@au Fil de Joigny

La cloche, le maire et le curé dans l’Yonne

De la fin de l’Ancien Régime à la Séparation de 1905

L’Yonne est un département, et un diocèse, largement touché par la déchristianisation au cours du XIXe siècle et qui est majoritairement républicain dès les débuts de la Troisième République. Selon les estimations des évêques et préfets pour 1877, estimations cartographiées dans sa thèse par Jean Gabille , l’Yonne fait partie, avec huit autres diocèses du centre du Bassin parisien, d’une aire « à pratique religieuse médiocre » (le plus bas niveau du classement), et cette situation perdure. D’après le Bulletin de la Fédération française de Libre Pensée de mai 1901, sur trente-deux maires ayant pris dans l’année un arrêté interdisant ou limitant le port de la soutane sur le territoire communal, sept sont de l’Yonne, soit près d’un quart des arrêtés .

De même en 1904, l’Yonne se place au sixième rang des départements français dont des conseils municipaux adressent des félicitations au président du conseil Émile Combes, engagé dans le combat anticlérical . Enfin quand en 1912 Monseigneur Chesnelong, nouvel archevêque de Sens appartenant à une famille liée au légitimisme, prend ses fonctions, il lance une enquête sur les pratiques religieuses de son diocèse. Il en ressort que, dans l’Yonne, seuls 9% des enfants ne sont pas baptisés, en revanche 17% des enterrements sont purement civils et plus de 22,50% pour les mariages, avec même des taux atteignant 24,40% dans l’arrondissement de Joigny, 29,20% dans celui d’Auxerre et 37,10% dans le canton de Saint-Florentin, seul l’arrondissement d’Avallon restant relativement épargné, avec moins de 5% . Nous avons bien affaire, avec l’Yonne, à l’un des bastions déchristianisés et anticléricaux. Voila qui annonce bien des querelles de cloches, et de clochers qui parsèment l’histoire du département sur plus d’un siècle. C’est le pays de Vauban, de Paul Bert, flamboyant anticlérical bourguignon, l’homme qui, touché par la chaleur communicative des banquets, compara le clergé au phylloxera. C’est aussi celui de Mgr Jules Barillon, vicaire général du diocèse de Sens et Auxerre, qui fut le principal avocat de l’Église de France en 1905, le seul ecclésiastique consulté par la commission parlementaire qui préparait la loi de séparation des Églises et de l’État dont Aristide Briand fut le rapporteur et l’Auxerrois Jean-Baptiste Bienvenu-Martin, alors ministre de l’Intérieur et des Cultes, sinon l’auteur, du moins le principal signataire de cette loi, même s’il est un peu oublié aujourd’hui.

Suivre les cloches et les « querelles de cloches » sur plus d’un siècle dans les pays de l’Yonne, c’est une voie d’approche qui débouche naturellement sur les relations locales entre pouvoir civil et pouvoir ecclésiastique, relations souvent étudiées à partir d’autres voies, d’autres angles d’attaque. Pour la méthode et l’interprétation, c’est Alain Corbin, avec ses Cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes du XIXe siècle (voir en bibliographie) qui, bien sûr, nous a servi de guide.

Aujourd’hui dans un village, la cloche qui tinte, sous le coup du marteau, ou qui carillonne en volée, avec son battant, évoque d’abord la religion, les cérémonies religieuses et, pour les chrétiens, la voix de Dieu. Comment ne pas penser ici à la scène de L’Angélus de Jean-François Millet (1858) ?
Tout en symbolisant la présence de l’Église dans le territoire, le clocher, dont les cloches sont l’attribut essentiel et qui leur doit son nom, représente aussi le village, la communauté villageoise elle-même . De là viennent les expressions « esprit de clocher », « querelles de clocher », « prêcher pour son clocher », qui toutes se réfèrent à un horizon géographique – et mental – limité, face à l’intérêt général, à l’espace national, et qui stigmatisent ceux qui n’entendent qu’ « un son de cloche », le leur.

Soulignons tout d’abord que les cloches sont des enfants du « pays » : leur moule est fait de la terre du village car, jusqu’au milieu du XIXe siècle, la difficulté du transport de ces objets pesants et fragiles imposait la fonte, la fabrication sur place, près du clocher, dans une fosse creusée dans la terre, la « fosse de coulée », avec un moule et un four de fusion faits dans la glaise du lieu. C’est un peu la terre, le ventre du village qui accouche de son enfant, la cloche. D’ailleurs, elles ont souvent été payées par souscription de la communauté, quand elles ne l’ont pas été par un riche et généreux parrain ; quand elles sont fêlées ou brisées, c’est leur métal ancestral qui est réutilisé pour leur refonte, au besoin complété par de nouveaux dons. Enfin leurs sonneries sont comme la « signature sonore », la voix de la localité, d’autant que la reconnaissance des codes campanaires est très développée. Le village, le quartier, est d’ailleurs toujours fier de leur qualité musicale, leur voix bien évidemment plus mélodieuse à celle des cloches du voisinage.
Ainsi les cloches sont-elles bien autochtones, elles sont des enfants de la localité, un des éléments du patrimoine commun, de l’identité du lieu. Qu’elles appartiennent au village ou à son église, elles revêtent une valeur identitaire et affective éminente. Mais quel peut être leur sort dans un département si touché par la déchristianisation ?

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