L’heure du Chili est-elle arrivée ? Mémoire, justice et démocratie

Le 12 décembre 2013, une table ronde animée par Eduardo Valenzuela, secrétaire général de Dialogues citoyens (avec à ses côtés Sophie Thonon, avocate, présidente de France-Amérique latine, et Yvon Le Bot, sociologue, membre du Collège d’Etudes mondiales, à la Maison des sciences de l’Homme, Paris), a regroupé dans une salle de la mairie du Xème arrondissement de Paris plusieurs personnalités chiliennes ou liées au Chili présentes à Paris à l’occasion d’autres réunions internationales :
– Martin Almada, avocat paraguayen, prix Nobel alternatif des droits de l’homme décerné par le parlement suédois,
– Eduardo Contreras, avocat chilien des droits de l’homme,
– John Digues, journaliste américain, enseignant à la Columbia University,
– Alain Touraine, sociologue français suivant depuis des années les questions politiques et les problèmes des droits de l’homme au Chili.

Ces personnalités, sans prédire l’avenir, ont toutes souligné que le régime « post-plébiscite » avait négocié son fonctionnement futur , la « transition », avec les autorités auparavant en place, depuis le « Golpe », et qu’en conséquence le régime ainsi instauré après la dictature n’était pas encore démocratique ; qu’il fonctionnait sur le fondement d’institutions héritées du régime antérieur, pour la Constitution (celle instaurée par le général Pinochet), pour la loi électorale, pour l’éducation nationale, les impôts, la politique économique, une politique néo-libérale héritée des Chicago boys depuis 1975, pour la législation minière, pour le statut des forces armées enfin.

Certains se sont étonnés, voire indignés, de la faiblesse de l’épuration menée par la transition : maintien de l’essentiel des juges en place sous la dictature, de l’essentiel d’un corps diplomatique très impliqué pendant la dictature dans la surveillance et dénonciation des « agissements » des exilés, l’essentiel encore des cadres d’une éducation nationale fortement transformée sous le régime Pinochet. Certes au Chili la dictature et le système politico-économique créé depuis septembre 1973 n’ont été ni vaincus ni détruits par une révolution politique.

Le rôle joué par les Etats-Unis avant, pendant et surtout après le Golpe – et ce avant l’élection du président Carter qui mit en place une politique nouvelle axée sur les droits de l’homme – a été souligné par plusieurs intervenants, dont plusieurs mènent des recherches sur le Plan Condor (par exemple centre de financement et centre de formation à la torture installés sous contrôle américain depuis 1956 jusqu’en 1992 au Paraguay). Le journaliste américain John Digues considère que les Etats-Unis , tout en donnant leur bénédiction et feu vert aux forces armées ou civiles hostiles à l’expérience Allende dès 1970, n’ont pas joué de rôle direct dans le coup d’Etat lui-même, qu’ils ont cependant été très actifs avant – avec la démocratie européenne – pour déstabiliser le gouvernement Allende, et surtout après, pour guider ou aider la politique répressive, donc jusqu’à l’élection de Carter. Plusieurs Chiliens ou autres Latino-américains maintiennent qu’une action américaine directe a existé pour le coup d’Etat lui-même, en particulier à Valparaiso. Par ailleurs l’ouverture récente d’une base militaire par les Etats-Unis près de Santiago semble inquiéter plusieurs des intervenants.
Un intervenant a affirmé qu’un rôle actif direct avait été joué par les autorités militaires chiliennes dans l’assassinat tant de Pablo Neruda que d’Eduardo Frei.

