder avec vous, et je le ferai toujours lorsque les motifs que vous m’exposerez seront raisonnables…. Vous saurez plus tard, je l’espère, tout ce qu’il m’en a coûté de vous contrarier et tout le zèle et l’affection que j’ai employés à vous justifier et vous excuser devant plusieurs. Je me borne à ce seul motif, laissant à notre Seigneur le moment où il lui plaira de vous rapprocher tout à fait de celle qui n’a pas changé, croyez-le ! »[28] . Une grande délicatesse de forme et une forte charge d’affectivité viennent tempérer les reproches.

L’étude de son action et de sa correspondance montre que Sophie eut à lutter bien souvent contre les tendances à la frivolité, à la vanité, à la mondanité de la haute société, ainsi qu’à la trop forte compromission politique de ces élites, en France et ailleurs, avec les régimes mis en place dans toute l’Europe après la chute de l’empire napoléonien, c’est-à-dire avec la réaction marquée par la Sainte-Alliance contre tous les changements issus de la Révolution.

Compte tenu de leur milieu social, les religieuses du Sacré-Cœur et leurs élèves étaient très souvent des nostalgiques de l’Ancien Régime, qui diabolisaient aisément toute nouveauté politique. Cela se manifeste par exemple en France par le refus de Louis-Philippe roi des Français, pour elles un souverain illégitime, le « roi des pavés », le « roi des barricades », le « fils de l’assassin » en tant que fils de ce Philippe-Egalité qui avait voté la mort de son cousin Louis XVI [pour tenter de sauver sa propre tête]. Sophie compatissait, mais restait mesurée et pragmatique.

Il fut très difficile et toujours à recommencer le combat mené par Sophie pour triompher des préjugés du milieu social dans lequel la plongeait sa condition de supérieure générale de la congrégation, pour donner de l’âme, de la vie spirituelle à la pâte humaine (religieuses et élèves) si souvent frivole et vaine qui lui était confiée. Ce combat, mené avec une immense humilité, une persévérance jamais démentie, rend la sainte particulièrement attachante, ne serait-ce qu’à cause de toutes ces couleuvres avalées, de toutes les humiliations qui lui furent infligées en particulier par des supérieures locales, surtout la parisienne, et qu’elle accepta. Ces misères ont pu jouer dans le procès qu’on lui fit subir post mortem de 1872 à 1925 en vue de sa béatification puis de sa canonisation. Tout ceci vient justifier a posteriori le choix qui fit d’elle une supérieure générale, même si, à diverses reprises, elle fut elle-même si mal acceptée dans ses fonctions de direction par de nobles brebis du troupeau du Sacré-Cœur.

Et parmi ses mérites, n’a-t-on pas trop souvent oublié son action (tout comme celle déjà évoquée et bien involontaire du « petit père » Combes) en faveur de l’essor à l’étranger de la langue, de la culture et des bonnes manières françaises ? Gesta Francorum per Deum : « actions des Français par l’intermédiaire de Dieu » et non pas les termes inverses donnés par le dicton latin apparu avec les croisades…

Encore Joigny

Note confidentielle, adressée le 13 novembre 1893 par le préfet de l’Yonne au ministre de l’instruction publique et des cultes, Raymond Poincaré, républicain modéré mais pas modérément républicain :

