La Marseillaise, française et universelle

PILS Rouget de l'Isle chantant la Marseillaise

Esquisse préparatoire de Pils (Musée d’Avallon, car Isidore Pils avait un ami peintre dans cette cité de l’Yonne)

« Va, passe ton chemin, ma mamelle est française
N’entre pas sous mon toit, emporte ton enfant
Mes garçons chanteront  » La Marseillaise  »
Je ne vends pas mon lait au fils de l’Allemand ! »
Le fils de l’Allemand,  monté à L’Eldorado en 1882
(in Frédéric Robert, La Marseillaise, Paris, 1989)

La notion de chant national, d’hymne national apparaît en Angleterre avec en 1740 le Rule Britannia, national, et en 1746 le God save the King, hymne surtout dynastique. En fait c’est pendant les guerres contre la France révolutionnaire, à partir de mars 1793, que se développe en Angleterre le culte dynastique et national dont sont accompagnés désormais ces deux hymnes devant lesquels on adopte, lorsqu’ils sont joués, la posture digne et immobile, une main sur le cœur ; c’est alors qu’on se découvre quand ils sont joués ou chantés. La France suit avec bientôt la Marseillaise (décrétée « chant national » le 14 juillet 1795) pour laquelle certains s’agenouillent à l’ « Amour sacré de la patrie… » de la sixième strophe sous la Révolution et au XIXe siècle, dans une posture religieuse rappelant celle adoptée par les catholiques à la messe pour un passage du credo ou à l’élévation ! Dans l’Allemagne non unifiée apparaît le Deutschland über alles (l’Allemagne « avant tout », « au-dessus de tout », « plus aimée que tout », ou  « plus grande encore », les termes sont amphibologiques), créé par le poète et linguiste August Heinrich Hoffmann (dit parfois Hoffmann von Fallersleben, du nom de son village d’origine) en 1841 dans la Baltique à Helgoland (en anglais, Heligoland), île germanique mais sous souveraineté britannique de 1815 à 1890, donc en zone frontière comme Strasbourg ; ce chant allemand, considéré par les princes régnants comme trop révolutionnaire ou libéral, ne sera adopté comme hymne  national qu’en 1922, remplaçant alors seulement divers hymnes dynastiques, l’hymne prussien et  ceux des divers princes régnant en Allemagne, puis l’hymne impérial allemand.

Alors que ces hymnes nationaux sont les premiers tout britanniques, le dernier tout allemand, la Marseillaise revêt un certain caractère d’universalité (au même titre par exemple que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 et, certes moins largement, le 14 Juillet) qui fait son originalité parmi les hymnes nationaux, et la fierté des Français.

Ajoutons qu’elle figure comme « l’hymne national » au titre premier de la Constitution de 1958, entre « l’emblème national » et « la devise de la République ».

On sait que, chant de circonstance, le « chant de guerre pour l’Armée du Rhin, dédié au maréchal Lukner » (ou « Luckner », un Bavarois entré au service de la France) a été créé par Rouget de L’Isle (qu’on écrit aussi « de Lisle », ou « de L’isle ») dans la ville-frontière de Strasbourg, la nuit du 25 au 26 avril 1792 : une France en révolution  menacée d’invasion, alors que la Législative vient de déclarer la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie » et que la patrie est danger, comme il le sera bientôt déclaré (12 juillet 92), dans un moment d’exaltation patriotique et de ferveur révolutionnaire. Certes au XIXe siècle, des détracteurs ont prétendu lui trouver une origine allemande, de même que le God save the King serait d’origine française : l’érudition mise au service des passions nationalistes de l’époque ! Pour Jean Jaurès, dans son Histoire socialiste de la Révolution française, les paroles ont été dictées à Rouget de L’Isle par le peuple : «  ce chant n’était pas, à vrai dire, l’œuvre d’un homme, celui-ci n’avait guère fait que costumer et animer d’un beau rythme les paroles de colère et d’espérance qui partout en France depuis quelques mois jaillissaient dans les cœurs ». Soit ! Quant à la mélodie, également dans l’air du temps, on en retrouve aisément des ébauches, les traces de certains accords dans des compositions antérieures ; ceci ne change rien, pas plus que l’origine croate de la mélodie que Haydn a créée pour le Deutschland über alles, ou encore l’origine française souvent attribuée au God save the King.

La Marseillaise, cette marche née sur les marges du pays, possède une histoire et une plasticité qui lui donnent vocation à être utilisée par bien d’autres peuples, et elle l’a été jusqu’au XXe siècle par nombre de peuples en lutte pour leur libération (sauf, pour des raisons évidentes, par ceux qui étaient colonisés par la France). Un seul grand regret en Alsace et chez l’auteur, ce  Jurassien natif de Lons-le-Saunier (où le carillon du théâtre sonne les premières mesures du refrain) : son appellation de Marseillaise, quand elle eût vraiment mérité d’être la Strasbourgeoise !

Un chant patriotique, un chant de liberté très tôt diffusé hors de France

Précisons certaines caractéristiques qui favorisent cette vocation à l’universalité, à l’emploi par tout peuple, au moins dans un passé qui s’étalerait de la Révolution française à la seconde guerre mondiale.

C’est un chant patriotique contre l’ennemi, à texte fortement idéologique mais sans que ni la patrie, ni l’ennemi soient explicitement désignés  (« Amour sacré de la patrie… »)

C’est un chant contre les tyrans, les despotes, c’est-à-dire les agresseurs extérieurs et les gouvernants illégitimes. Chant de liberté, ses paroles s’adressent à la Liberté comme à une personne vivante, à  un acteur de la lutte menée (« Liberté, liberté chérie »).

Enfin, par son timbre, sa musique, par son rythme, par ses « mâles accents », c’est  un chant qui gagne à être chanté avec tambours et trompettes, avec percussions et cuivres, une marche entraînante, au son du canon, un air à jouer en extérieur, en plein air et qui, par son allure vive, suscite l’enthousiasme, soutient le moral des combattants, galvanise les troupes. Ses paroles, dans le style soutenu du classicisme de l’époque, sont souvent fortement ampoulées ; en revanche le refrain, directement inspiré de proclamations simples rédigées par des patriotes, peut être compris de tous, repris par tous. Ce refrain, simple et martial, peut être chanté avec ou sans accompagnement instrumental, même si les couplets présentent de vraies difficultés d’interprétation. Comme toute chanson populaire, la Marseillaise adopte la division couplet/refrain et les paroles du refrain sont faciles à mémoriser, donc à reprendre par un groupe, une foule. Les musiciens ajoutent que le timbre de la Marseillaise est presque totalement construit sur l’accord parfait. Tous ces éléments contribuent à expliquer sa très rapide diffusion en France et ailleurs.

Certes elle n’est ni le premier, ni le seul chant révolutionnaire en France. Bien avant, dès 1789, voire 1790, il y avait, sur un air de contredanse sautillante, le Ça ira, très simple, populaire et s’adaptant à toutes les situations tant il est aisé créer pour lui de nouveaux couplets ; il donna, paraît-il, courage à ceux qui préparaient sous la pluie l’aménagement du champ de Mars pour la première fête de la Fédération. Autre chant populaire, apporté en 1792 dit-on par des ouvriers piémontais, voici la Carmagnole, encore une danse, une farandole chantée aux Tuileries après le 10 août 92. Ces deux chants, concurrents potentiels de la Marseillaise, sont cependant d’un registre trop populaire, trop simple, trop proche de la danse de village pour rivaliser avec elle dans des circonstances plus solennelles; en outre ils sont insuffisamment guerriers pour répondre aux besoins du moment, quand la France en révolution est gravement menacée par des adversaires tant de l’intérieur que de l’extérieur. Quant au Chant du Départ, créé par Marie-Joseph Chénier et Méhul en 1793, il est joué en public le 14 juillet 1794, peu avant le 9 thermidor ; en fait il arrive sans doute trop tard, quand la place est prise et bien tenue par l’Hymne des Marseillois. À Jemmapes, en novembre 1792, c’est bien la Marseillaise qui est entonnée, alors que sa présence à Valmy reste du domaine légendaire, seul le Ça ira  étant ici assuré et peut-être la Carmagnole.

L’Internationale, une Marianne rouge de haut en bas

La Marseillaise, avec ses caractéristiques de chanson entraînante, d’allure martiale, dirigée contre les tyrans et pour la Liberté, occupe déjà solidement la place en 1794. En outre, hors de France, elle peut être adaptée aisément, elle est tout à fait traduisible, transposable : les termes de France ou de Français ne figurent que deux fois, dans les seconde et cinquième strophes, peu chantées, et ils peuvent être aisément remplacés par d’autres tandis que la Patrie est exaltée sans être nommément désignée. Cette très grande souplesse a été mise à profit dans d’innombrables adaptations, à une époque où il était de pratique courante d’utiliser tout air connu en y greffant des paroles nouvelles, par modification totale ou partielle de l’original. Sous la Révolution, au moins une sur douze de ces adaptations, qu’on appelle techniquement des contrafacta (la traduction « contrefaçons » paraîtrait péjorative), procède de l’air de la Marseillaise, des Marseillois disait-on le plus souvent alors. On avait usé de la sorte, mais en moindre quantité,  avec bien d’autres chansons, comme par exemple avec la Carmagnole dont on connaît plus de cinquante versions. Et cela continuera pendant tout le XIXe siècle et au-delà, avec par exemple vers 1880 une Carmagnole des Syndicats d’un certain T. Quillent (« Vive la Syndicale / Hardi, les gars / Organisons / La grève générale / Et nous vaincrons / Les patrons ! »), ou une Carmagnole des mineurs, par François Lefebvre, fondateur de la première fédération des mineurs du Nord (« Vive le syndicat des mineurs / À bas tous ces gueux d’exploiteurs / Vive la République / Sociale, démocratique / Vive la République / Vive le son… »).

En France, le musicologue Constant Pierre (Les Hymnes et chansons de la Révolution, 1899 et 1904) releva plus de cent soixante-dix versions différentes de la Marseillaise dans la seule période révolutionnaire, Marseillaise des Lillois, des Caennais, des Bretons, des habitants de Lons-le-Saunier, ville d’origine de Rouget de L’Isle, Marseillaise de bien d’autres villes ou régions ou occasions comme une Marseillaise des agriculteurs, une des femmes, etc. Depuis, Hinrich Hudde, chercheur allemand et sans doute le meilleur connaisseur actuel de l’hymne français, en a repéré autour de deux cent quarante versions, dont seulement une vingtaine de contre-Marseillaises hostiles (comme la Contre-Marseillaise de l’abbé Lusson : « Allons, les armées catholiques / Le jour de gloire est arrivé / Contre nous de la République / L’étendard sanglant est levé… ») ; les autres adaptations de l’époque révolutionnaire sont pour la plupart favorables à l’esprit nouveau. Les deux-tiers des œuvres ainsi repérées furent écrites entre juillet 1792 et juillet 1794, comme cette Marseillaise de l’Égalité retrouvée, écrite et chantée en occitan dans les Landes à l’occasion d’une fête de la Raison.