La politique économique menée depuis 1975, sans discontinuité, a été fortement critiquée comme responsable du creusement des inégalités sociales. Aujourd’hui le 1% des personnes ayant les plus hauts revenus dispose de 8 à 10 % des ressources en Europe occidentales, de 19 % aux Etats-Unis et de 29 % au Chili qui, avec le Mexique, a rejoint le Brésil dans ce « championnat » des pays les plus inégalitaires. Dans ce groupe, le Chili a fortement progressé grâce à la dictature et sa position s’est maintenue avec la transition. Cette forte inégalité dans la répartition des richesses rend nécessaire une sérieuse réforme de la fiscalité.
Si chacun a souligné la nécessité d’un changement drastique de la politique institutionnelle (nouvelle Constitution, nouvelles lois électorales, nouveaux équilibres des institutions), fiscale, « tributaria » (réforme de la progressivité des impôts), économico-sociale (abandon du néo-libéralisme de l’Ecole de Chicago), éducative, de la santé publique et militaire (modification du statut des forces armées au regard d’une nouvelle constitution), les avis ont divergé sur les possibilités réelles de mise en place de réformes attendues depuis plus de vingt ans.

Ont été souligné le dynamisme des étudiants et scolaires – une génération qui échappe à la peur qui tarauda la gauche depuis le coup d’Etat, le « Golpe », ainsi que des syndicats grâce à leur nouvelle direction ; l’anniversaire des 40 ans du Golpe a d’ailleurs joué un rôle psychologique et politique certain dans le sens d’une modification de l’équilibre des forces ; une action de force de ces nouveaux éléments (étudiants et syndiqués) apparaît indispensable à plusieurs pour la mise en place de réformes, les seules élections présidentielles et législatives de décembre 2012 n’étant pas un facteur suffisant pour changer la donne établie par la transition et permettre d’enclencher des réformes de fond. En tout état de cause, la politique économique de la dictature, un des éléments essentiels de celle-ci, reste en place actuellement, c’est un point nodal des réformes à réaliser pou r sortir de la stagnation des dernières décennies.

Cependant, pour certains, la politique « consumériste » et individualiste établie sous la dictature et maintenue depuis a été fortement démobilisatrice, détruisant des liens et valeurs de solidarité et suscitant un individualisme nouveau et désormais profondément enraciné dans la société. L’absence complète de moyens de communication de masse est par ailleurs un fort handicap actuel pour la Nouvelle Majorité : ni télévisions, ni radios, ni journaux de grande diffusion ; il s’agit là encore d’un héritage de la dictature respecté par les gouvernements ultérieurs.

En revanche l’échec, paraît-il patent du dernier président, de droite, est un atout d’importance pour passer à une nouvelle démocratisation des institutions et à une ouverture et restructuration des médias.

Si la répression politique forte n’existe plus – sauf sans doute face aux protestations des Mapuches – le gouvernement n’obéit pas, depuis les débuts de la transition, à des règles de fonctionnement démocratique (Constitution de Pinochet maintenue, etc.). Aujourd’hui s’est estompée la crainte de guerre civile qui motiva les concessions accordées à l’ancien régime par la Démocratie chrétienne dans les années 1990 aussi les changements nécessaires peuvent se produire, par conjonction de la forte popularité personnelle de la présidente et d’actions fortes des mouvements populaires démocratiques.
Plusieurs intervenants emploient l’expression de « croisée des chemins » et soulignent leur confiance dans la future présidente. Aussi existe-t-il une espérance forte dans le programme de réforme de la Nouvelle Majorité, et l’espoir que cette espérance ne sera pas, une fois encore, déçue.

Enfin, c’est de l’intervenant paraguayen, Martin Almada, qu’est venu, d’entrée de jeu et par courtoisie envers le pays d’accueil de cette table-ronde, un coup de chapeau pour l’action menée tant par l’ambassade de France à Santiago que par la société française de France dans l’aide aux persécutés de la dictature et leur accueil, attitude de solidarité qui pourrait, selon lui, mériter l’érection d’un monument à Santiago (mais la communauté française du Chili, en 1910, avait financé l’érection, dans le Parque Forestal de Santiago face au Musée des Beaux-arts, d’un monument qui pourrait être rénové et servir de support à une plaque rappelant cette aide française des années sombres.

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