Histoire, Politique et …Camembert

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Eléments d’une exposition présentée en juillet 2015 à l’occasion de la première rencontre franco-brésilienne de  Porto Alegre, avec l’appui de la société Bongrain (Caprice des dieux, coeur de lion, saint-moret, etc.)

De Guillaume le Conquérant à la République et à ses grands hommes

Le camembert est une des icônes gastronomiques de la France, aux côtés de la baguette de pain, du champagne et d’autres produits faisant partie intégrante de l’image du pays. Pierre Boisard, sociologue chercheur au CNRS, a bien présenté l’histoire de ce fromage dans Le Camembert, mythe français, ouvrage de référence. Le même chercheur a étudié de façon spécifique un « Camembert de la République », marque déposée en 1904 à Paris par des « expéditeurs de marée et comestibles »[1].

Le véritable camembert vient de normandie

Le véritable camembert vient de normandie

La présente étude se concentre sur deux phénomènes relevant de la promotion des ventes et concernant les images des étiquettes de camembert et d’autres fromages normands : d’une part la présence de l’histoire, du passé, figurés par des personnages ou des monuments, d’autre part la place occupée sur ces mêmes étiquettes par l’actualité et même par la vie politique du moment. Aussi laissons-nous à l’écart les images de moines joufflus, d’abbayes pointues et de paysages champêtres avec fermes, fermières et vaches. Nous n’abordons pas non plus, sauf exception,  les caricatures relatives au camembert et portant sur son odeur (« Les pieds de Dieu ! » se serait exclamé le poète Léon-Paul Fargue devant un camembert fait à point).

Camembert de la mère Richard

Camembert de la mère Richard

« Dis donc au camembert de se tenir tranquille. Impossible de le peindre s’il continue à remuer ainsi » Collection Anatole Jakovsky)

« Dis donc au camembert de se tenir tranquille.
Impossible de le peindre s’il continue à remuer ainsi »
Collection Anatole Jakovsky

Premières images, premières légendes

Le camembert existe, selon les érudits normands, depuis 1791 ; ce serait l’invention d’une certaine Marie Harel, fermière dont la statue (en vrai certificat d’authenticité de la belle légende) fut inaugurée en 1928 par le sénateur Alexandre Millerand, ancien président de la République, à Vimoutiers, chef-lieu de canton près du village de Camembert (Orne). Marie Harel, en 1791, aurait caché un prêtre réfractaire venu de la Brie qui lui aurait confié la fameuse recette de ce qui deviendra le camembert. En fait des écrits évoquent ce fromage de Camembert dès le début XVIIIe et, sur place,  il a pu exister encore plus tôt, mais il fallait bien inventer une belle naissance au plus fameux et plus consommé des fromages français. Cette histoire de la création du camembert par Marie Harel fut sans doute la belle invention des petits-enfants de cette fermière normande, eux-mêmes producteurs de camemberts, car l’histoire de Marie Harel – sa légende  –  n’apparaît que dans les années 1850.

Vimoutiers 1928, inauguration du monument  à Marie Harel  par l’ancien Président Alexandre Millerand, sénateur de l’Orne

Vimoutiers 1928, inauguration du monument à Marie Harel par l’ancien Président Alexandre Millerand, sénateur de l’Orne

Une héroïne de légende

Marie Harel, une héroïne de légende

Célébration d’une création de légende

Célébration du centenaire du camembert…

En outre ces mêmes héritiers auraient également inventé eux-mêmes l’histoire d’une rencontre avec Napoléon III, dans la gare normande de Surdon, sur le Paris-Granville (en 1863 ou 1867 selon les versions), rencontre entre Victor Paynel, petit-fils de Marie Harel et l’empereur Napoléon III, lequel aurait apprécié le fromage présenté et en aurait ensuite commandé fréquemment pour la table de son palais des Tuileries. Mais cette ligne de chemin de fer n’a atteint Surdon et Granville qu’en juillet 1870, tout à la fin du second Empire[2].

Paynel rencontrant Napoléon III et  Michel Besnier, groupe Lactalis, comme successeur de Marie Harel (Bande dessinée La fabuleuse histoire du camembert, 1991)

Paynel rencontrant Napoléon III et Michel Besnier, groupe Lactalis, comme successeur de Marie Harel (Bande dessinée La fabuleuse histoire du camembert, 1991)

Selon d’autres, la rencontre aurait eu lieu au haras du Pin, le 9 août 1863, comme si la précision de la date garantissait l’authenticité de l’anecdote. Le séjour de l’empereur y est avéré, mais pas cette rencontre avec Victor Paynel, dont il n’existe aucune  trace documentée. Cette dernière légende, belle invention d’habiles fromagers, est reprise en 1991 dans une bande dessinée commanditée par la Fromagerie Lepetit, c’est-à-dire le groupe Besnier devenu Lactalis, La bande dessinée est l’œuvre de Gérard Roger, président du Musée du Camembert, à Vimoutiers, et de Marc Lalevée ; elle est intitulée La Fabuleuse Histoire du Camembert. Cette plaquette de 42 pages fut commandée à 30 000 exemplaires par la fromagerie à l’occasion du bicentenaire de 1791, pour être offerte à divers clients

Belles, pieuses et profitables légendes, dues aux dynamiques petits-enfants de Marie Harel puis certifiées par un puissant groupe agroalimentaire français[3]. Ainsi les légendes franchissent-elles  les siècles.

 Les boîtes rondes en copeaux de bois (peuplier, sapin, épicéa du Jura, etc.) avec image illustrée n’apparaissent qu’à la fin de la décennie 1880[4], près d’un siècle après la date légendaire d’apparition de ce fromage, c’est-à-dire quand on se préoccupa d’améliorer et d’accroître le transport par train des fromages jusqu’à Paris, en empilant ceux-ci sans risque d’écrasement. Très tôt ces étiquettes, à fond blanc puis décorées de couleurs vives, commencèrent  à être conservées, collées au mur ou dans un cahier d’écolier, car alors seules les images saintes et les images d’Epinal les concurrençaient ; enfin elles sont collectionnées par les grands et les petits : on créa pour elles et leurs collectionneurs les noms prétentieux de « tyrosème » et « tyrosémiophile » (« tyros », fromage, et « séma », signe, signal), difficiles à comprendre et à mémoriser  pour ceux qui ignorent le grec ancien.