À l’étranger apparaissent d’abord les traductions directes, suscitées soit par des révolutionnaires  locaux, soit par des ennemis de la Révolution intrigués, curieux, cherchant à percer le secret de cet hymne guerrier si efficace pour galvaniser les troupes : découvrir son secret, tout comme un siècle plus tard chercher le secret du canon de 75 ou de 120.

Dès novembre 1792, on trouve une première traduction en anglais et deux en allemand ; suivront des traductions dans toutes les langues de l’Europe, de l’espagnol au hongrois, au polonais, au suédois, au russe etc., avec près de dix traductions différentes en anglais de 1792 à 1810.

Ces adaptations de la Marseillaise créées à l’étranger ont des paroles nouvelles adaptées aux situations locales spécifiques ; on en connaît de nombreuses par exemple en allemand et en italien, surtout créées par ou pour des partisans locaux des idéaux révolutionnaires afin de convertir et de galvaniser leurs concitoyens ; parmi ces à la manière de existent aussi, moins nombreuses, des Marseillaises parodiques, créées  par des étrangers voulant ainsi moquer ou provoquer les Français.

 Le chant des citoyens de Mayence (« Bürgerlied der Mainzer ») est, quant à lui, un chant allemand favorable aux libérateurs français, écrit sur la musique de la Marseillaise (traduction) :

« Allons ! Mes frères allons ! La Liberté nous sourit !
Les chaînes sont brisées,
Custine nous a libérés.
Ô citoyens, nous sommes libres !
Plus aucun despote ne nous opprime
Ni ne vide nos poches,
Le Mayençais est libre ! (bis) »

Sous la Révolution, un chant de guerre à l’efficacité redoutée

Le chant est très rapidement répandu et connu, acquérant dès juillet 1792 le nom de Chant (ou Marche, Hymne ou Chanson) des Marseillois, pour avoir été apporté à Paris par les volontaires marseillais venus, en le chantant, défendre « la Patrie en danger ». Rapidement aussi, on l’orne de qualificatifs valorisants : à son propos on parle de « l’air chéri des patriotes », de « hymne à (ou « de ») la Liberté », de « l’hymne sainte des Marseillois », canonisation bien hâtive (« hymne » restant au féminin même pour des chants profanes, à moins qu’il ne s’agisse par là d’exprimer une vénération du type religieux pour ce chant martial, bientôt « chant national »). Rouget de L’Isle, quand il fait en 1796 éditer ses Essais en vers et prose, chez Didot L’Aîné, l’intitule « Le Chant des Combats, vulgairement l’Hymne des Marseillois ». C’est ce dernier titre qu’il reprendra pour une nouvelle édition de ses œuvres en 1825. Ainsi même son auteur  n’échappe-t-il pas à Marseille.

Le rôle de la Marseillaise comme acteur direct, agent efficace du succès des  troupes françaises pendant la Révolution, a souvent été souligné : un emblème agissant directement sur l’événement.

En voici quelques exemples :

Un général, dans un rapport au Directoire, en 1796, réclame « un renfort de mille hommes ou une édition de la Marseillaise ». Tel autre déclare : « J’ai gagné la bataille, la Marseillaise commandait ». Un autre encore déclare : «  Sans la Marseillaise, je me battrai toujours à un contre deux, avec la Marseillaise à un contre quatre », tandis qu’un bataillon de volontaires proclame : « un drôle d’air, on dirait qu’il a des moustaches ». Lazare Carnot, l’« organisateur de la victoire », affirme dans un rapport au Comité de salut public en 1794 que « la Marseillaise a donné 100 000 défenseurs à la Patrie ».

Très conscient du rôle qu’elle joue contre les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur, la Convention (thermidorienne), par le décret du 26 Messidor an III (14 juillet 1795), la déclare   « chant national ».

Bien sûr en France même, elle est de toutes les journées révolutionnaires à partir du 10 août 1792, avant que, sans doute en octobre 1792, on lui ajoute le « couplet des Enfants » entrant dans la carrière (premier exemple d’ajout).

Une orchestration par Gossec est présentée à l’opéra dès le 30 septembre 1792, pour une pièce intitulée l’Offrande à la Liberté, avec chœur, récitatif, etc., dramatisation très fréquemment jouée sous la Révolution (cent vingt fois de septembre 92 à septembre 95). Une nouvelle orchestration est réalisée par Méhul en 1795 quand la Marseillaise  devient « chant national » ; elle bénéficie encore, en novembre 1830, d’une orchestration pour  orchestre symphonique, avec force cuivres et percussions, par un Hector Berlioz qui relate dans ses Mémoires la forte impression que lui firent pendant les journées de Juillet « la musique, et les chants, et les voix rauques dont retentissaient les rues » ; Gossec, Méhul, Berlioz :  autant de titres à intégrer la grande musique lors d’occasions solennelles, et la musique de Rouget de Lisle s’y prête bien.

Le titre même de l’hymne, très variable dans ses débuts et surtout Hymne (ou Chant)  des Marseillois comme nous l’avons vu, devient très progressivement celui de Marseillaise, titre vraiment dominant seulement à partir de 1830.

Dans la mise en scène à grand spectacle de l’Offrande à la Liberté, qualifiée parfois de « scène religieuse »,  intervient une allégorie féminine de la Liberté (statue ou actrice) devant laquelle s’agenouillent respectueusement, religieusement, les acteurs et les choristes, au sixième couplet, au « Amour sacré de la Patrie » suivi du « Liberté chérie ». C’est l’amorce de la future incarnation en femme de la Marseillaise, trait original de l’hymne français.

Un chant révolutionnaire banni à partir de 1804 

Chaque nouveau régime au XIXe siècle adopte son propre chant national ou  dynastique, une contre-Marseillaise en quelque sorte, de même qu’il remplace la Liberté et son bonnet par l’effigie du nouveau souverain associée à l’aigle, aux fleurs de lis, au coq gaulois, etc.

Avec le premier Empire, c’est le Veillons au salut de l’Empire, chant de liberté composé en 1792 contre le despotisme et les tyrans. Alors, on le joue mais on n’en chante pas ses dangereuses paroles : « Liberté, liberté, que ce nom sacré nous rallie… » proclame son refrain et il s’agit de l’empire de la liberté. On y ajoute différentes marches militaires comme la Marche de la garde consulaire à la bataille de Marengo. La Marseillaise revient cependant spontanément dans la bataille quand il faut galvaniser les troupes aux moments difficiles comme la retraite de Russie, la campagne de France  ou  Waterloo.

La Restauration interdit tant la Marseillaise que le Veillons au salut de l’Empire, chants séditieux, qui valent des condamnations à des mois de prison aux manifestants républicains ou bonapartistes (alors souvent les mêmes) qui bravent l’interdit, par exemple lors des funérailles de grands républicains. Par défi, c’est bien elle que chantent à l’occasion des partisans de la République ou de l’Empire, en particulier lors de la fête du roi, la Saint-Louis puis la Saint-Charles ; d’ailleurs les bonapartistes ont créé une version de la Marseillaise dont le refrain se termine par « Marchons, marchons, vengeons Napoléon ! » La Monarchie restaurée a créé son hymne, un Vive Henri IV qui laissera peu de traces dans les mémoires, même s’il put être momentanément vu avec faveur par certains en cette période où les Bourbons s’appuient sur la popularité du « bon roi Henri » dont la statue, détruite après le 10 août 92, est bientôt rétablie sur le Pont-Neuf.

Quand, sous la Restauration, le compositeur Auber intercale dans la musique d’un opéra de Scribe et Delavigne un extrait des premières mesures de la Marseillaise, l’accueil enthousiaste d’une grande partie du public est tel qu’on craint l’émeute. Et quand, croyant à la fois exorciser et capter la force subversive du chant révolutionnaire, des missionnaires font chanter dans des églises des hymnes qu’ils ont créés (ou créées) sur l’air de la Marseillaise avec des paroles tout à fait catholiques et royalistes, un à la manière de en quelque sorte, un préfet s’inquiète des souvenirs que ces sons martiaux pourraient réveiller et des mouvements d’enthousiasme qu’ils pourraient susciter.

À la mi-juillet 1830, le renvoi de l’École Polytechnique de l’un des élèves pour avoir chanté la Marseillaise lors d’un banquet de promotion contribue à faire basculer ses camarades du côté des émeutiers à partir du 27 juillet. Le tableau de Delacroix illustre le rôle important joué par ces élèves de Polytechnique dans les Trois Glorieuses. La monarchie de Juillet, issue d’une révolution qui se fit au son de la Marseillaise, autorise ce chant à ses débuts, avec le drapeau tricolore. Dans ces premiers temps, Louis-Philippe, pour se faire accepter par les héros des Trois Glorieuses, le chante de son balcon du Palais-Royal, presque à la demande, les yeux au ciel et la main sur le cœur,  puis le fait jouer par la garde aux Tuileries et, à cette occasion, le fredonne ou « fait semblant » de le chanter dira le mémorialiste Charles de Rémusat. Il accorde même la Légion d’honneur et une pension – modique – à Rouget de L’Isle qui évite à l’auteur, retiré à Choisy-le-Roi,  de mourir dans la misère (en juin 1836).

Cependant ce sont surtout les républicains qui chantent la Marseillaise dans les émeutes ou manifestations, avec souvent un contingent de Polytechniciens : par exemple les émeutiers parisiens de juin 1832 et d’avril 1834 ;  c’est bien encore la Marseillaise que chantent à Clamecy (Nièvre), en avril 1837, les flotteurs de bois révoltés contre lesquels le pouvoir doit envoyer quatre escadrons de hussards, et là aucune hésitation sur le caractère hostile au régime que revêt l’hymne : les hommes et les femmes qui chantent et qui s’emparent momentanément de l’hôtel de ville portent des rubans rouges comme signe de reconnaissance et de protestation. À Toulouse en novembre 1841, ce sont des prisonniers, enfermés lors d’émeutes antifiscales, qui chantent la Marseillaise sur le trajet qui les mène d’une prison à une autre (Jean-Claude Caron, L’été rouge).