« Monsieur le Ministre,
Je suis informé que huit religieuses du Sacré-Cœur sont arrivées de Paris le 7 novembre à Joigny pour s’y installer dans une maison achetée par la Congrégation.
D’après les renseignements qui me sont fournis, ces religieuses s’y établiraient au nombre de vingt environ, dans un délai très rapproché.[29] »
On sent le préfet alarmé, en cette période de méfiance extrême des gouvernements républicains à l’égard du clergé catholique ; en outre la réputation acquise par les Dames du Sacré-Cœur fait qu’elles sont sans doute plus surveillées que d’autres religieuses… La maison qui intrigue le préfet de l’Yonne est en fait l’ancien domicile de la famille Barat, le lieu de naissance de Sophie, acquis en 1888 par le Sacré-Cœur ; les religieuses en firent en 1894 un lieu de pèlerinage et de retraites spirituelles, aujourd’hui siège du Centre Sophie-Barat, 11 rue Davier (anciennement 7 rue du Puits-Chardon[30] ), très sereine et bucolique maison qui attire toujours un public fervent venant du monde entier. Par ailleurs, les constitutions du Sacré-Cœur ont été profondément modifiées après le concile de Vatican II et cette congrégation n’a plus comme mission première « l’éducation chrétienne des jeunes personnes du monde », du grand monde, encore que les quelques établissements huppés qui demeurent ici ou là contribuent sans doute à financer des actions en direction de populations pauvres. Le « ton du faubourg Saint-Germain » ne subsiste plus que dans quelques rares pensionnats, voire dans le cœur de certaines anciennes élèves, tandis que les actuelles religieuses du Sacré-Cœur ont retrouvé les intuitions et la spiritualité de sainte Madeleine-Sophie, mal à l’aise dans le milieu aristocratique futile, mondain et souvent rétrograde à la rechristianisation duquel elle avait accepté de se consacrer, de s’immoler pour répondre aux besoins du moment.
Le 19 juin 2009, la châsse rutilante de sainte Madeleine-Sophie Barat, transportée en 1904 depuis Conflans, commune de Charenton, jusqu’en Belgique par sa communauté, lors des mesures d’expulsion des congrégations enseignantes non autorisées appliquées par Émile Combes, regagne la France. Les reliques sont installées dans l’église Saint-François-Xavier, construction de style néo-gothique/néo-byzantin datant de la fin du XIXe siècle et implantée en face de l’ancien hôtel Biron et de l’ancienne maison mère des Dames du Sacré-Cœur devenue lycée Victor-Duruy. Voici donc à nouveau la sainte jovinienne happée par le faubourg Saint-Germain, elle qui avait explicitement souhaité ne pas y être enterrée[31].
Qu’en penser, en dehors des raisons matérielles plutôt que spirituelles et symboliques qui ont été invoquées par les uns ou les autres ? Est-ce une faute contre Joigny ou contre sainte Madeleine-Sophie Barat que les héritières spirituelles de celle-ci, religieuses et anciennes élèves, aient choisi une église du noble faubourg Saint-Germain plutôt que son humble cité natale, pour y accueillir ses reliques ? On retrouve chez ces anciennes élèves du Sacré-Cœur, consultées en 2006-2007 par la congrégation à propos du choix de l’emplacement des reliques en France, une attitude que la sainte avait connue de son vivant. En effet elles auraient déclaré, selon le curé de Saint-François-Xavier interrogé par l’auteur, que si la châsse allait à Joigny, elles ne viendraient pas se recueillir auprès d’elle.
La mainmise sur des reliques, dans les temps anciens, faisaient parfois l’objet d’âpres disputes entre cités, entre lieux de culte, querelles dans lesquelles les intérêts matériels croisaient les préoccupations spirituelles. L’attitude des anciennes élèves comme l’indifférence de Joigny au non-retour de sainte Madeleine-Sophie Barat dans sa ville natale peuvent étonner, surtout quand on connaît la belle réputation de modestie de l’intéressée et la profonde réforme de la congrégation après Vatican II. Les consultations puis les décisions intervenues en 2006 ou 2007 aboutirent donc à l’installation, en 2009, de la châsse de sainte Madeleine-Sophie dans l’aristocratique faubourg Saint-Germain : le symbole est fort, l’image de marque contre laquelle Sophie Barat a lutté toute sa vie lui revient à son corps défendant. N’est-ce pas là une victoire posthume d’Eugénie sur Sophie ? Aujourd’hui l’idée de ramener la sainte dans sa petite cité n’est peut-être qu’un vœu pieux encore que certaines reliques aient connu bien des déplacements, à commencer par ceux de la châsse même de Sophie qui arrive de Belgique, pays au sein duquel elle avait déjà été plusieurs fois déplacée.