Les étiquettes des boîtes de fromages sont parfois moins géographiques ou gastronomiques qu’historiques, voire politiques depuis Guillaume le Conquérant jusqu’à la République et à ses présidents, par exemple Valéry Giscard d’Estaing ou Jacques Chirac. C’est alors qu’elles nous intéressent.

De  Guillaume le Conquérant

De Guillaume le Conquérant

au  président Giscard d’Estaing

au président Giscard d’Estaing

Etiquette refusée par l’Elysée en 1995

Etiquette refusée par l’Elysée en 1995

Camembert « Président », dans les  années Pompidou

Camembert « Président », dans les années Pompidou

Coq de l’Orne, coq gaulois tricolore ?

Coq de l’Orne, coq gaulois tricolore ?

Camembert « Président », créé en 1968, un exemplaire en fut offert à Edouard Balladur, candidat aux élections présidentielles en 1995

Camembert « Président », créé en 1968, un exemplaire en fut offert à Edouard Balladur, candidat aux élections présidentielles en 1995, sans porter bonheur

Le « Camembert de la République » et la « Semeuse »

Commençons par le « Camembert de la République », à l’étiquette bien documentée grâce à Pierre Boisard dans la communication déjà évoquée[5] :

« Le 5 juillet 1904, le greffe du tribunal de commerce de la Seine enregistre l’étiquette  » Camembert de la République « . Celle-ci reproduit la Semeuse, le nouveau symbole de la République créé en 1897[en fait en1895[6]] par Oscar Roty pour figurer sur les pièces d’argent l’année suivante (…) Elle porte, en lettres rouges, l’inscription  » Camembert de la République « . Aucune équivoque donc, c’est une proclamation d’adhésion à la République qui était ainsi apposée sur la petite boîte ronde, un camembert militant. Parmi les centaines d’étiquettes différentes qui ont orné les boîtes de camembert, ce fut certainement une des plus Belles et des plus majestueuses ».

La République-Semeuse  multi-médaillée de Multrier  & Peters

La République-Semeuse multi-médaillée de Multrier & Peters

Et l’auteur poursuit : « Un premier constat s’impose, au regard des dépôts de marque aux greffes des tribunaux de commerce consultables à l’Institut national de la Propriété industrielle, INPI, très peu d’étiquettes évoquent la République et ses symboles ». Dans le domaine des fromages et en particulier du principal d’entre eux, le camembert, la moisson  d’images « républicaines » n’est cependant pas négligeable, comme nous le verrons. Leur apparition s’explique d’abord par l’adaptation d’une région très conservatrice à une clientèle nouvelle, parisienne et d’opinion plus avancée, clientèle acquise grâce au chemin de fer qui, à partir du second Empire, dès les années cinquante, a considérablement raccourci les temps de transport et développé la vente du fromage normand hors de sa région de production. La mise en boîte de ce fromage  fin 1880, dans des boîtes rigides, accéléra encore le processus.

Ce camembert « républicain », militant, prête à la République les traits de la Semeuse.

Rappelons brièvement l’histoire de cette illustre Semeuse qui, avant de décorer des boîtes de camembert, a figuré sur des pièces de monnaie à partir de décembre 1897 et sur des timbres d’usage courant depuis 1903, c’est-à-dire, comme l’a souligné Maurice Agulhon, quand les radicaux accèdent enfin au gouvernement après avoir été depuis 1870 dans l’opposition de gauche aux gouvernements républicains « opportunistes ».

C’est Paul Doumer, ministre des finances du premier, et bref, gouvernement radical (Léon Bourgeois) qui choisit en 1895 trois graveurs, Jules Chaplain pour les monnaies d’or (une tête de « Marianne » avec au verso un coq), Oscar Roty pour les pièces d’argent (la « Semeuse ») et Daniel Dupuis pour la menue monnaie de bronze (encore une tête de « Marianne », ce terme, familier, entrant alors dans le vocabulaire administratif pour les pièces, puis pour les timbres d’usage courant)[7].

Oscar Roty, 1846-1911

Oscar Roty, 1846-1911

Le modèle original photographié en marche

Le modèle original photographié en marche

La Semeuse devient rapidement une véritable icône républicaine, comparable – malgré sa très petite taille d’origine – à la Liberté de Delacroix ou à la Marseillaise de François Rude. Elle figure alors sur des affiches de propagande ou de « réclame », sur  les couvertures de cahiers d’écolier, sur des livres scolaires, pour représenter à la fois la République et la France qui sème des idées.

Son auteur, Oscar Roty, artiste réputé, dessina une première médaille pour des prix offerts par le Ministère de l’Agriculture, en 1887. Cette allégorie féminine n’avait pas de bonnet phrygien, dans une période où les réserves restaient fortes à l’encontre de cet emblème considéré par beaucoup comme subversif, comme rappelant les violences de la Révolution puis celles de la Commune. De subversif le bonnet devient, à partir du centenaire de 1789, coutumier et identitaire – il permet d’identifier la République française dans toute allégorie féminine. En 1887, la Semeuse de Roty est encore une fermière « en cheveux », cheveux au vent : c’est une « Agriculture » et pas une « République » ; d’ailleurs, devant elle, figurent quelques  bovins et l’esquisse d’un village avec son  clocher. Sa maquette préparatoire, en cire sur  ardoise, et une médaille en bronze, sont visibles aujourd’hui au Petit Palais, à Paris.