Dès juillet 1833 d’ailleurs, elle a été abandonnée par le régime et remplacée comme « chant national » par la Parisienne, un chant patriotique du poète romantique Casimir Delavigne à la gloire des martyrs de juillet 1830, sur une musique d’Auber : « Peuple français, peuple de braves / La liberté rouvre ses bras… » Cet hymne ne plait guère quand il est inclus dans des cérémonies officielles à la place de la Marseillaise. En revanche, c’est avec cette dernière qu’il est repris, réapproprié spontanément par des foules émeutières, artisans et étudiants parisiens dans les Journées de février 1848 : il ne vaut en fait que comme complément de la Marseillaise et non pas comme produit de substitution.

Quand on inaugure en juillet 1836 l’Arc de triomphe et ses reliefs enfin achevés, celui qui s’intitule Le Départ des Volontaires, dominé par le Génie – féminin et ailé – de la guerre coiffé du bonnet phrygien, est aussitôt appelé La Marseillaise, un peu par défi à un régime qui s’est éloigné de ses valeurs fondatrices. Le bas-relief de Rude joua sans doute un grand rôle dans l’essor ultérieur de l’incarnation de la Marseillaise en femme ailée à  bonnet phrygien, emblème visuel et féminin de l’« hymne chérie ». Désormais, la Marseillaise est fréquemment symbolisée en femme-Victoire qui vole au-dessus des combattants. Dans Les Châtiments, sous le Second Empire, voici « La Marseillaise ailée et  volant dans les balles ». C’est une image qu’on retrouve fréquemment pendant la Grande Guerre. Quel autre hymne national a-t-il ainsi une figuration animée, qu’elle soit féminine ou masculine ?

L'Internationale, une Marianne rouge de haut en bas Internationale, image 3Seule L’Internationale sera parfois, mais rarement, figurée en femme libre, libérée fin XIXe-début XXe.

Sous Louis-Philippe, la Marseillaise, vite délaissée, revient parfois quand le roi, ou son fils aîné duc d’Orléans, en chante en 1837 un bref passage devant les élèves de Saint-Cyr. Dans les années trente, Rouget de Lisle se serait exclamé en entendant chanter son hymne par des manifestants : « ça va mal, ils chantent la Marseillaise »…

Elle est chantée solennellement en décembre 1839 dans un théâtre à Strasbourg quand le corps de Kléber – ce général très républicain –  est  transféré de la cathédrale au caveau aménagé sous le sol de la place où sera érigée sa statue deux ans plus tard. Elle est reprise par les officiels dans une brève période de fièvre patriotique, en 1840, quand, sous le ministère Thiers, la France apporte son soutien au pacha d’Egypte Méhémet-Ali et est  menacée par l’Angleterre, la Russie et la Prusse. Mais ce n’est qu’une fièvre passagère : Thiers est remplacé par Guizot et la Marseillaise disparaît comme hymne officiel ; ce sont les partisans de la Réforme ou d’un changement plus radical qui se risquent à la chanter, et sont poursuivis ; elle est chantée le 28 juillet 1840 par des manifestants républicains place de la Bastille, pendant l’inauguration de la colonne de Juillet, inauguration à laquelle le roi, prudent depuis la machine infernale de 1835, ne participe pas. En décembre 1840, elle est à nouveau chantée avec ferveur plusieurs soirs de suite à Paris par une foule qui se prépare à accueillir les cendres de l’Empereur puis aux Invalides lors de la cérémonie elle-même, le 15 décembre. L’entendant depuis l’hôtel de Biron (aujourd’hui Musée Rodin) où elle réside, la fondatrice de la congrégation des Dames du Sacré-Cœur, Madeleine-Sophie Barat, s’en alarme, le chant lui remettant en mémoire ses années 1792-93 de frayeur vécues dans sa bourgade natale de Joigny. C’est en 1840 un chant qui enthousiasme certains, mais qui suscite l’effroi chez d’autres.

La Révolution de février 1848 se fait elle aussi au son de la Marseillaise ; elle est entonnée par les émeutiers qui, le 23 février, transportent du boulevard des Capucines à la colonne de Juillet les premiers morts des combats ; elle est chantée à Bordeaux le 24 au soir à l’annonce des événements parisiens : « Des jeunes gens ont fait chanter la Marseillaise au Théâtre » relate un notable consterné ; elle est ensuite jouée et chantée dans les occasions officielles depuis février 1848 jusqu’au coup d’État du 2 décembre 1851. On se rappelle surtout comment elle fut solennellement et pieusement déclamée dans un théâtre parisien entre mars et mai 1848 par la comédienne Rachel, drapée dans une tunique blanche et brandissant le drapeau tricolore, telle une nouvelle Déesse de la Liberté de l’an II : chantant la Marseillaise dans l’attitude de la Liberté de Delacroix ou de La Marseillaise de l’Arc de triomphe, Rachel est alors elle-même une Marseillaise, une personnalisation de l’hymne :

 Rachel en Marseillaise

Rachel chantant la Marseillaise (couverture des Cahiers Alexandre Dumas n° 25)

on retrouve des mises en scène semblables dans des salles de théâtre pendant la guerre de 1870-71 et la Grande Guerre ; lors de  tels spectacles qui soulèvent l’enthousiasme patriotique du public, la Marseillaise rebondit souvent de la scène à la salle.

 Au salon de 1849 figure le tableau bientôt célèbre d’Isidore Pils (fils de l’ordonnance du maréchal Oudinot) intitulé Rouget de L’Isle chantant pour la première fois la Marseillaise chez le maire de Strasbourg, Dietrich. C’est, selon Michel Vovelle, « l’un des clichés majeurs de l’imaginaire républicain ».

Pils_-_Rouget_de_Lisle_chantant_la_Marseillaise

Le tableau d’Isidore Pils (1849, à Strasbourg depuis 1919)

PILS Rouget de l'Isle chantant la Marseillaise

Esquisse préparatoire du tableau d’Isidore Pils

(crayon, Musée d’Avallon)

L’œuvre est reproduite et largement diffusée sous forme de gravures, lithographies et images d’Épinal par les républicains sous le Second Empire, puis dans des livres de classe dans les années 1880, tandis que des copies en sont alors souvent attribuées par l’administration des Beaux-Arts pour la décoration murale de mairies ou autres bâtiments publics. Le tableau a fini par symboliser à la fois la République, la Patrie et les « provinces perdues ».  C’est d’ailleurs à la ville de Strasbourg qu’il est offert en 1919 ; il est aujourd’hui un des fleurons  du musée historique de cette ville ; il est, tout comme la statue de Kléber, une  icône de la France en Alsace et de la participation de l’Alsace à la Révolution.

 En 1851 Baudelaire, dans sa préface au deuxième volume des Chants et Chansons de Pierre Dupont, commente son Chant des ouvriers (1846) en parlant de « cette Marseillaise des ouvriers », métonymie fréquente pour tout chant enflammé.

Fin 1851, la résistance au coup d’État du 2 Décembre, en province comme à Paris, se fait souvent au son de la Marseillaise.

Interdite sous le Second Empire, elle est alors  remplacée  par un chant patriotique dont un  couplet sur deux fait appel à la protection divine (« Puissant Dieu de nos pères / Prête-nous ton secours… ») et qui se chante sur l’air du Partant pour la Syrie, une chanson de style « troubadour » au titre officiel du Beau Dunois ; il évoque les Croisades et la reine Hortense, mère de l’empereur, en est la mère putative : elle est censée en avoir écrit la musique en 1809 ou 1810, avec ou sans l’aide de son harpiste Pierre d’Altimare, voire celle du compositeur Méhul. En 1870, dans son Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinions, l’historien républicain A. Morel brocarde ainsi cet hymne : « Composition douçâtre et fade, imprégnée des senteurs de la pommade du boudoir ».

Les manifestants républicains chantent souvent la Marseillaise, par exemple pour l’enterrement de David d’Angers en 1856 ou celui de Béranger l’année suivante. En 1869 son nom alors provocateur est symboliquement pris pour titre par le journal d’Henri Rochefort, ce journaliste qui avait écrit plus tôt dans La Lanterne (journal vite interdit) : « La France a trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement ». En janvier 1870 Victor Noir, jeune journaliste à La Marseillaise qui venait comme témoin pour préparer un duel, est tué à bout portant par le prince Pierre Bonaparte, un prince réputé pour sa violence, fils de Lucien Bonaparte donc cousin de l’Empereur. L’enterrement de Victor Noir à Neuilly-sur-Seine (lieu du meurtre) est suivi par plus de cent mille personnes, une foule en colère chante la Marseillaise en tentant de façon réitérée d’entraîner le cercueil au Père Lachaise : c’est la plus grande manifestation publique d’hostilité au régime. Henri Rochefort, aussitôt après le drame, écrit dans La Marseillaise : « J’ai eu la faiblesse de croire qu’un Bonaparte pouvait être autre chose qu’un assassin… », ce qui vaut à son auteur une condamnation à plusieurs mois de prison et l’interdiction de son nouveau journal.

Toujours bannie, la Marseillaise est tout de même acceptée par le gouvernement à Paris dans la période d’exaltation patriotique qui accompagne la déclaration de guerre de la France à la Prusse, en juillet 1870. À la demande du public, elle est chantée sur la scène de l’Opéra le 21 juillet par la cantatrice Marie Sasse drapée de blanc et brandissant un drapeau tricolore : après un immense hourra, tout le public se dresse et l’écoute dans un silence recueilli comme si elle était une allégorie vivante de la Marseillaise. C’est la reprise de la conduite de Rachel après la Révolution de 1848. Ensuite l’hymne est parfois chanté ou joué par l’armée impériale dans la guerre franco-prussienne, quand il faut galvaniser les troupes.

 Mais à Sedan, après la capitulation de Napoléon III, les soldats français prisonniers doivent défiler devant une fanfare prussienne qui, pour les humilier, joue la Marseillaise au son aigrelet de ses fifres. Paul Bert, qui assista à Auxerre en octobre 1870 à un épisode semblable, rappelle cette cuisante  humiliation dans un discours d’octobre 1880 :

« Nous les avons vus sur cette place, à deux pas d’ici ; nous les avons entendus, avec leurs fifres aigus, nous railler et nous insulter, en sifflant notre chant national, l’hymne sacré, l’immortelle Marseillaise. Ah, ils avaient eu le temps de l’apprendre, car nos pères la leur avaient enseignée, la baïonnette aux reins, de Valmy à Auerstadt et à Iéna ! » Et Paul Déroulède évoque lui aussi cette profanation dans son poème Silence à la Marseillaise : « O mal que rien n’efface ! O mal que rien n’apaise ! Le clairon prussien sonnait la Marseillaise ! »

Si la Marseillaise est largement chantée à Paris le 4 septembre 1870, quand la République est proclamée, et par les armées de la Défense nationale, elle est à nouveau bannie de toute cérémonie officielle sous les gouvernements d’ordre moral formés par le maréchal de Mac-Mahon à partir de mai 1873.