Bernard RICHARD
Champlay, août 2009

Bibliographie

La personne-ressource principale sur la vie et l’œuvre de sainte Madeleine-Sophie Barat, est actuellement en France une religieuse du Sacré-Cœur, Monique Luirard, agrégée d’histoire et docteur ès lettres, qui fut très active dans l’annonce de l’installation de la châsse de la sainte le 19 juin 2009 en l’église Saint-François-Xavier à Paris, 7e. Elle est favorisée par sa connaissance des sources, même si, par ailleurs, sa condition même l’incline à une vénération du personnage, une empathie qui risque d’influer sur son approche.
Les sources de l’histoire de Sophie Barat et de sa fondation sont très nombreuses, ne serait-ce que parce que sa correspondance, conservée surtout à Rome et Poitiers, est immense, formée de milliers de lettres écrites et reçues, dans le beau style élégant et sentimental de l’époque.

Les ouvrages suivants ont été utilisés : deux ouvrages d’inspiration religieuse, pieuse littérature consacrée à la vie et surtout à la spiritualité de la sainte, Histoire de la Vénérable Mère Madeleine-Sophie Barat, fondatrice de la Société du Sacré-Cœur, 2 vol., Paris, 1876 par Mgr Louis Baunard (futur recteur de l’Institut catholique de Lille, il écrit l’ouvrage pour soutenir la cause de béatification-canonisation ouverte en 1872 et Madeleine-Sophie Barat (1779-1865). Une éducatrice au cœur du monde, au cœur du Christ, par Monique Luirard (1999, éd. Nouvelle Cité, coll. Historiques, en vente au Centre Sophie-Barat à Joigny) ; deux biographies, la première un peu rapide mais en accord avec la pensée de l’élite alors confiée aux Dames du Sacré-Cœur, publiée en 1909 et rééditée l’année de la canonisation, Sainte Madeleine-Sophie Barat (1779-1865) par Geoffroy de Grandmaison, éd. Victor Lecoffre-J. Gabalda, collection Les Saints, Paris, 190925, et la seconde de caractère universitaire, Madeleine-Sophie Barat. Une vie (1779-1865), éd. du Cerf, coll. Biographie, Paris, 2004 (en anglais, 2000), par Phil Kilroy, une chercheuse irlandaise de l’université de Cork ; il s’agit d’une somme universitaire commandée à l’auteur par la congrégation pour le bicentenaire de l’entrée en religion de la sainte ; enfin deux travaux de spécialistes de l’enseignement féminin au XIXe siècle, L’éducation des filles en France au XIXe siècle, éd. Hachette, coll. Le temps et les Hommes, Paris 1979, par Françoise Mayeur, une pionnière longtemps enseignante à Lille (comme Mgr Baunard et, plus tard, Monique Luirard) et Les Bourgeoises au pensionnat. L’éducation féminine au XIXe siècle, éd. Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2007 (en anglais 2005, University Park, Pennsylvanie), par Rebecca Rogers, universitaire franco-américaine.
On peut ajouter une approche volontairement très naïve et imagée, destinée aux tout petits, L’Histoire de sainte Madeleine Sophie Barat, un cœur et une âme, par la Japonaise Naomi Kojima (texte et illustrations), traduction Satoni Sadayo,

éd. Au cœur du monde, Amiens, 2001.
Champlay, août 2009

Résumé-présentation

La présente biographie cherche à rompre le silence trop souvent fait sur les finalités premières de la communauté dirigée par Sophie Barat (1779-1865) et à arracher le masque trop suave et fade dont bien des auteurs ont affublé le visage de cette fondatrice de la congrégation du Sacré-Cœur : enlever Sophie Barat à la légende dorée et la rendre à l’histoire.
Personnalité forte et originale dans l’histoire de l’éducation au XIXe siècle, cette fille de vigneron-tonnelier a lutté toute sa vie, avec autant de persévérance que de délicatesse, contre certaines tendances des jeunes filles du grand monde auxquelles elle avait voué son action d’éducatrice : frivolité, mondanité, vanité. Elle n’aura succombé, partiellement, qu’à un défaut de ce monde, son refus de la société nouvelle issue de la Révolution, son rêve de « remonter la pente des temps ». Son action pour rechristianiser les hautes classes de la société, en France et dans le monde, tout en diffusant le modèle de l’« éducation à la française », a eu des résultats qu’on observe aujourd’hui encore dans bien des pays francophones ou non. En ce sens, on peut dire qu’elle a bien mérité de sa patrie terrestre, la France, tout en gagnant le ciel.