La première Semeuse, une  « Agriculture »,

La première Semeuse, une « Agriculture »

Plus tard, en 1895, la voici modifiée par son auteur qui la coiffe du bonnet phrygien et ajoute pour le fond un soleil levant, ceci pour répondre à une commande du Ministère des Finances pour de nouvelles pièces  de monnaie, en argent (2F, 1F et 50 centimes). Avec son bonnet phrygien et un soleil levant annonçant le progrès, l’aube d’une ère nouvelle, cette nouvelle version  – transformée donc en République – rencontre un grand succès sur les pièces puis sur les timbres. La Semeuse « combine une image combative de la République et une image apaisée et féconde évoquant le travail des champs et la liberté éclairée par le soleil » écrit Évelyne Cohen, directrice du Musée de la Monnaie, quai Conti à Paris[8]. C’est une République en marche, cambrée, élégante et pleine d’allant, à la démarche souple, au léger et gracieux déhanchement, « semeuse d’idées » dira-t-on encore. Elle est tout en mouvement, jambes en marche, un bras qu’elle balance pour puiser dans son sac. Celui qui sème effectivement du blé est généralement un homme, par exemple Le Semeur de Millet ou dans La Saison des semailles de Victor Hugo, le poème qui exalte « le geste auguste du semeur ». La semeuse en allégorie féminine, quant à elle, sème non pas des grains mais des idées, des connaissances. Voici celle d’Eugène Grasset qui, pour Larousse, « sème à tout vent » les connaissances, et celle d’Oscar Roty, Semeuse  qui répand les idées, l’idéal républicain, le Progrès. Comme elle est gracieuse et a du succès, il n’est pas surprenant que la réclame, la publicité commerciale, lui ait fait fête, qu’en particulier un négoce parisien, bien avisé, s’en soit emparé pour un camembert, tout en soulignant d’ailleurs son bonnet phrygien, bien rouge.

On la retrouve aussi montée en broche, en collier, en boutons de manchettes ; sous la Grande Guerre, ce sont des boutons de manchettes franco-russes qui associent l’Aigle russe et la Semeuse française.

Pièces (50c -pile, usée - et 2F -face-)  et timbre, 1898 et 1903    Timbre et carte postale, 1960

Pièces (50c -pile, usée – et 2F -face-) et timbre, 1898 et 1903 Timbre et carte postale, 1960

On retrouve ce thème des semailles début 1918 en Allemagne, pour une affiche du Fonds Ludendorff d’aide aux mutilés de guerre, avec un mutilé qui sème de son seul bras valide, avec un soleil levant optimiste.

Le semeur allemand de début 1918

Le semeur allemand de début 1918

Dans la France occupée, vers 1942, la chanson La France de demain chantée par Georges Guétary sur des paroles d’André Montagard, l’auteur du fameux Maréchal nous voilà,  proclame au  troisième couplet :

Bientôt la terre chérie                             Refrain : France ! ô France de demain !
S’enrichira d’un pur froment,               France ! Nous voulons de nos mains
Et notre France enfin guérie                Aves courage et confiance
Resplendira plus fièrement,                 T’ouvrir un nouveau chemin !
Si « Travail, Famille, Patrie »                          

Ce couplet justifie l’illustration de couverture, avec son semeur de « pur froment », là encore un homme pour effectivement semer des grains.

Le semeur maréchaliste de 1942

Le semeur maréchaliste de 1942

Semeuses et semeurs abondent toujours dans l’imagerie commerciale, comme l’illustre l’image actuelle du Moulin de la Vierge, chaîne de boulangeries artisanales.

semeuse du Moulin de la Vierge qui, gracieusement et étrangement, sème mi-vêtue…

semeuse du Moulin de la Vierge qui, gracieusement et étrangement, sème mi-vêtue…

L’étiquette du « Camembert de la République », décorée de  la Semeuse de Roty, porte en 1904 les initiales « M. & P. », pour Multrier et Peters, des « expéditeurs de marée et comestibles », rue Saint-Denis à Paris. On ne sait rien de ces négociants sinon qu’ils devaient être de fervents républicains, ou qu’ils s’adressaient explicitement à une clientèle cible de consommateurs très attachés à la République. Dans sa communication d’octobre 2008, Pierre Boisard montre que leur ferveur républicaine ne peut pas être mise en doute : « L’un des deux associés réapparaît, à moins que ce ne soit son fils, trente ans plus tard. Le 4 février 1943, Pierre Peters dépose au greffe du tribunal de commerce de la Seine la même étiquette « Camembert de la République » parmi quelques autres. Ressortir le drapeau républicain en 1943 sous le régime de l’État français ne manque ni de panache ni d’un certain courage et témoigne assurément d’un fort attachement à la République. Cet acte de résistance pour symbolique qu’il ait été n’était certainement pas sans risques. Rétrospectivement, le dépôt de 1943, éclaire le sens de celui de 1904 et atteste de son sens républicain ».

En 1904, les querelles et tensions avec l’Église étaient fortes ; Émile Combes, président du Conseil depuis 1902, annonça à Auxerre le 4 septembre de cette année la future séparation des Églises et de l’État ; il avait appliqué avec rigueur l’interdiction d’enseignement par les congrégations non reconnues et rompu les relations diplomatiques avec la papauté, tandis que le régime parlementaire était attaqué par les nationalistes de la Ligue des Patriotes créée par  Paul Déroulède, par les bruyants royalistes de l’Action française de Charles Maurras et par les antidreyfusards autour de Maurice Barrès (décembre 1905, séparation des Églises et de l’État ; 1906, le jugement de 1894 condamnant Dreyfus est cassé). En revanche, la République était  alors fermement défendue, entre autres,  par un fromage, le « Camembert de la République »…

La Semeuse figure encore sur une carte postale ancienne représentant une fermière de Livarot avec sa pile de fromages dont l’étiquette représente cet emblème républicain, bien identifiable ceci illustre l’importance prise par ce type d’images en Normandie, toujours pour une clientèle parisienne et urbaine[9].

Carte postale ancienne, non datée (collection Anatole Jakovsky) : une fermière  de Livarot et sa fille,  avec à droite les  détails agrandis pour l’image de la Semeuse

Carte postale ancienne, non datée (collection Anatole Jakovsky) : une fermière de Livarot et sa fille,
avec à droite les détails agrandis pour l’image de la Semeuse

Étiquettes de la collection  de Pierre Bonte, mariannologue et  tyrosémiophile

Étiquettes de la collection de Pierre Bonte, mariannologue et tyrosémiophile

D’autres étiquettes républicaines, non datées, nous ont été aimablement communiquées par Pierre Bonte, fervent collectionneur d’allégories de la République : « La Semeuse », à tunique rouge – avec soleil également rouge, pour un livarot de Vimoutiers, et « La Marianne », à robe  blanche, pour un « véritable camembert  fabriqué en Picardie », ces deux allégories féminines étant coiffées chacune d’un bonnet phrygien, rouge vif.