Abondamment chantée sous la Commune de Paris, qui est autant patriotique et républicaine que révolutionnaire, elle est reprise par les républicains s’opposant aux gouvernements d’ordre moral. Par exemple en septembre 1877, elle est chantée par la foule qui suit le cercueil de Thiers, « Libérateur du territoire », foule qui défile en défiant ainsi une police qui n’ose intervenir et risquer de perturber la cérémonie funèbre. Nous avons encore une Marseillaise qui s’invite, pour la « fête nationale » du 30 juin 1878 instituée par le gouvernement, toujours sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon qui avait bien senti le besoin d’une telle fête nationale, surtout pour un pays qui, cette année, organise à Paris une exposition universelle. Monet a peint le chatoiement de tricolore qui ce jour-là, à l’initiative du gouvernement, décore la rue Montorgueil. À cette occasion un grand orchestre et des chœurs devaient interpréter l’hymne nouveau présenté comme futur hymne national français et intitulé Vive la France  (musique de Charles Gounod et paroles du poète patriote Paul Déroulède). La foule, après avoir écouté en silence l’hymne proposé, sans jamais applaudir, réclama la Marseillaise, le ministre présent accepta, l’orchestre et les chœurs l’interprétèrent aussitôt, sans  avoir répété, la foule nombreuse reprenant à l’unisson.

                                       Couverture des Cahiers Alexandre Dumas

                                       n° 25, 1998, épuisés

 Finalement, c’est dès que la République est définitivement entre les mains des républicains, après la démission de Mac-Mahon fin janvier 1879, que, par loi du 14 février 1879, la Marseillaise est déclarée hymne national, cette fois définitivement. La loi indique simplement que le décret du 26 Messidor an III (14 juillet 1795) est  toujours en vigueur : c’est une façon pour les républicains tant opportunistes que radicaux de se rattacher à la Révolution française, de s’affirmer comme fils de la Révolution. À la Chambre, l’opposition monarchiste avait mené un combat d’arrière-garde, dénonçant en vain l’hymne comme chant de la Terreur de 1793 et de la Commune de 1871, mais sans proposer de solution de rechange. Ils ne peuvent tout de même pas ressortir le « Vive Henri IV » de la Restauration !

L’officialisation de la Marseillaise en tant qu’hymne national a des conséquences un peu paradoxales. Elle donne à ce chant révolutionnaire, ou au moins d’opposition démocratique, une fonction de représentation officielle qui est, à la limite, incongrue pour lui. Il ne pourra en résulter que la création de nouveaux chants d’opposition au régime établi, à la « République bourgeoise ».

Une destinée internationale 

Peu avant de mourir, Rouget de L’Isle aurait dit et répété, au printemps 1836 : « J’ai fait chanter le monde ».

C’est en remontant dans le temps que nous allons suivre la Marseillaise à l’étranger.

Les manifestants américains hostiles à la seconde guerre du Golfe, à l’invasion de l’Irak, l’entonnent en Californie, un clin d’œil aux efforts menés alors par le président Jacques Chirac et son premier ministre pour empêcher le déclenchement des hostilités.

Elle est chantée à Pékin en 1989 par les opposants au régime, place Tien-an Men, en français comme en chinois, devant une copie-réduction en plâtre de La Liberté éclairant le monde.

Dans la Chine Populaire, la Marseillaise a toujours un statut de « chant socialiste » que les élèves apprennent obligatoirement à l’école, en chinois et en français, avec l’accent local. Frédéric Dufourg, auteur d’un ouvrage sur la Marseillaise destiné au public scolaire, raconte comment en 1988, étant seul Européen hébergé dans un hôtel bas de gamme de la Chine profonde, il fut amené à fredonner l’air de l’hymne pour faire connaître sa nationalité et comment aussitôt non seulement les auditeurs chinois le reconnurent aisément comme français, mais encore, se mettant au garde-à-vous, reprirent eux-mêmes en chœur le chant, air et paroles. On retrouve encore la Marseillaise en Chine dans des films patriotiques consacrés à la Longue Marche de 1949, avec le personnage de Mao l’entonnant, en chinois, pour galvaniser ses troupes : voici donc une Marseillaise qui joue son rôle à l’autre bout du monde !

En avril 1931 à Madrid, pendant les cérémonies officielles d’installation de la République espagnole, la Marseillaise, considérée comme hymne universel à la liberté, est jouée avant l’Hymne patriotique de Riego redevenu hymne national dans une Espagne qui venait de proclamer la République.

Dans ces mêmes années 30, le parti socialiste chilien, plus tard dirigé par Salvador Allende, adopte la musique de l’hymne français, sur des paroles espagnoles spécifiques. Au Pérou, au même moment, l’APRA, Alliance populaire révolutionnaire américaine, parti montant de la gauche péruvienne, fait de même et s’empare du pouvoir à Lima en août 1930 par une révolte populaire menée au chant d’une Marseillaise péruvienne.

Comme l’Alliance populaire, assagie, fut à nouveau au pouvoir avec le président  Alan García, président jusqu’en juin 2011, la  Marseillaise bénéficia à nouveau dans ce pays et pendant cette présidence d’un statut particulier.

Pour célébrer la victoire des Alliés en 1918, l’Uruguay baptise du nom de Marseillaise une des rues de sa capitale. Et  l’Union Jeanne d’Arc, « société de Dames Françaises et Uruguayennes » fondée en 1910, multiplie les bonnes œuvres au profit des Poilus pendant la guerre, quêtes, fêtes de charité, après-midis de tricotage, etc. La carte postale illustrée éditée et vendue pour la « Journée française en Uruguay » le 14 juillet 1916 associe sur son dépliant une Jeanne d’Arc à cheval, La Marseillaise de Rude et une Marianne à bonnet phrygien. Notons que plus tard, dans les années 1970, est érigé en Uruguay un monument en forme de croix de Lorraine, en hommage à une autre icône : « à Charles de Gaulle, citoyen du monde ».

En avril 1917, la Marseillaise est entonnée à Saint-Pétersbourg pour accueillir Lénine arrivant de Suisse en wagon plombé. Déjà en février 1917, lors de la première révolution russe, démocrate-socialiste, elle est chantée par les manifestants.

De la même façon en 1905, c’est une Marseillaise en russe que chantent à Odessa les marins insurgés du cuirassé Potemkine. Or dans ces mêmes années, la Russie tsariste est alliée à la France républicaine. Quand on joue les hymnes nationaux des deux pays, pour des visites officielles en France ou en Russie, les musiciens de la Garde républicaine (ou tsariste, selon le lieu) ralentissent volontairement le rythme de la Marseillaise, lui enlevant ses « moustaches », son allure vive, jusqu’à lui donner le rythme majestueux d’un oratorio : marque protocolaire de respect pour  l’allié qu’il ne faut surtout pas incommoder ! C’est toute la difficulté d’être à la fois hymne national et chant révolutionnaire connu et craint dans les monarchies absolues et autres régimes autoritaires. De la même façon, dans le Charivari du 23 septembre 1896, un dessin de l’humoriste Henriot montre le président Félix Faure conseillant à Marianne en train de se farder pour accueillir Nicolas II à Paris : « Pas trop de rouge, n’est-ce pas, ma chère enfant ! »

Les usages révolutionnaires de la Marseillaise concernant le XIXe siècle sont encore plus fréquents.

Le 3 août 1892, l’ancien mineur écossais et dirigeant socialiste Keir Hardie, un des pères-fondateurs du travaillisme britannique, est élu à la Chambre des communes ; il y entre la casquette vissée sur la tête. À bord de la voiture à cheval qui l’amène au Parlement, un cornettiste joue la Marseillaise, ce qui est alors usuel en absence d’un chant ouvrier anglais faisant consensus. C’est encore elle que chantent fréquemment pendant tout le XIXe siècle divers mouvements réformateurs radicaux, en anglais sur des paroles adaptées aux circonstances.

Le « Printemps des peuples » de 1848 est tout rythmé par la Marseillaise, en hongrois à Budapest, en allemand à Vienne et Berlin, en italien à Rome, en polonais à Varsovie comme en français à Paris.

Les révolutions libérales de 1830 sont elles aussi accompagnées de la Marseillaise, en octobre 1830 dans  Bruxelles soulevée contre le souverain néerlandais imposé aux Belges par le  congrès de Vienne de 1815, en 1831 dans Varsovie soulevée contre le tsar de Russie et bientôt écrasée ; auparavant la foule parisienne a chanté   « Aux armes, Polonais ! » sur son timbre.

En décembre 1825, des nobles libéraux chantent la Marseillaise à Saint-Pétersbourg dans leur tentative pour imposer une constitution au nouveau tsar Nicolas 1er : c’est la révolte des Décabristes, qui échoue. Dans les années 1820 en Grèce, c’est encore une Marseillaise, en grec, qui est entonnée par ceux qui se révoltent contre les Ottomans.

Enfin la voilà bien sûr chantée dans l’époque révolutionnaire et nous avons vu le grand nombre de ses adaptations,  dans tant de langues ! Légende plutôt que fait avéré, elle aurait été reprise en chœur à Mexico par des Français et des habitants de cette cité en 1794, la « contagion » ayant très tôt franchi l’océan.

Ainsi la Marseillaise est-elle bien plus qu’un chant ou hymne français : elle est chantée, souvent dans leur langue, par des combattants de la liberté, de l’indépendance, de la révolte politique ou sociale à travers toute l’Europe du XIXe et du premier XXe siècle.

À partir de son adoption comme hymne national en France en février 1879, son caractère de chant révolutionnaire, d’hymne à la liberté, est bien plus marqué à l’étranger qu’en France même.

La Marseillaise et ses rivales en France fin  XIXe-début XXe 

Tout naturellement, en France même, à la fin du XIXe, quand la Marseillaise est devenue l’hymne officiel d’une République modérée, la voilà concurrencée sur sa gauche par d’autres chants. La Carmagnole et le Ça ira sont repris par le mouvement ouvrier des années 1880, ainsi qu’une Marianne en 1886 et bientôt l’Internationale.