[1] Sur son acte de baptême, reproduit dans l’ouvrage de Phil Kilroy (voir en bibliographie), elle est dite née le 12 décembre et baptisée « Magdeleine Sophie ». Sur un passeport du 27 juin 1843, elle est dite « Louise Magdeleine Sophie ». Sur la plaque apposée sur la chapelle de la maison de Conflans (au confluent de la Seine et de la Marne) où son corps fut conservé après sa mort (1865),  elle est dite en latin « Magdalena Ludovica Sophia ». Magdeleine (ou Madeleine) était le second prénom de sa mère et Louise répond à celui de sa marraine, Louise-Sophie Cédor, et surtout à celui de son parrain et frère, Louis Barat. En outre de son vivant, tout en étant communément appelée par son prénom de Sophie et en signant généralement Barat, de son seul patronyme et parfois Sophie, elle célébrait, chaque 22 juillet la fête de sainte Madeleine, pour laquelle elle avait une dévotion particulière. Il faut noter que les membres de la congrégation religieuse qu’elle dirige à partir de 1801 conservent leurs prénoms et nom patronymique ; ceci fait partie des caractères spécifiques d’une congrégation qui ne pratique pas la clôture et dont les membres circulent en dehors sans limitation, souvent en costume civil, et vivent pratiquement « dans le siècle ».
[2] Mona Ozouf, La fête révolutionnaire 1789-1799, Paris, Éd. Gallimard, 1976, nouvelle édition Paris, Éd. Gallimard, coll. folio-histoire  n° 22, 1988.
[3] Rebecca Rogers, Les Bourgeoises au pensionnat. L’éducation féminine au XIXee siècle, p. 83, le Règlement de 1815.
[4] Monique Luirard, Madeleine-Sophie Barat (1779-1865). Une éducatrice au cœur du monde, au cœur du Christ, p. 140.
[5] L’Yonne Républicaine du 19 juin 2009. On retrouve des termes similaires dans des brochures de la paroisse de Joigny et de celle de Saint-François-Xavier (Paris VIIe).

[6] Geoffroy de Grandmaison, Sainte Madeleine-Sophie Barat (1779-1865), p. 53.

[7] Françoise Mayeur, L’éducation des filles en France au XIXe siècle, p. 113 et suiv. à propos de Victor Duruy et de Mgr Dupanloup.

[8] Geoffroy de Grandmaison, op. cit., p. 66.
[9] Phil Kilroy, Madeleine-Sophie Barat. Une vie (1779-1865), p. 255 et suivantes.
[10] Id., ib., p. 236 : lettre de Sophie Barat du 2 avril 1818, quand le pensionnat parisien, déjà aristocratique, est encore rue des Postes.
[11] Ghislain de Diesbach, Gare Saint-Charles. 1949-1957, édition Via Romana, Versailles, 2009, p. 30-31. L’auteur, né en 1931 et ancien élève des Jésuites, raconte dans ce second tome de ses souvenirs, l’histoire, triste et savoureuse, d’une de ses grand’ tantes qui avait six sœurs. Très jeune, elle était devenue amoureuse, tout comme une de ses amies, d’un beau jeune homme qui tomba gravement malade. Elles promirent toutes deux d’entrer au couvent si le jeune homme guérissait et, leurs vœux ayant été exaucés, entrèrent au Sacré-Cœur de Marseille. Mais l’amie en sortit vite pour épouser le beau jeune homme. Alors, écrit l’auteur, « tante Jeanne, ulcérée de cette traitrise, voulut à son tour quitter le couvent, mais sa mère ne l’entendit pas de cette oreille : -J’ai sept filles à marier, lui dit-elle ; tu es au couvent, reste-y. La malheureuse tante Jeanne, entrée en religion sans vraie vocation, dut se résigner. Elle avait surtout la vocation du monde et, faute de pouvoir aller à lui, s’ingéniait à l’attirer dans cette pieuse maison où les trop nombreuses allées et venues de neveux, de nièces et d’amis lui avaient valu les remontrances de la Mère supérieure. Elle ne rêvait que de mariages et en combinait inlassablement pour les uns et les autres, sans consulter souvent les intéressés qui apprenaient, par la rumeur publique, les projets que la Mère de Diesbach avait conçus pour leur bonheur (l’auteur a dit plus haut qu’au Sacré-Cœur de Marseille, elle « dirigeait une sorte d’agence matrimoniale »).  Lorsqu’elle n’échafaudait pas des mariages, elle donnait des cours de dessin, car elle avait un assez joli talent de peintre, mais en dehors de ces deux activités, elle trouvait le temps long… ».  Ainsi ce que Sophie Barat déplorait rue de Varenne dès les années 1820 se serait répété à Marseille au milieu du XXe siècle (une sœur de Ghislain de Diesbach est entrée au Sacré-Cœur de Marseille comme élève en 1949, ce qui explique les visites de l’auteur à cette sœur et à sa grand’ tante).