Comme cette « Semeuse » et cette « Marianne », le « Camembert de la République », orné d’une Semeuse à bonnet phrygien rouge, utilise directement une imagerie républicaine, fait rare en matière de produits alimentaires, et s’inscrit dans un contexte de combat – ou d’expression  – politique.

D’autres allégories républicaines existent en étiquettes, comme celle célébrant l’exposition universelle de Paris de 1900 ou telle allégorie au flambeau de progrès et drapeaux tricolores sur le globe terrestre à la gloire de la paix française, sans doute du traité de Versailles ; il s’agit bien de célébrer des événements de  l’actualité.

1900, Marianne à l’Expo.

1900, Marianne à l’Expo.

La Paix française sur la Terre, vers 1919-20 ?

La Paix française sur la Terre, vers 1919-20 ?

Encore des thèmes républicains

Certains thèmes républicains apparaissent, sans que nous connaissions la date de leur dépôt légal. Ainsi un « Camembert de la Défense », sur lequel figure la statue À la Défense de Paris, de Louis-Ernest Barrias, à Courbevoie, statue qui célèbre la résistance héroïque d’un Paris assiégé par les Prussiens en 1870-1871, avant de donner son nom au quartier qui l’entoure[10].

Avant les hommages, sincères ou parodiques, aux présidents Giscard et Chirac, des camemberts célèbrent Louis Pasteur, savant vénéré par la République française avant comme après son décès (1895) comme « bienfaiteur de l’Humanité », avec l’étrange étiquette d’un producteur de la Manche qui associe au bienfaiteur le Mont Saint-Michel – monument du patrimoine local  –  et la devise « Nec Plus Ultra ».

La Défense (de Paris, 1870-71) qui prête son nom au quartier du même… nom

La Défense (de Paris, 1870-71) qui prête son nom au quartier du même… nom

Louis Pasteur

Louis Pasteur

Pasteur et/ou le bon pasteur

Pasteur et/ou le bon pasteur

Un « camembert fabriqué en Bourgogne », appelé « LE BON PASTEUR », joue sur le double sens du mot « pasteur », patronyme du bienfaiteur et nom commun, avec Louis Pasteur en médaillon et l’image d’un berger – pasteur  – en grande cape. Avec la République et autres thèmes semblables, nous sommes bien dans des images qui exaltent le régime politique de la France du moment.

L’actualité nationale

Les images peuvent donc suivre l’actualité nationale, surtout quand celle-ci est d’importance capitale.

Dans sa communication de 2008, Pierre Boisard évoque une boîte de camembert datant de 1897 et symbolisant l’alliance franco-russe engagée cinq ans plus tôt par le président Sadi Carnot. Son étiquette représente un drapeau français et un drapeau russe entrecroisés. Dans un  cartouche on lit « Camembert national ». Avec drapeaux et célébration d’une alliance, on est alors plutôt dans la célébration patriotique que dans celle du régime républicain.

Des étiquettes de fromages sont très liées à l’actualité immédiate, à l’air du temps (éphémères attentifs aux éphémérides), de Marianne et de la Semeuse aux présidents de la République en passant par les expositions universelles, Joffre et les poilus que nous allons voir, par le Négus en 1935-36, par le cinquantenaire du débarquement de juin 44 ou le bicentenaire de 1789…

Il s’agit certes de la part des producteurs et vendeurs normands d’une pratique commerciale, pour démarcher, séduire et conquérir la clientèle. L’événement, l’actualité jouent un rôle certains dans la dénomination et le choix de certaines étiquettes de fromage.

Encore l’Exposition universelle de 1900

Encore l’Exposition universelle de 1900, avec le Grand Palais en bleu

Par exemple sur le camembert « Le 1900 », avec sa belle Marianne au bonnet phrygien, camembert célébrant l’exposition universelle de Paris, de 1900, on aperçoit nettement devant la Marianne, en bleu, le dôme du Grand Palais construit pour cette occasion.

 Avec la Grande Guerre le camembert, avec des étiquettes  patriotiques, fête nos soldats, nos alliés, nos chefs. Il existe ainsi plusieurs étiquettes de « Camembert du Poilu », cet indispensable accompagnement du « pinard », du quart de vin,

Le Poilu, quand fumer ne tuait pas

Le Poilu, quand fumer ne tuait pas

Soldats alliés d’Italie, France, Russie, Angleterre

Soldats alliés d’Italie, France, Russie, Angleterre

Joffre, quant à lui,  est alors honoré comme « le meilleur » des chefs… ou des camemberts ? On croit parfois même lire sur l’étiquette « J’offre le meilleur », du verbe offrir.

Joffre le meilleur (J’offre le meilleur ?)

Joffre le meilleur (J’offre le meilleur ?)

L’Alsacienne, avec les Vosges au fond

L’Alsacienne, avec les Vosges au fond

Le site www.Camembert Museum.fr présente deux douzaines d’étiquettes de la Grande Guerre, depuis l’Entente cordiale jusqu’à l’Alliance franco-russe en passant par les Poilus. Pierre Boisard décrit un « Camembert national » dont l’étiquette représentait l’empereur Guillaume II avec casque à pointe et monté sur un âne, une image qui fleurit aussi sur des cartes postales patriotiques au même moment (sur d’autres voici Guillaume II métamorphosé en cochon).

Guillaume II le porc, deux versions

Guillaume II le porc, deux versions

Par ailleurs des collectionneurs ont conservé les étiquettes d’un camembert de la Victoire, éditée prématurément dès 1915, d’un également prématuré « Camembert des Victorieux », de fin 1917 ou début 1918, représentant côte à côte le général Pétain et Clemenceau derrière des poilus et des chars, d’un Clemenceau seul en 1919, d’un camembert « Le Victorieux » en 1920.