Certes l’hymne prend des connotations toujours plus patriotiques après l’amputation de 1871, et c’est bien une paysanne lorraine qui, dans la pièce chantée en 1882 par Mlle Amiati, diva ou divette, refuse son lait au fils de l’Allemand, le réservant à ses propres garçons qui « chanteront plus tard la Marseillaise ». La même avait créé déjà en 1873 ou 74 Le Clairon de Paul Déroulède, son plus grand succès à la scène, et avait un répertoire revanchiste alimenté par Gaston Villemer et Lucien Delormel.

La droite monarchiste au même moment et pour d’autres raisons, accepte mal la Marseillaise. Dés 1879, quand elle est devenue hymne national et qu’elle doit donc être jouée dans certaines cérémonies officielles, elle crée certains remous, en particulier dans l’armée, où tel officier interdit à ses soldats de la jouer, tel autre la siffle ostensiblement, déclarant que c’est « une chanson politique » qui doit, comme telle, être interdite dans les casernes. Ces officiers sont punis par leur ministre. Certains prélats manifestent aussi des réserves. Ainsi le nouvel archevêque d’Avignon, en 1880, refuse-t-il les honneurs officiels qui lui sont dus pour sa prise officielle de fonctions : le Concordat de 1801, toujours en vigueur, implique qu’une fanfare militaire salue le prélat à cette occasion avec l’hymne national. L’archevêque préfère prendre ses fonctions sans aucune cérémonie officielle afin, expliquera-t-il, « de ne pas subir une musique importune à [ses] oreilles ». En revanche quand, le 7 juillet 1887,  la foule tente d’empêcher le départ pour Clermont-Ferrand du « brav’ général Boulanger », du « général Revanche », c’est la Marseillaise, la vraie, qui est chantée en chœur.

Parallèlement, poursuivant une longue tradition des chants créés sur le modèle et le timbre de la Marseillaise, voici en 1888 une Marseillaise de Boulanger, par Gaston Villemer, un fervent gambettiste reconverti dans le nationalisme et auteur de centaines de chansons patriotiques dont la fameuse marche Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ; sa Marseillaise est trop antiparlementaire pour être encore républicaine, quand désormais les partisans du général se recrutent largement dans la droite antirépublicaine.

Suivra, à l’extrême droite populiste et en pleine affaire Dreyfus, en 1898, une Marseillaise antijuive signée « Plume au Vent » et éditée à Oran par l’Agence antijuive. Sur la couverture illustrée de la partition, deux femmes : une Marianne à bonnet phrygien brandissant le drapeau tricolore sur fond de tour Eiffel, et une « Algérie »  sur fond de palmiers, tenant d’une main un glaive sanglant, de l’autre la tête tranchée d’un Juif et disant à Marianne : « Suis mon exemple ! » Cette chanson, véritable appel au meurtre, est dédiée « à Drumont, Déroulède, Rochefort [ancien anti-bonapartiste puis communard devenu nationaliste], Jumet et à la France Antijuive de France et d’Algérie ». Arrivant en Algérie en avril 1898, Drumont est accueilli par une foule en délire chantant cette Marseillaise antijuive, avant d’être élu triomphalement député d’Alger en mai. Un couplet de cette chanson se termine par « Chassons du pays / Tout’ cette bande de Youddis ! », et un autre commençait par  « Tremblez Youpins ! et vous perfides », décalque du « Tremblez, tyrans ! et vous perfides » de la quatrième strophe de la Marseillaise dont on maintient donc la  véhémence tout en  modifiant sa cible…

D’autres Marseillaises  polémiques ou parodiques existent, surtout aux deux extrêmes. Voici la Marseillaise anticléricale de Léo Taxil, en 1881, la Marseillaise fourmisienne de Clovis Hugues, la Marseillaise des viticulteurs du Languedocien Auguste Rouquet au début du XXe. Voici encore une Marseillaise de la paix, probablement composée en 1893 par le pédagogue libertaire Paul Robin :

« (Refrain)  » Plus d’armes, citoyens !

                      Rompez vos bataillons !

                      Chantez, chantons,

                      Et que la paix

                      Féconde nos sillons ! »

et le refrain suivant est aussi vif :

                    « Plus de fusils, plus de cartouches,

                      Engins maudits et destructeurs… »

Cet hymne rencontre un certain succès auprès d’instituteurs pacifistes, certes minoritaires. Dans l’Yonne, où cette tendance pacifiste est forte depuis l’action de Gustave Hervé avec son Affiche rouge, son journal épisodique Le Pioupiou de l’Yonne, c’est un scandale de portée nationale que déclenche en 1912 l’instituteur Rousseau en faisant chanter par ses élèves cette Marseillaise de la paix en 1912 pour la distribution des prix à Flogny-La Chapelle.

À l’extrême gauche ouvrière, les réticences à l’encontre de la Marseillaise hymne officiel sont fréquentes, durables et croissantes, d’autant que des chants de rechange à airs différents sont bientôt disponibles, en  particulier des Marianne, puis l’Internationale qui bénéficie d’une énorme résonance dans le monde ouvrier et révolutionnaire à travers le globe. C’est une œuvre écrite en septembre 1870 (la date exacte reste mal établie, on parle aussi du printemps 1871) par l’artisan et poète parisien Eugène Pottier (1816-1887). Poète précoce, bohème littéraire autodidacte fréquentant les « goguettes », il avait écrit vers 1830 une première chanson intitulée Vive la liberté ; en 1848 il chantait Les Arbres de la Liberté et en 1852 donnait un Te Deum du coup d’État, virulente charge parodique contre le Prince Président. Sous-officier dans le siège de Paris, élu ensuite membre de la Commune et pour cela condamné à mort par contumace, il s’est réfugié à Londres. Revenu en France après la loi d’amnistie de juillet 1880, il chante la Commune, le mur des Fédérés, Auguste Blanqui, Jules Vallès, Édouard Vaillant. Il vivote difficilement comme ouvrier du textile mais, peu avant sa mort, son poème L’Internationale est redécouvert, en 1887, par un membre du Parti ouvrier de Jules Guesde, qui le fait mettre en musique en juin 1888 par  Pierre De Geyter, un ouvrier-modeleur des usines de Fives, près de Lille, né à Gand et chef-musicien d’une fanfare ouvrière. L’Internationale est entonnée pour la première fois en public à Lille en juillet 1888. Pottier est mort le 6 novembre précédent (en mai 1908, un monument-sépulture lui est édifié au Père-Lachaise près du mur des Fédérés). L’Internationale est aussitôt adoptée comme hymne du parti de Jules Guesde (qui devient par son congrès de 1893 le Parti Ouvrier Français). Elle est chantée à nouveau en juillet 1889 à Paris, à l’occasion de la fondation de la Seconde  Internationale. Dès sa fondation en 1906,  la  SFIO en fait son hymne. Elle est adoptée à son tour par la Seconde Internationale comme hymne officiel, en 1910. C’est à partir de là que, traduite dans toutes les langues, elle mérite vraiment son nom. Elle aussi a diverses variantes créées en fonction du contexte du moment, comme par exemple en 1901, La Grève générale, sur l’air de l’Internationale, par l’ancien communard Georges Debock : « Pour la chute finale / Des exploiteurs tyrans / La grève générale / Nous fera triomphants ».

Certes Michelle Perrot, dans sa thèse sur les grèves ouvrières entre 1880 et 1890,  souligne que sur les 164 manifestations qu’elle a étudiées, la Marseillaise est entonnée 64 fois et la Carmagnole 30 fois : maintien momentané de chants de la Révolution française, maintien du caractère subversif, oppositionnel de la Marseillaise. Mais l’Internationale par la suite et pour longtemps la supplante comme chant révolutionnaire dans le mouvement ouvrier français, tandis qu’hors de France les deux hymnes restent  souvent associés.

De l’autre côté du spectre politique, on chante aussi l’hymne national, et pas uniquement chez les nationalistes. Quand, à partir de 1902 et en raison des mesures drastiques appliquées par le président du Conseil Émile Combes, les membres de congrégations religieuses, surtout enseignantes, ferment ou quittent leur établissement, la foule qui les soutient chante des cantiques militants, mais souvent aussi la Marseillaise comme chant de liberté, ici de liberté d’enseigner pour ces victimes de la « persécution maçonnique » : ceux qui contestent l’ordre établi arborent volontiers les emblèmes nationaux officiels, hymne ou drapeau, pour rappeler aux forces de l’ordre qu’ils font eux aussi partie intégrante du pays.

La Grande Guerre, entre Marseillaise et Madelon 

La Marseillaise a masqué les peurs du soldat et contribué à soutenir le moral des troupes. Dans sa  représentation figurée, généralement tirée du relief de Rude, elle est présente dans maints dessins de presse, affiches, timbres-poste et cartes postales : femme ailée guidant les troupes vers la victoire, soldats de la Révolution mêlés aux poilus.

Blaise Cendras, Suisse engagé volontaire dès le  troisième jour de la guerre, a relaté comment pour son premier Noël dans les tranchées, en Champagne où il perdra un bras, sa compagnie avait mis en place un vieux gramophone pour lancer la Marseillaise au moment où les Allemands, à cinquante mètres de là, entonneraient le O Tannenbaum : hymne sacré contre chanson populaire allemande ! Avec l’Union sacrée, voici l’Internationale momentanément gommée, et c’est le poète autrefois pacifiste et antimilitariste Gaston Montéhus (auteur de La Butte rouge, de La Rouge Églantine et du fameux Gloire au 17e  qui célèbre les soldats mutinés lors de la révolte des vignerons de 1907) qui le proclame, dans sa Lettre d’un socialo :

« Qu’il sach’que dans la fournaise
Nous chantons « la Marseillaise »,
Car dans ces terribles jours,
On laiss’ « L’Internationale »
Pour la victoire finale,
On la chant’ra au retour ! »

Nous sommes bien là dans cette parenthèse des temps de la défense du territoire national contre le lâche agresseur, de la défense de la Civilisation, du Droit contre la Barbarie. Pourtant les mutineries éclatent en 1917 et les mutins, quant à eux, lassés de cette interminable guerre, ne chantent jamais la Marseillaise mais bien souvent l’Internationale, la Carmagnole ou Gloire au 17e, sur fond de drapeau rouge.

Montéhus, après la parenthèse de la guerre, retrouve sa veine de chansonnier ouvriériste avec Le Cri d’un damné de la terre ou Le Cri d’un gréviste en 1936.