[12] Id., ib., p. 420 : lettre de Sophie Barat à Eugénie de Gramont, 1er mars 1838.

[13] Françoise Mayeur, L’éducation des filles en France au XIXe siècle, p. 38.
[14] Id., ib., p. 37-38 sur Michelet et sur Marie d’Agoult. Voir aussi Mémoires, souvenirs et journaux de la Comtesse d’Agoult, 2 vol., édition Le Temps retrouvé, Paris, 1990, en particulier vol. 1, p. 136 et suivantes.
[15] Geoffroy de Grandmaison, op. cit., p. 59.

[16] Rebecca Rogers, op. cit., chapitre VIII, « L’exportation du modèle français au XIXe siècle », pour tout ce paragraphe, en particulier p. 320 à 332.
[17] Phil Kilroy, op. cit., p. 405.

[18] Mgr Louis Baunard, Histoire de Mère Madeleine-Sophie Barat, fondatrice de la Société du Sacré-Cœur, tome 2, livre X : « La persécution et ses fruits », p. 311-312.
[19] Id., ib., p. 203-204.
[20] Id., ib., p. 325-326.: lettre de Sophie Barat à Catherine de Charbonnel, 13 avril 1849.
[21] Id., ib., p.325 : lettre de Sophie Barat à Stanislas Dusaussoy, 28 août 1849.
[22] Bernard Fleury, La Vie publique à Joigny de la Révolution à la Belle Époque, Édition ACEJ, coll. Mémoire et Patrimoine, Joigny, 2005.
[23] Phil Kilroy, op. cit., p. 417-418 et 431-432.
[24] Phil Kilroy, op. cit ;, p. 495 : lettre d’Aimée d’Avenas à Sophie Barat, août 1839.
[25] Monique Luirard, op. cit., p. 92-93.
[26] Phil Kilroy, op. cit., p. 488-489.
[27] Au pensionnat d’Amiens par exemple, de 1816 à 1865, trois sur quatre des supérieures nommées par Sophie Barat sont nobles. Bien sûr, les exemples de supérieures bourgeoises ne manquent pas, comme Philippine Duchesne, cousine de Casimir Perier, à Grenoble puis aux États-Unis ou Henriette Grosier à Poitiers, mais les supérieures de « bonne race » faisaient indubitablement partie de l’image de marque du Sacré-Cœur au XIXe siècle.
[28] Phil Kilroy, op. cit., p. 562.
[29] Archives départementales de l’Yonne, 3 M 3
[30] Bernard Fleury, « Mémoire des rues du vieux Joigny », L’Écho de Joigny n° 65,  2007, p. 6 à 40 et en particulier p. 11 et 13 pour le lieu de naissance de Sophie Barat.
[31] Mgr Baunard, op. cit., vol. 2, p. 263.

 

La reconnaissance du culte de sainte Alpais (Cudot, Yonne) dans son contexte fin de siècle

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