 Durant la Grande Guerre, le camembert devient le fromage national par excellence, le fromage de France. Ces quatre ans de guerre sont pour lui une période essentielle de gloire et de conquête, conquête d’un vaste territoire pour sa production et d’une vaste clientèle pour sa consommation[11]. C’est le moment où, faisant souvent partie du casse-croûte offert dans les tranchées par l’intendance des armées, il est découvert par l’ensemble des soldats, en particulier par ceux du Midi qui l’ignoraient auparavant et qui, de retour dans leurs foyers, le feront découvrir et apprécier autour d’eux. En effet, avant de monter à l’assaut, les poilus, écrit Pierre Boisard de façon un peu sacrilège, « communiaient alors sous les deux espèces », celles du camembert et du « pinard », tout comme le pain et le vin dans le culte catholique. En outre le camembert et le vin, produits issus du sol français, rappellent aux soldats qu’ils se battent bien pour libérer la terre de France envahie.

Cependant la Normandie ne peut pas fournir à elle seule tous les camemberts  nécessaires ; aussi la Grande Guerre est-elle également le moment où, devenu national, le camembert est fourni par de nombreuses régions productrices de lait et n’est plus considéré comme une  exclusivité normande, sauf par le Syndicat des fabricants du véritable camembert de Normandie, le SFVCN, créé en 1909 pour tenter, en vain, de faire reconnaître par l’État une zone délimitée de production. Le camembert n’a pas eu la chance du champagne, mais est le fromage national ; fromage national, il est celui de la « Belle France ».

La Belle France

La Belle France

Poursuivant l’actualité, voici le camembert « les Négrillons », pour l’exposition coloniale de 1931 , puis  « Le Négus », honorant donc l’empereur d’Ethiopie Hailé Sélassié.

Les Négrillons, en 1931

Les Négrillons, en 1931, avec l’exposition coloniale

Le Négus en 1935

Le Négus en 1935

Son pays, en 1935, est envahi par l’Italie mussolinienne, ce qui suscite en France une vague de sympathie pour cet empereur. Vers le même moment, c’est le paquebot Île de France qui est célébré par un Pont-L’Evêque, autre fromage normand.

 

 

 

 

 

Le paquebot Ile-de-France, sur fond tricolore

Le très populaire  paquebot Ile-de-France,  sur fond tricolore

On appelle ce navire le « Saint-Bernard de l’Atlantique » parce que son commandant l’a plusieurs fois détourné de sa route directe Le Havre-New York pour aller sauver des navire en perdition, d’où sa grande popularité dont cherche à profiter le fromager.

Le camembert de Normandie se place bien au cœur de l’événement.

Plus tard, le camembert célèbre le débarquement de juin 44 (ici en 1994, pour le cinquantenaire).

Cinquantenaire du « D. Day », événement tout normand de par sa localisation

Cinquantenaire du « D. Day », événement tout normand de par sa localisation

Sainte-Mère-Église et son héros

                                                           Sainte-Mère-Église et                                                           son héros

Auparavant, en 1942, un camembert de misère (40 % seulement de matière grasse) prend l’appellation de Montoire, ville placée sur la ligne de démarcation et lieu de la célèbre poignée de mains Hitler-Pétain d’octobre 1940 qui engagea la collaboration ; l’image représente bien la France coupée en deux, entre zone occupée et zone « nono » (sur les marges de l’étiquette, l’Alsace-Lorraine re-annexée de fait par le Reich dès août 1940 semble ici rester française).

Un camembert sur le lieu de naissance du mot de « collaboration »

Un camembert sur le lieu de naissance du mot    « collaboration » 

Comme la petite ville de Vimoutiers fut bombardée par les Américains qui l’ont presque rasée par erreur le 14 juin 1944, avec plus de deux cents civils tués et la statue de Marie Harel abattue, le personnel d’une fromagerie de l’Ohio, pour faire pardonner ce bombardement,  offrit une nouvelle statue, installée en 1956, après maintes péripéties portant sur l’appellation du fromage de l’Ohio, camembert or not camembert[12].

Auparavant, c’est avec le camembert « L’Atomic » qu’a été célébrée la bombe atomique…

Les présidents sont souvent là, nous l’avons vu, de Pompidou à Jacques Chirac en passant par Giscard d’Estaing et par le camembert « Président » créé en 1968. Plus tard nous découvrons, sans surprise, le camembert célébrant le  bicentenaire de la Révolution française.

La bombe atomique

La bombe atomique (Bikini 1946)

Le bicentenaire de 1789, à Paris

Le bicentenaire de 1789, à Paris

Ainsi le camembert, et d’autres fromages normands, par leurs appellations, par leurs étiquettes, cherchent-ils à séduire les clients en suivant l’actualité, en représentant de grands événements contemporains.

Aristocrates et monarques : le camembert fromage de l’élite ?

Face à l’actualité et à la République, voici les thèmes historiques, avec ses grands personnages du passé et ses monuments patrimoniaux. Les grands personnages les plus fréquents évoquent quant à eux plutôt le passé monarchique ou impérial, souvent l’Ancien Régime avec ses princes, ses rois, ses reines, ses grands hommes, ses nobles titrés, vicomtes, comtes, ducs, princes, etc.

Pierre Boisard cite dans sa communication, entre autres étiquettes, un « Camembert des Princes » en 1888, « Le Royal Camembert » la même année,  « Le Fromage des Rois » en 1890, le « Camembert des Ducs de Normandie » en 1892, le « Camembert des Duchesses » en 1895, le « Camembert de la Couronne Royale » en 1897.

Il écrit : « Achille Herson, négociant, est particulièrement friand de ces références royales, il crée les marques Camembert des Princes et Camembert de la Couronne Royale. » Et ajoute : « Faut-il en déduire pour autant une orientation politique antirépublicaine ? Fromage relativement récent, arrivé à Paris par le train dans les années 1850, le camembert a sans doute besoin pour s’affirmer, face à des fromages concurrents plus anciens et mieux établis [par exemple le livarot et le pont-l’évêque, pour les concurrents de Basse Normandie], de signifier ses origines normandes et son inscription dans une tradition ancienne. C’est sans doute pour cela que, fréquemment, ses étiquettes font référence à l’Ancien Régime ou puisent dans l’héraldique normande.[13] ».

Ajoutons, avec l’auteur, que la Basse Normandie (Orne, Calvados et Manche) est, fin XIXe siècle et au XXe aussi[14] , une région conservatrice qui penche  résolument à droite et où un catholicisme de tradition a des racines vigoureuses. Nous reviendrons sur des mouvements paysans dans la même région qui, dans les années 1930 et 1940, s’approchent même du fascisme mussolinien ou de la réaction antirépublicaine par le biais du ruralisme. Le camembert, fromage de conservateurs pour consommateurs républicains ?