On chante la Marseillaise elle-même ou, sur sa mélodie des chants de circonstance, ou encore des références à ses paroles, comme chez Théodore Botrel dans Rosalie, surnom donné par les poilus à la baïonnette française, presque aussi vantée que le canon de 75 ; cette chanson mêle de façon parodique chanson à boire et Marseillaise sur des vers de mirliton :

« Rosalie les cloue en plaine
Ils l’ont eue déjà dans l’aine
Verse à boire !
Dans l’rein bientôt ils l’auront
Buvons donc !
Soit sans peur et sans reproches
Et du sang impur des Boches
            Verse à boire !
Abreuve encore nos sillons
             Buvons donc ! »

Engagé dans le patriotisme depuis longtemps, Edmond Rostand, jusqu’à sa mort de 1918, multiplie les odes  à la Marseillaise qui relient le soldat de l’an II au poilu. C’est en 1923 que ces poèmes sont réunis sous le titre du Vol de la Marseillaise. Cette œuvre n’apporte guère à la littérature mais elle soutient le moral des troupes.

L’instrumentalisation patriotique ou les parodies de l’hymne national sous la Grande Guerre indisposent certains, tel Maurice Fombeure qui écrit plus tard à propos de ces chansons qu’« elles relevaient davantage de la clinique que de la littérature » (Une soirée au Beuglant, ou le sabotage de « La Marseillaise » dans les caf’ conc’) ou encore comme le chansonnier Deyrmon, dans un roman, Soldat :

« Ça n’s’rait rien d’nous offrir
Ces niaiseries si peu françaises,
Mais l’plus fâcheux, c’est qu’pour les couvrir,
On fait donner « La Marseillaise » ! »

Plutôt que la Marseillaise, le soldat chante volontiers Quand Madelon, écrite en 1913 par Louis Bousquet sur une musique de Camille Robert. Cette chanson de tourlourous  créée en mars 1914 par Bach et Polin, gloires du comique troupier, n’a de succès qu’une fois la guerre déclarée, et alors ses créateurs feront la tournée des casernes et cantonnements. Ses paroles sont un peu gouailleuses et coquines, avec cette Madelon dont « on frôle le jupon », dont « on prend la taille ou le menton » ; cette chanson, associant le vin et le cœur, parle au poilu qui rêve de lutiner la serveuse en pensant à la payse qu’il épousera ou retrouvera dès la guerre finie ; elle correspond bien à ses rêves et à sa tournure d’esprit, de même que le tommy chante le Tipperary plutôt que le God save the King. Et d’ailleurs après le 11 Novembre de nouveaux auteurs composent une Madelon de la Victoire (Lucien Boyer, décoré de la Légion d’honneur pour cette chanson), avec paroles en français et en anglais, puis une Madelon de la Paix, c’est-à-dire de la paix  de Versailles.

Il reste que c’est la Grande Guerre qui fait accepter définitivement la Marseillaise par la droite et même par une droite extrême longtemps réticente.

La Marseillaise après la Grande Guerre

Après la guerre, la voici lestée de connotations un peu « ancien combattant ». Pas de manifestation de droite qui ne commence ou ne s’achève par une Marseillaise chantée : considérée comme patriotique plus que comme républicaine, elle est bien souvent annexée par la droite, voire par la seule extrême droite. On l’imagine volontiers chantée dans les années vingt ou trente par une caricature de Français à béret basque et moustache, décorations en sautoir et insigne d’un groupement nationaliste, d’une ligue. Et l’on pense à Jeanne d’Arc, autre illustre annexée. D’ailleurs quand on honore à Paris Rouget de L’Isle, pour le 14 juillet 1915, pendant la Grand Guerre, ses cendres sont été déposées solennellement aux Invalides, donc « à droite », et non pas au Panthéon, « à gauche », un hommage à l’auteur de ce chant pris pour la circonstance essentiellement comme chant patriotique, avec un discours véhément du Président Poincaré  consacré à la guerre en cours avec dénonciation de « l’agression la plus brutale et la plus savamment préparée », celle des Allemands de 1914. Instrumentalisation de l’hymne national, dont  la gauche commence à s’éloigner. Complexe Marseillaise, de gauche  puis de droite !

Cependant à partir de 1935, quand commence à s’ébaucher le Front populaire associant radicaux, socialistes et communistes, la Marseillaise est réhabilitée dans le  mouvement ouvrier, à la fois comme chant d’une patrie menacée par ses voisins nazis et fascistes et comme ancêtre révolutionnaire de l’Internationale. La gauche extrême avait récusé la Marseillaise dans les années vingt. Encore au lendemain des émeutes ligueuses du 6 février 34, le poète Aragon exaltait l’Internationale avec des paroles virulentes contre la Marseillaise, pour lui un chant exaltant des passions nationalistes. Dans un poème du recueil Hourra l’Oural, il lançait :

« Je salue ici
L’Internationale contre la Marseillaise
Cède le pas, O Marseillaise
À l’Internationale car voici
L’automne de tes jours, voici
L’Octobre où tombent tes derniers accents »

Elle est pourtant à nouveau acceptée par le PCF, « récupérée » disent les anticommunistes, quand commence à s’organiser le Front populaire. Une brigade internationale porte son nom dans la guerre d’Espagne. L’hymne donne par ailleurs son titre au film réalisé en 1937-38 par Jean Renoir, alors compagnon de route affiché du Parti. Le film est financé de façon nouvelle par appel à souscription publique auprès des militants syndicaux et politiques ; il raconte une courte tranche d’histoire de la Révolution, depuis la montée à Paris des volontaires marseillais en juillet 92 jusqu’à septembre, avec la bataille de Valmy. Cependant La Marseillaise de Renoir déçoit un peu, à gauche comme à droite, à sa sortie sur les écrans, au cinéma Rex à Paris en 1938, comme film donnant des événements révolutionnaires une vision trop fraternelle et consensuelle. Le Napoléon d’Abel Gance, un peu antérieur, donne bien plus d’allant et d’allure à sa Marseillaise, par exemple lors que Danton entraîne la foule à la chanter ou lorsque les soldats de l’an II modèlent leurs pas sur la phrase musicale, ce qui est d’autant plus frappant que les premières versions de ce Napoléon, si «  parlantes »,  étaient muettes.

Sous l’Occupation, l’hymne s’épanouit dans tout le spectre de la vie politique. Il est bien souvent chanté devant le peloton d’exécution par les résistants condamnés à mort, qu’ils soient de gauche ou de droite. Quand le 22 octobre 1941, les vingt-sept otages de Châteaubriant, dont le jeune Guy Môquet, sont embarqués dans un camion allemand pour être fusillés à un kilomètre de là, ils entonnent la Marseillaise, reprise aussitôt par les autres prisonniers restés au camp, et en route vers le lieu d’exécution  alternent la Marseillaise, le Chant du Départ et l’Internationale, car les otages ont été choisis volontairement parmi des communistes internés au camp de Choisel. Ce 22 octobre 41 qui marque un  tournant important dans les relations entre occupés et occupants est donc rythmé par la Marseillaise. L’hymne est au même moment de toutes les parades de l’armée de l’armistice à Vichy et dans les villes de garnison, armée qui masque la faiblesse de son armement et de ses finalités sous l’éclat de ses uniformes, drapeaux et chants. Certes les chants qui accompagnent la Marseillaise chez les résistants ne sont pas ceux que lui ajoutent les pétainistes. Plasticité de l’hymne phare issu de la Révolution française que chantent tant les fidèles du Maréchal que les résistants ou les otages condamnés à mort au moment fatal, les déportés en certaines occasions ou les Français Libres, quant à eux avec d’autres chants comme le Chant des partisans de Joseph Kessel et Maurice Druon, chant en fait surtout connu et chanté à partir de la Libération, désormais sans danger.

La Marseillaise donne son nom à plusieurs journaux  résistants clandestins, souvent des journaux contrôlés par le PCF comme celui de Marseille à partir de décembre 1942, publication qui se maintiendra  après la Libération. Dès novembre 42, c’est encore le même titre que porte un hebdomadaire de la France Libre à Londres. 

Paroles mal reçues, paroles mal connues ?

Pacifier la Marseillaise est un vœu souvent formulé. Chaque fois qu’en France un ministre préconise que la Marseillaise soit apprise à l’école (Jean-Pierre Chevènement dans les années quatre-vingt, Éric Besson en 2009), voilà que resurgissent des critiques contre les paroles guerrières, « haineuses », de l’hymne national, qu’il s’agisse des « féroces soldats », du « Aux armes, citoyens ! » et surtout du « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ! » Dès fin janvier 1793, ce dernier sert de légende à une estampe montrant la tête tranchée et sanguinolente de Louis XVI, brandie par la main du bourreau (Musée Carnavalet). Certes l’image est violente, comme l’est aussi cette expression qui s’adresse aux tyrans, aux aristocrates, aux ennemis de la liberté. En janvier 1989 l’abbé Pierre, après tant d’autres aux XIXe et XXe siècles, déclare sous les applaudissements des participants au Forum international des solidarités : « À l’occasion du Bicentenaire de la Révolution, changeons en message d’amour les paroles de haine de la Marseillaise ». Par la suite, une tribune libre de Jean Toulat, prêtre, publiée dans Le Monde du 30 juin 1989, appuie chaudement cette proposition… qui n’est pas retenue. Parmi les nombreuses propositions d’autres paroles, une Marseillaise de la Paix (après le célèbre poème du même nom dû à Lamartine et daté de 1841), écrite par Graeme Allwright,  venu des antipodes pour vivre en France :

 « Pour tous les enfants de la terre
Chantons amour et liberté.
Contre toutes les haines et les guerres
L’étendard d’espoir est levé
L’étendard de justice et de paix.
Rassemblons nos forces, notre courage
Pour vaincre la misère et la peur
Que règnent au fond de nos cœurs
L’amitié la joie et le partage.
La flamme qui nous éclaire,
Traverse les frontières
Partons, partons, amis, solidaires
Marchons vers la lumière ».

Les demandes de révision se poursuivent contre un hymne présenté comme xénophobe alors qu’il n’attaque pas les étrangers mais les seuls ennemis de la liberté, que ceux-ci soient des Français ou des étrangers.

En fait en France, au moins depuis qu’elle est devenue en 1879 l’hymne national français, la Marseillaise peut être considérée non seulement comme un hymne à la liberté, à charge idéologique forte, mais encore, en tant qu’un hymne doté d’un long et prestigieux passé, comme un objet du patrimoine français et, en tant que tel, comme devant être respecté dans son intégrité, à condition, certes, de ne pas rejeter « en bloc » l’héritage de la Révolution. Aussi pour beaucoup, la Marseillaise, paroles et musique, en tant qu’élément du patrimoine français et même universel, est-elle à maintenir et toute modification serait une faute impardonnable ; il en est de même d’ailleurs de son rythme, vif et martial, que le président Giscard d’Estaing tenta un temps de modifier.

Chacun connaît les circonstances exceptionnelles de la création de l’hymne, dans un moment d’exaltation patriotique et de menace d’invasion du pays qui explique et justifie la véhémence et le caractère hyperbolique de certaines de ses  expressions.

À propos du passage précis le plus souvent contesté, celui du « sang impur », voici l’explication donnée par Michel Vovelle et Jean-Clément Martin, historiens reconnus de l’époque révolutionnaire.

On en trouverait l’origine dans les propos tenus fin juillet 1789 par Barnave, avocat  grenoblois et député du Tiers aux états généraux, après que la foule eût tué, le 22 juillet, deux financiers considérés par elle comme des accapareurs, des affameurs du peuple, puis qu’elle eût  brandi au bout d’une pique et promené dans Paris les têtes tranchées. Il s’agissait de Berthier de Sauvigny, intendant général de Paris depuis 1771 et de Foullon de Doué, intendant des finances et beau-père du précédent, tous deux chargés en particulier d’approvisionner les régiments formés de mercenaires étrangers massés par le roi autour de Paris depuis le 12 juillet.

Barnave, en apprenant la nouvelle et son côté barbare, aurait dit : « Le sang qui coule était-il donc si pur ? », c’est-à-dire que, selon lui, les deux personnages exécutés étaient sans doute coupables et, par là, que le châtiment était mérité, qu’ils auraient payé le « prix du sang » pour leurs fautes. Trois ans plus tard les paroles de Rouget de L’Isle, si souvent chargées de « l’air du temps » ici comme dans d’autres passages de son texte, faisaient écho, référence à ces mots  de Barnave, mots  devenus comme une expression proverbiale. On comprend ainsi le sens pris dans la France en révolution par cette expression de « sang impur », en tant que sang de coupable. On peut rappeler encore qu’aux XVIIe-XVIIIe siècles, les partisans d’une théorie en vogue dans la noblesse, celle de Boulainvilliers,  affirmaient que les nobles avaient le sang pur – et bleu – des Francs, tandis que les roturiers, descendants des Gaulois et Romains soumis par les Francs, avaient un sang impur, sang rouge, sang de vaincus. Pourtant dans Qu’est-ce que le tiers état, l’abbé Sieyès retourne la théorie comme un gant, affirmant la fierté des roturiers de descendre des Gallo-Romains, sang pur du peuple contre sang impur des aristocrates et autres ennemis du peuple. Jean-Clément Martin a retrouvé dans les archives parlementaires de l’époque révolutionnaire des dizaines d’emplois de l’expression « sang impur » comme sang des ennemis de la Révolution et de la liberté, et aucun dans le sens de sang des patriotes. Certes cette dernière interprétation, a-historique et fausse, laverait l’hymne de toute critique pour violence contre l’adversaire et le rendrait ainsi « politiquement correct », c’est pourquoi certains l’adoptent, en contradiction flagrante avec des usages plus que centenaires.

Si on ignore ce clair contexte historique de l’époque révolutionnaire et si, au contraire, on transpose la phrase dans le monde d’après 1945, le « sang impur » dont la Marseillaise souhaiterait voir abreuver les sillons apparaît comme l’expression d’une férocité sanguinaire et surtout d’un racisme insupportable après les horreurs nazies. Supprimer l’expression, ce serait d’abord commettre un anachronisme. Ce serait aussi rompre d’une certaine façon le lien filial qui relie la République à sa mère, la Révolution française, et commettre ainsi un paricide. Il semble préférable, somme toute, d’éviter ces deux crimes, sans oublier celui de vandalisme que représenterait le saccage d’un objet appartenant au patrimoine français, et universel. Parole d’historien ou de citoyen ? Ajoutons qu’on n’a  jamais entendu les écologistes, les verts, dénoncer la pollution de nos sillons par le sang impur des ennemis de la liberté…

Il reste que la Marseillaise, pour certains, est encore sanguinaire, tout comme l’est pour eux la Révolution française. La violence de la Révolution fut sans doute plus circonstancielle que choisie, intentionnelle et consubstantielle à toute révolution comme l’affirme une certaine école historique, celle de François Furet.

Une polémique récente a concerné l’Ode à la joie tirée de la Neuvième Symphonie de Beethoven, dont la musique (pas les paroles) a été adoptée comme hymne européen par le Conseil de l’Europe en 1972 puis par l’Union européenne en 1985. C’est l’arrangement fait par le chef d’orchestre autrichien Herbert von Karajan qui fut ainsi adopté, arrangement pour lequel ce chef d’orchestre obtient de toucher (lui-même puis ses héritiers) des droits d’auteur, à chaque exécution… Comme il semble avéré que, membre du parti nazi de 1935 à 1945, peut-être par simple opportunisme de carrière, l’Autrichien Karajan aurait en outre dès la prise du pouvoir par Hitler, en 1933, sollicité son entrée dans ce parti, voilà  l’hymne officiel de l’Europe qui sent le soufre. L’ode est porteuse de valeurs fraternelles par ses paroles dues à Schiller (« Tous les hommes deviendront frères… »), mais son arrangeur ne semble pas avoir eu l’exemplarité qu’on était en droit d’attendre de lui. Au moins Rouget de L’Isle ne toucha-t-il pas de droits d’auteur pour sa Marseillaise. En outre, sans doute dépité de n’être ni reconnu ni promu par Bonaparte, il critiqua le premier Consul au nom de la liberté, se prononça contre le Consulat à vie en juin 1802 pour ensuite, dans un poème, comparer l’empereur à Néron. Accablé désormais de difficultés matérielles, pour survivre et peut-être par conviction, il écrivit sous la Restauration des chansons à la gloire des Bourbons, comme un Henri IV dont il espéra, en vain, faire l’hymne français. Vie chaotique, mais conduite somme toute honorable, si nous pouvons nous permettre l’anachronisme de porter un jugement de valeur rétrospectif. Rouget de L’Isle n’est pas le dernier compositeur d’hymnes à tenter de s’adapter aux changements de régime. On sait que Sergueï Mikhalkov, auteur des paroles de l’hymne officiel de l’Union soviétique de  1944, en écrivit aussi une première modification en 1977, quand « Staline nous a éduqués » est changé en « le grand Lénine nous a montré le chemin », et la plus récente, en 2000, à la demande de Vladimir Poutine, quand en particulier « la puissante et indéfectible Union soviétique » est remplacée par « l’éternelle Russie » «. Mon destin est heureux. J’ai traversé toutes les étapes de l’histoire de notre patrie » déclarait-il en 2000 (déclaration reprise dans Le Monde du 2 septembre 2009). Rouget de L’Isle rencontra moins de succès et plus de difficultés.

Revenons aux paroles de la Marseillaise, critiquées par certains comme sanguinaires et guerrières, bellicistes (après tout, n’est-ce pas originellement un chant de guerre ?) : beaucoup de Français ignorent tout de ces paroles, à l’exception du refrain Aux armes, citoyens… et l’on a coutume d’opposer les jeunes ignorants d’aujourd’hui aux bons élèves de la « laïque » de Jules Ferry.

 Un texte, parmi maints autres, issu des carnets non publiés d’un poilu de l’Yonne, en 14-18, permet de nuancer. Il s’agit du « carnet de route » du soldat Léon Piette. Fait prisonnier par l’ennemi en 1917, il est libéré après l’armistice et, toujours en Allemagne, le voilà invité avec quelques camarades par des pacifistes révolutionnaires allemands pour une réunion consacrée à l’entente nécessaire entre les deux peuples afin d’« éviter dans l’avenir de telles catastrophes ».  Il décrit ainsi la fin de cette réunion dans son carnet de route : « En terminant la séance, ils [les organisateurs] nous demandent de chanter ensemble notre Marseillaise [il s’agit donc ici de fraternisation entre anciens adversaires, et en français !]. Nous entonnons de tout cœur le premier couplet et le refrain. Mais quelle n’est pas  notre confusion quand au moment d’attaquer le deuxième couplet, nous restons, nous les Français, à peu près tous en rade. Nous ne nous rappelons plus, il n’y a guère que quelques Allemands qui le chantent ; c’est bien nous, ça par exemple, c’est un peu raide, nous en sommes  honteux ! » Certes les prisonniers français pendant la seconde guerre mondiale paraissaient mieux la connaître.

Autant son air est bien connu, autant ses paroles le sont  mal, et cela sans doute depuis plus longtemps qu’on ne l’imagine. Alors, encore une fois, pourquoi donc  en changer le texte ? C’est d’ailleurs ce texte et cet air que chante en public, place de la Concorde Jessye Norman drapée de tricolore le 14 juillet 1989, dans le long défilé (8 000 participants venus du monde entier, musiciens, danseurs, figurants…) créé par Jean-Claude Goude pour célébrer le Bicentenaire, spectacle très ouvert sur le monde et qui fut appelé précisément La Marseillaise.

La Marseillaise parodiée, profanée ?

Sans remonter très haut dans le temps, jusqu’à l’époque révolutionnaire ou à celle où un  antimilitariste militant proposait de planter le drapeau tricolore sur un tas de fumier, au début du XXe siècle, partons de la célèbre chanson des Beatles, All you need is love. Cette chanson, vite populaire, fut lancée en juin 1967 en « mondovision » et ses premières mesures sont une reprise de celles de la Marseillaise. Les Beatles agirent-ils ainsi par dérision, pour souligner le contraste existant entre un chant martial et le message d’amour qu’ils lançaient, ou voulaient-ils rendre un hommage appuyé au caractère universel de l’hymne ? On en discuta longtemps. Dans la mesure où la culture des Beatles n’était, quant à elle, guère universelle, où leur connaissance des paroles de l’hymne français était sans doute faible, beaucoup conclurent à l’hommage, certes décalé : choix, pour une émission à la diffusion mondiale, d’un air connu du monde entier, donc hommage au caractère universel de la Marseillaise. Aussi le général de Gaulle n’eut-il  pas à se fâcher…

Vint ensuite le tollé suscité par le ralentissement de son rythme en 1975, à la demande du président Giscard d’Estaing, au prétexte de lui donner la dignité qui, à son avis, lui manquait en comparaison d’autres hymnes nationaux : il parle en novembre 1975 de « ses accents lents et graves ». Les protestations fusent de tous côtés et l’année suivante, il faut bien revenir au rythme vif et, quelques années plus tard, le désormais ancien président fait son autocritique : « J’avais tort […] l’hymne appartient à l’opinion publique, à la Nation ».