Nous relevons entre autres parmi les personnages d’Ancien Régime, un camembert « Le Conquérant », pour Guillaume le Conquérant, accompagné d’un camembert « Viking » reprenant un extrait de la broderie de Bayeux dite « Tapisserie de la Reine Mathilde » ; ou encore une  « Diane de Poitiers », plusieurs dédiés à Jeanne d’Arc, un troisième à Charles VII, un autre consacré à Agnès Sorel, maîtresse du roi précédent, et encore son ministre avec « Le véritable Jacques Cœur, fabriqué en Berry ». Existent des Sully, des Richelieu, des Mazarin et maints autres grands hommes.

Guillaume le Conquérant

Guillaume le Conquérant

Diane de Poitiers sans son roi Henri II

Diane de Poitiers sans son roi Henri II

Jeanne d’Arc sur un coulommiers de Champagne

Jeanne d’Arc sur un coulommiers de Champagne

Avec elle son roi Charles VII

Avec elle son roi Charles VII

Le ministre des finances Jacques Cœur

Le ministre des finances Jacques Cœur

Agnès Sorel, maîtresse de Charles VII

Agnès Sorel, maîtresse de Charles VII

On peut ajouter le galant Henri IV, le Régent, des rois normands à fleurs de lys françaises ou aux léopards normands ou britanniques et quelques autres monarques.

Camemberts au  patronage vraiment royal

Camemberts au patronage vraiment royal

Le « Roi normand » peut être Richard Cœur de Lion, lointain successeur  de Guillaume le Conquérant,  pour des camemberts et pour un coulommiers « fabriqué en Normandie ».

Richard … Cœur de Lion

Richard … Cœur de Lion

Et beaucoup de nobles, des Ducs, un Vicomte, etc.

Et beaucoup de nobles, des Ducs, un Vicomte, etc.

Mais Napoléon, le grand,  a plus encore d’importance que tous ces personnages, bien qu’il n’ait pas toujours été « fabriqué en Normandie ».

L’Empereur sur camembert, le jeune Bonaparte sur carré de l’Est fabriqué en Normandie

L’Empereur sur camembert, le jeune Bonaparte sur carré de l’Est fabriqué en Normandie

Combien de Napoléon ?

Combien de Napoléon ?

Le petit caporal

Le petit caporal

L’Aiglon, dans les Charentes si bonapartistes

L’Aiglon, dans les Charentes si bonapartistes

Saint Georges, patron des vainqueurs de l’Empereur

Saint Georges, patron des vainqueurs de l’Empereur

Les étiquettes à l’Empereur illustrent bien souvent des fromages destinés à la clientèle anglaise, aussi le saint patron de l’Angleterre, saint Georges, est-il lui aussi représenté.

En carré de l’Est, mais toujours normand, le fromage en l’honneur de Napoléon devient le « Briennois », de Brienne-le-Château (Aube) où étudia le jeune Bonaparte.

Les monuments historiques séduisent

L’image de monuments importants attire aussi le client, avec bien sûr la Tour Eiffel, excellente image en particulier pour l’exportation hors du pays (camembert « Sélection Export » à Tour Eiffel), mais encore à Paris Notre-Dame, l’arc de Triomphe, les Invalides.

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Parmi les personnages,  deux « grands absents »

Un sujet d’étonnement enfin compte tenu des pratiques habituelles, c’est l’absence d’étiquettes à la gloire tant du maréchal Pétain que du général de Gaulle. On connaît pourtant le charisme qu’a eu l’un et qu’a conservé l’autre. On sait aussi  l’importance que l’un et l’autre ont eu ou ont toujours dans l’odonymie française, dans l’attribution des  noms de  voies publiques à telle ou telle époque et pour l’un des deux jusqu’à nos jours. En 2009, avec plus de 3600 voies, de Gaulle l’emporte, dans l’ordre, sur Pasteur, la République, Hugo, Jaurès, Gambetta…[15]. Quant à Pétain, préfets, maires et notables aidant, de nombreuses villes lui avaient consacré une voie publique, rue ou place, entre 1940 et 1944. Selon un décompte non exhaustif effectué par Michèle Cointet en 2002[16], auraient été ainsi baptisés plus de deux cents rues, places, stades, sans compter les ponts (Pont du Maréchal Pétain à Lyon, novembre 1940, devenu en 1944 Pont du Maréchal de Lattre de Tassigny). Tout cela disparaît pour Pétain à l’été 1944 et s’efface des mémoires et archives, phénomène classique d’amnésie. La plaque commémorative fixée au mur place de la Liberté à Dijon, devant l’hôtel de ville indique : « Place de la Libération, anciennement Place Royale puis Place d’Armes », alors que du  8 mars 1941 au 22 septembre 1944, cette place avait été  dédiée  au Maréchal Pétain : souvenir omis, mémoire lavée, « damnatio memoriae » que pratiquaient déjà les Romains, et plus tôt les Egyptiens.

Une place de Dijon  dédiée un temps  au maréchal...Maréchal-ferrant ?

Une place de Dijon dédiée un temps au maréchal.. (de 40 à 44) .Maréchal-ferrant ?

Nous avons bien un  fromage appelé « LE MARÉCHAL », fromage savoyard, mais il semble  en fait dédié à un « maréchal-ferrant », coiffé d’une casquette de paysan.

Il serait  surprenant qu’aucune étiquette n’ait été réalisée en l’honneur du maréchal.