En 1979-80, nouveau scandale, autour de la Marseillaise « à la sauce reggae » de Serge Gainsbourg, chanson créée sous le titre irrespectueux d’Aux Armes et caetera. C’est surtout un article virulent du journaliste Michel Droit, dans Le Figaro, qui lance l’affaire. Gainsbourg répond par un papier mordant à l’ironie gouailleuse intitulé « On n’a pas le con d’être aussi Droit ». Des parachutistes viennent chahuter un concert de l’artiste en 1980 à Strasbourg, semant le désordre dans la salle, mais l’artiste, poing tendu, chante alors crânement sur scène tous les couplets de la vraie Marseillaise… C’est la réputation sulfureuse du chanteur qui, semble-t-il, a déclenché la diatribe de Michel Droit, bien plus que cette adaptation de l’hymne, parodie certes volontairement décalée mais désinvolte plutôt que sacrilège. En achetant l’année suivante, et fort  cher,  un manuscrit original de l’hymne de Rouget de L’Isle dans une vente aux enchères, le chanteur tend à prouver que cet hymne ne lui  est pas indifférent, à moins qu’il ne s’achète ainsi une conduite…

Aujourd’hui, la voilà parfois sifflée dans les stades, surtout quand l’équipe de France rencontre au Stade de France une équipe de football d’Afrique du Nord. En  octobre 2001 c’était pour le match France-Algérie, en novembre 2007, pour le France- Maroc et en  octobre 2008 le France-Tunisie. Déjà en mai 2002, la Marseillaise était sifflée par le public corse dans le match de coupe de France Lorient-Bastia. Certes certains ont dit « Qu’allait-t-elle donc faire dans de telles enceintes [plus propices au coq sportif qu’à l’hymne national] ? » Ces sifflets impudents, sacrilèges en présence d’autorités gouvernementales, président de la République, ministres,  ne tiennent pas à une quelconque inculture. C’est très consciemment qu’ils manifestent une forte opposition et dénoncent l’adversaire sinon l’ennemi en le stigmatisant ainsi à travers un des principaux emblèmes de la France : siffler un hymne national, c’est comme brûler un drapeau, acte chargé d’un fort symbolisme et parfois pratiqué par une foule en colère pour dénoncer une agression ou une occupation étrangère.

Ces attaques contre l’hymne national suscitent l’indignation, des réactions vives et parfois cacophoniques, la Marseillaise étant toujours nimbée du halo sacré qui entoure la Patrie et la République. Dès le 23 janvier 2003, l’Assemblée nationale avait institué un délit d’« outrage aux symboles de l’unité nationale », outrage passible de six mois de prison et de 1 500 euros d’amende. Mais comment identifier et arrêter les meneurs, les coupables quand ce sont de nombreuses travées d’un stade qui chahutent ? En octobre 2008, c’est l’expulsion de tout le public qui est annoncée par le gouvernement si  la Marseillaise était à nouveau sifflée dans un stade, expulsion de plusieurs dizaines de milliers de spectateurs. Ces sifflets témoignent moins d’une inculture, d’une méconnaissance de la mémoire nationale que d’une volonté de protester contre la société, contre les échecs de l’intégration et l’abandon des « quartiers ». Les « profanateurs » sont en effet majoritairement formés par une jeunesse dont les parents, ou plutôt les grands-parents, sont originaires des anciennes colonies. Un jeune interrogé par Le Monde, le 17 octobre 2008 après le France-Tunisie, déclare qu’il en a assez qu’on lui reproche d’être arabe et de s’entendre dire « Retourne dans ton pays » alors que déjà son grand père, yeux noirs et cheveux crépus, avait acquis la nationalité française. Mais le diagnostic n’est pas le remède au malaise ainsi identifié, et les mesures préconisées par les politiques contre ces manifestations hostiles, l’évacuation complète du stade, ne convainquent guère certains responsables du maintien de l’ordre (« Lancer 50 000 personnes dans les rues… »).

Quand elle n’est pas profanée, la Marseillaise est utilisée, « instrumentalisée » pourrait-on dire, par les forces politiques : c’est elle que chantent les manifestants déferlant sur les Champs-Élysées le 30 mai 1968 pour dénoncer le mouvement de Mai 68 avec des slogans tels que « le communisme ne passera pas ! » ; c’est encore elle qu’entonnent les députés de droite en juin 2003, à l’Assemblée nationale, pour répondre à l’Internationale chantée par la gauche lors d’un débat particulièrement houleux portant sur la réforme des retraites ; elle encore qui est reprise en « chant du départ », cette fois par les députés socialistes, le 20 janvier 2009, pour protester contre les conditions de discussion d’un projet tendant à limiter le temps de parole et le droit d’amendement au Parlement.  Et en ces deux dernières occasions le président de l’Assemblée (Jean-Louis Debré, puis Bernard Accoyer) réplique avec un humour teinté d’ironie que « l’Assemblée n’est pas une école de chant »…

 Il reste que ces profanations comme ces instrumentalisations démontrent que la Marseillaise, autant et plus que la figure de Marianne, reste toujours un symbole fort et nullement tombé en désuétude. Au XXIe siècle encore, c’est sans être menacé des foudres de la censure qu’un chanteur comme Yannick Noah, alors « icône » préférée des Français, chante sur l’air de la Marseillaise une critique acide de cet hymne trop martial à son avis.

Aux attentats de janvier et novembre 2015, la foule, les assemblées, les stades, répondent en chantant la Marseillaise, chant de protestation et de libération face aux attaques frappant pesant les libertés et la démocratie.

Rappelons que le premier enregistrement sonore conservé de l’hymne, datant de 1898 (le plus ancien enregistrement qui en soit conservé), a été choisi, avec d’autres documents, pour représenter la France sur la Bibliothèque numérique mondiale, la BNM (World Digital Library, site : www.wdl.org) lancée en avril 2009 par l’Unesco.


Bibliographie 

 -Hinrich Hudde, « Un air et mille couplets : La Marseillaise et « les Marseillaises » pendant  la Révolution », dans La chanson française et son histoire, Actes du colloque du 30 avril au 3 mai 1986, au château de Rauischholzhausen, publiés sous la direction de Dietmar Rieger, Éd. GNV (GunterNarr Verlag), coll. Etudes littéraires françaises, Tübingen, 1987.

-H. Hudde,  « Comment la Marseillaise devint femme », Mots. Les langages du politique, n° 70, La politique en chansons, novembre 2002.

-Hervé Luxardo, Histoire de la Marseillaise, Plon, Paris, 1989 (vaste bibliographie et regard parfois ironique sur l’attachement à la  Révolution et à la République, peut-être par crainte, chez un universitaire, d’être taxé de chauvinisme).

-Frédéric Robert, La Marseillaise, préface de Michel Vovelle, Éd. La Documentation française, coll. Imprimerie nationale 1, Paris, 1989 (le plus complet, publication pratiquement officielle).

-Michel Vovelle, « La Marseillaise. La guerre ou la paix », dans Les lieux de mémoire,  t. I, La République,  sous la direction de Pierre Nora, Gallimard, coll. Bibliothèque illustrée des histoires, Paris, 1984 (un regard fervent).

-Patrick Besnier, « L’Opéra comme fête révolutionnaire », dans Les fêtes de la Révolution, Actes du colloque de Clermont-Ferrand (juin 1974) recueillis par Jean Ehrard et Paul Viallaneix, Éd. Société des Études Robespierristes, Paris, 1977.

-Esteban Buch, « L’hymne qui sent le soufre », journal Le Monde, Horizons Débats, 3-4 mai 2009 (par un diplômé de l’EHESS).

-Jean-Pierre Callot, Histoire de l’Ecole Polytechnique. Ses légendes, ses traditions, sa gloire, Éd. Stock, Paris, 1975.

-Jean Descola, Les Messagers de l’indépendance. Les Français en Amérique latine. De Bolivar à Castro, Éd. Robert Laffont, Paris, 1973 (ouvrage peu référencé, qui fait parler et dialoguer  tous les protagonistes de cette belle histoire).

-Serge Dillaz, La Chanson sous la IIIe République (1870-1940), Éd. Tallandier, 1991.

-Frédéric Dufourg, La Marseillaise, Éd. Le Félin, Paris, 2003, réédition 2008 (brève présentation mêlant didactisme et humour, à l’usage d’un public scolaire, avec quelques interprétations contestables).

-H.W. Engels, Gedichte und Lieder deutscher Jakobiner, Stuttgart, 1971 (le chant des citoyens de Mayence).

-Chantal Georgel et Christian Amalvi, Une icône républicaine : La Marseillaise de Pils 1849), catalogue d’exposition du Musée d’Orsay, février 1989 (sur le même sujet, un bref article de Chantal Georgel, L’Histoire, n° 119, février 1989).

-Grégoire Kauffmann, Édouard Drumont, Éd. Perrin, Paris, 2008.

-Maurice de La Fuye et Émile GuÉret, Rouget de L’Isle inconnu, Éd. Hachette, Paris, 1943 (anecdotique… et maréchaliste quand les auteurs dénoncent en 1943 « les émigrés qui croient sauver leur patrie en refusant d’obéir à son chef »).

-André Loez, 14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins, Éd. Gallimard, coll.   folio-histoire, Paris, 2010.

-Jean-Clément Martin, « Le sang impur de la Révolution », p. 111-124 de la revue Mentalités, n° 1, numéro consacré aux Affaires de sang, sous la direction d’Arlette Farge, Éd. Imago, Paris, 1988, article que l’auteur a repris et partiellement modifié dans Révolution et Contre-révolution en France de 1789 à 1995. Les rouages de l’Histoire, Éd. Presses universitaires de Rennes, coll. Histoires, Rennes, 1996, p. 19 à 28.

-Jean-Claude Martinet, Clamecy et ses flotteurs de la monarchie de Juillet à l’insurrection des « Marianne », 1830-1851, Éd de l’Armançon, Précy-sous-Thil, 1995.

-A. Morel, Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinions, Éd. Armand Le Chevalier, Paris, 1869 et 1870.

-Bernard Richard, Madeleine-Sophie Barat, sainte de Joigny (Yonne), et sa communauté dans le monde, Éd. La Gazette 89, 89500 Égriselles-le-Bocage, 2009.

-Frédéric Robert, « Une guerre, des chansons… », Europe, n° 421-422, mai-juin 1964, numéro spécial 1914.

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