Pétain avait certes son vin, grâce à un  vignoble bourguignon enlevé aux Hospices de Beaune pour être offert en toute propriété au maréchal sur injonction du maire de Beaune, Roger Duchet (maire de 1932 à 1965), et du préfet de Côte-d’Or, mais il n’y a pas trace d’un fromage d’accompagnement…[17]

Cuvée du clos du Maréchal Pétain

Cuvée du clos du Maréchal Pétain

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Etiquette du Clos du Maréchal Pétain, avec francisque en filigrane

Pourtant Pétain se présentait souvent comme le « maréchal-paysan », le chef qui prônait le retour à la terre ; ruraliste déclaré,  il aimait souligner la valeur de « la terre qui, elle,  ne ment pas », les vertus du paysan dont la ténacité avait permis de gagner la Grande Guerre, les valeurs paysannes qu’il opposait aux nuisances des villes, lieux de perdition, et celles des politiciens d’avant 1940, tous malhonnêtes et intéressés. En outre le Normand Jacques Le Roy-Ladurie (1902-1988), riche agriculteur du Calvados, secrétaire général du principal syndicat paysan conservateur français depuis 1935 (l’Union Nationale des Syndicats Agricoles, très hostile à la république parlementaire) et orateur de divers mouvements ruralistes anti-républicains, avait été choisi en décembre 1940 par Pétain (qui avait été ami de son père, officier) comme un des organisateurs de la Corporation Paysanne puis comme ministre de l’agriculture (avant de rallier la Résistance dans l’année 1943)[18]. Le maréchal, fêté et admiré des notables des campagnes de Basse Normandie, celles du véritable camembert, avait bien dû recevoir en cadeaux de nombreux camemberts et figurer en personne sur des étiquettes. Mais à ce jour, aucune étiquette d’un « Camembert du Maréchal Pétain » n’a été repérée alors que l’image du maréchal était partout présente (affiches, cartes postales, portraits peints ou photographiques, objets divers…). Les PTT avaient même produit deux bien beaux timbres pour  l’anniversaire du maréchal (24 avril 1943 et 1944)[19]Le Général de Gaulle, quant à lui, est toujours honoré par toute une bimbeloterie mémorielle, par les objets d’une active industrie du souvenir, en particulier dans son village[20] : de même qu’à Lourdes on peut acquérir des grottes au chocolat ou une Vierge en sucre candi,  à Colombey-les-Deux-Églises, lieu de mémoire s’il en est, on  propose toujours, au milieu de maints articles plus durables, un camembert à croix de Lorraine. Ce fromage nous a été signalé par Sudhir Hazareesingh, auteur du Mythe gaullien[21]. Certes la croix y est associée au chardon, elle est donc plus lorraine que gaullienne, mais c’est bien à Colombey-les-Deux-Églises, lieu de culte gaullien, que ce « camembert fabriqué en Lorraine » est toujours proposé  aux « pèlerins » et touristes.

Camembert du Général ?

Camembert du Général ?

Enfin le Général s’est vu attribuer généreusement bien des bons mots par ses admirateurs et par des journalistes[22] ; on lui prête cette  phrase célèbre, attribuée aussi à Churchill car les mots dits historiques sont souvent vagabonds : « Un pays qui produit plus de 365 sortes de fromages ne peut pas perdre la guerre ». Au seul Général, on attribue encore un second aphorisme fromager, bien amer : « Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 246 variétés de fromages ? ». Incertitude des bons mots : le nombre des fromages y varie entre 246 et 365 et atteint même 600 chez certains[23]. On a certes, sur le site Camembert Museum.fr déjà évoqué, une amusante, irrévérencieuse et tardive facétie (Michel Coudeyre, 2011) : une fausse image du Général tirée de la vraie image d’un presque fromage.

Image détournée, détourée, passant d’une icône française à une autre (« la vache qui rit » serait elle-même un détournement facétieux  de la Walkyrie apparu sous la Grande Guerre)

Image détournée, détourée, passant d’une icône française à une autre (« la vache qui rit » serait elle-même un détournement facétieux de la Walkyrie allemande, apparue en 1919-1920)

La République est-elle mieux respectée que le Général avec ce buste de la Marianne de Poisson, des années 1930, décoré ou plutôt  bariolé d’étiquettes de camembert dont deux soulignent les seins ? C’est un buste qui fut offert par le fondateur du concours de la Marianne d’Or au maire de Camembert en 1991, pour célébrer le bicentenaire de la création (?) de ce fromage par Marie Harel (?).

Buste étiqueté de Marianne, à Camembert en 1991

Buste étiqueté de Marianne, à Camembert en 1991, pour le bicentenaire du camembert

C’est auprès d’un brocanteur qui l’avait découvert Dieu seul sait où et comment que ce buste irrévérencieux fut acquis ultérieurement par le collectionneur Pierre Bonte,  qui nous en conta les avatars.

Conclusion provisoire

De façon générale, les procédés publicitaires dont relèvent souvent les étiquettes de divers fromages, et surtout du camembert, actionnent principalement deux registres, comme nous avons pu le remarquer. Soit est figuré un passé prestigieux, grâce à des personnages ou à des monuments, et le fromage ainsi vanté bénéficie du prestige attaché à ce passé, Soit sont représentés des événements et des personnages de l’actualité immédiate, souvent liés à la vie politique, comme nous l’avons souligné avec la République et ses présidents : fromage à consommer tout comme le public « consomme » la religion catholique l’actualité.

Ces étiquettes sont bien évidemment des instruments de promotion, de communication, dont la finalité est la séduction de la clientèle, l’incitation à l’achat du produit ainsi décoré.

Et dans ce type de démarche, l’association d’emblèmes de la République et de cet emblème de la gastronomie française qu’est devenu le camembert au moins à partir de la Grande Guerre méritait d’être saluée.

Remerciements

Merci à Pierre Boisard, Pierre Bonte, Jean-Luc Dauphin, Sudhir Hazareesingh, Jacques Roger, au collectif La Sirène 76 et à la Maison du Collectionneur, avenue Emile Zola à Paris, qui nous ont procuré ou signalé divers « tyrosèmes ».

Le Rotary Club de Camembert s’en paie une tranche ?

Le Rotary Club de Camembert s’en paie une tranche ?


[1] Boisard (Pierre), Le Camembert, mythe français, Paris, Odile Jacob, 2007, et « Le Camembert de la République », dans La République et ses symboles. Un territoire de signes, sous la direction de Gérard Monnier et Evelyne Cohen, p. 381 et suivantes, Publications de la Sorbonne, 2013 (Actes du colloque Un territoire de signes. Les manifestations de la symbolique républicaine de la Révolution à nos jours, Institut d’histoire de l’art, Paris, octobre 2008). Nous utilisons largement ces travaux tout au long de notre article.
[2] Idem, ibidem, Le Camembert, mythe français , pp.95-98.
[3] Roger (Gérard) et Lalevée (Marc), La Fabuleuse Histoire du Camembert, éditions Normandie Plus, Vimoutiers, 1991. « Fabuleuse », au sens de ce qui relève de la fable, voire de l’affabulation ?
[4] Le Sapeur Camember, de Christophe (Georges Colomb, né à Lure, Haute-Saône), apparaît sous forme de feuilleton dans l’hebdomadaire le Petit Français illustré précisément à partir de janvier 1890 (et jusqu’en septembre 1896). Rappelons que son auteur fait naître le futur sapeur « le 29 février 1844 (…) à Gleux-lès-Lure (Saône-Supérieure) » comme «  fils d’Anatole Camember, cultivateur,  et de Polymnie Cancoyotte, son épouse »  (Christophe, Les Facéties du Sapeur Camember, édition Le Club du Meilleur Livre, Paris 1958, postface de François Caradec ). Le « t » final de camembert a été enlevé, peut-être pour éviter tout éventuel conflit sur l’appellation avec les producteurs du fromage ou avec les édiles de la commune normande qui auraient pu « en faire tout un fromage » ; en fait la popularité de l’un se conjuguait harmonieusement avec celle de l’autre.
[5] Voir note 1, communication de Pierre Boisard publiée en 2013 dans La République et ses symboles. Un territoire de signes. L’auteur en a en outre fourni un résumé sur le site www.letyrosémiophile.fr, site qui contient de nombreuses étiquettes illustrées. Les citations qui suivent proviennent de sa communication. 
[6] Agulhon (Maurice), Marianne au pouvoir. L’imagerie et la symbolique républicaines de 1880 à 1914, éditions Flammarion, 1989, p. 27-33, et mieux encore, du même, « La Semeuse », dans La République et ses symboles. Un territoire de signes, op. cit. en note , p. 41 et suivantes. Ce beau texte est sans doute le dernier écrit de cet auteur, en 2008, précisément pour être lu lors de ce colloque qui lui était dédié en hommage par  ses disciples.
[7] Id ib., p. 28, Marianne au pouvoir, avec rapidement la « percée » de la Semeuse qui séduit bien plus le public que les deux autres créations. Rappelons que Jules Chaplain est l’auteur d’un autre emblème de la République, celui au faisceau de licteur et au monogramme RF qui a été adopté en 1913 par le ministère des Affaires étrangères et qui figure aujourd’hui  sur les passeports français).
[8] Cohen (Evelyne), « Le fil d’un symbole : la Semeuse d’Oscar Roty », www.oscar-roty.fr/roty/articles/ECohen.pdf. Voir aussi l’article consacré à la Semeuse de Roty sur Wikipedia, ainsi que la communication d’Agulhon (Maurice), « La Semeuse », dans La République et ses symboles. Un territoire de signes, op. cit. en note  1, p. 41 et suivantes. Ce beau texte est sans doute le dernier écrit de cet auteur, en 2008, précisément pour être lu lors de ce colloque qui lui était dédié par ses disciples.
[9] Lindon (Raymond), Le livre de l’amateur de fromages, éditions Robert Laffont, 1961, p. 47 (reproduction d’une carte postale ancienne de la collection Anatole Jakovsky).
[10] Statue aujourd’hui maintenue dans le même quartier de la Défense, mais déplacée et écrasée par les tours du centre d’affaires.
[11] Boisard (Pierre), op. cit. en note 1, chapitre 7, « Le camembert du poilu ».
[12] Boisard (Pierre), op. cit. en note 1,  Le Camembert, mythe français, pp. 270-273.
[13]  Boisard (Pierre), communication de 2008.
[14]  Siegfried (André), Tableau politique de la France de l’Ouest sous la troisième République, 1913.
[15] Oulmont (Philippe), Les Voies « de Gaulle » en France. Le Général dans l’espace et la mémoire des communes, éditions Plon, 2009) complété par Bouvier (Jean-Claude), Les noms de rues disent la ville,  éditions Christine Bonneton, 2007, qui utilise des statistiques de La Poste.
[16] Cointet (Michèle), Pétain et les Français, 1940-1951, éd. Perrin, 2002.
[17] Vigreux (Jean) Le clos du maréchal Pétain, PUF, 2012, ouvrage aussi incisif que savoureux.
[18] Paxton (Robert O.), Le temps des Chemises vertes. Révoltes paysannes et fascisme rural, 1929-1939, éditions  du Seuil, 1996, en particulier pp. 78-80.
[19] Peschanski (Denis) et al., Images de la France de Vichy, éditions La Documentation française, 1989, Cointet (Michèle), Vichy capitale, 1940-1944, éditions Perrin, 1993 et Faure (Christian), Le Projet culturel de Vichy,. Folklore et révolution nationale, éditions Fayard, 1991.
[20] Agulhon (Maurice), De Gaulle. Histoire, symbole, mythe, éditions Plon, 2000, repris dans De Gaulle, portraits, textes choisis par Rioux (Jean-Pierre), éditions Omnibus, 2008, pp. 868 et suivantes.
[21] Hazareesingh (Sudhir), Le mythe gaullien, éditions Gallimard, 2010. Observateur des mythologies politiques, cet historien britannique d’origine mauricienne avait déjà écrit en  2004  (en anglais) et 2005 (traduction française) La légende de Napoléon, aux éditions Tallandier. Tout comme Maurice Agulhon dans son De Gaulle, il décrit dans Le mythe gaullien (p. 162), avec une ironie mâtinée de tendresse, les étonnantes manifestations de la gaullomania à Colombey,  rappelant qu’à côté de la bimbeloterie d’objets pérennes figurait « l’insigne de la croix de Lorraine sur des plaquettes de chocolat, des mini-képis remplis de caramels, des boîtes de camembert et des pruneaux patriotiques à l’armagnac ».
[22] Mignon (Ernest), Les mots du Général de Gaulle, Fayard, 1962, et bien d’autres ouvrages rapportent ces mots aux multiples versions.
[23] .Delfosse (Claire), La France fromagère (1850-1990), La Boutique de l’Histoire éditions, 2007.

Bon voyage Monsieur le curé

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